L’énigme de la Monique, une blessure calédonienne

Publié le par ecrivainducaillou.over-blog.com

L’énigme de la Monique, une blessure calédonienne

Le 31 juillet 1953, le caboteur la Monique quittait le port de Tadine (Maré) pour rejoindre Nouméa, son port d'attache. Mais il disparut mystérieusement avec ses 126 passagers et équipage.

Que s'est-il passé lors de cette nuit du 31 juillet au 1er août 1953 pour que ce caboteur n'atteigne pas sa destination ?

 

Communication donnée à la convention mondiale de la FILLM* en 2003 pour le cinquantième anniversaire par Frédéric Ohlen (auteur et poète calédonien qui comme Louis-José Barbançon, l’historien de la vidéo avait un membre de sa famille à bord)

*(Fédération internationale des Langues et Littératures modernes)

 

DYNAMIQUE DE LA CATASTROPHE :

le cas du motor-ship La Monique.

par

Frédéric Ohlen

 

Communication donnée à la convention mondiale de la FILLM

(Fédération internationale des Langues et Littératures modernes),

dans la salle de conférences de la Communauté du Pacifique,

à Nouméa, le lundi 20 octobre 2003.

 

L'acte de création me semble autant dépendre d’un mouvement profond de l’être, en tant qu’entité singulière, que de ses réactions face aux circonstances, en tant qu’animal social, inscrit dans un certaine histoire et dans un certain espace. Peut-on imaginer l’artiste sans son terreau ni son terroir d’origine, comme un sujet standard et indifférencié, procédant et progressant dans une espèce d’inactualité ou de pure immanence ?

Cette réalité dont il est issu – j’entends par là cette intrication de faits, de fratries, de fils mémoriels, de prêt-à-penser, de modes de représentation, de symboles et de rites – faut-il qu’il s’en éloigne pour justement la penser ? Et cela consiste-t-il à la réfléchir passivement, à en extraire une éternelle paraphrase, message éculé de supposés voyants à destination d’un peuple de supposés sourds ?

L’artiste n’est pas un simple témoin des opacités et des injustices, il lui est donné de surcroît, s’il porte en lui assez de vie, de modifier notre idée même de la réalité. Passant devenu passeur, respirant devenu pensant, il sait que notre perception du monde, que notre champ de conscience doit faire l’objet d’un enrichissement constant, d’un réajustement.

À l’origine de toute démarche artistique, conçue comme une mise en marche et une remise en formes, il y a, de fait, presque toujours un ébranlement, un pic critique, fruit d’une expérience fulgurante ou d’une lente maturation. Non, les choses ni les êtres ne sont pas exactement tels qu’on nous les avait présentés. De ce hiatus naît une tension qui ne se résout partiellement que dans l’expression, dans une création qui n’est pas ronron ni reprise mais quête d’un sens qui relèverait, non du sublime ou de la grâce, mais d’une poéthique concrète.

Vient alors un moment où se dissolvent les frontières du social et du politique, le moment où des interventions privées peuvent et doivent bouleverser les liturgies, les traditions, les institutions autour desquelles s’organise l’espace public.

Une société qui ne serait qu’un rassemblement plus ou moins réglé d’hommes réunis par des intérêts communs ne m’intéresse pas. L’opportunisme des alliances, le réseau des soumissions et des subordinations, le psittacisme langagier, les formes actuelles de l’appropriation et de la jouissance, cela suffit-il à constituer un corps social autre que fonctionnel, à fonder une identité autre que plaquée ?

L’endormissement, le refus de voir, de se voir, d’assumer, est-il parfois si profond qu’il nous faille des séismes, des tragédies, des deuils, pour échapper enfin au fatras des faux-semblants, parvenir à nous éveiller à l’Ici, et, selon le mot du poète, à « habiter notre nom » ? Faut-il des chocs, des événements imprévus mais prévisibles, pour se connaître et se reconnaître, pour s’écouter et se comprendre, en lavant jusqu’au sang nos vieux mots inaptes à inventer le futur ?

Mais ce qu’entre nous, ni les révoltes ni les guerres, ni la spoliation ni l’exil n’ont pu, de la sorte, en un siècle et plus, tisser, un naufrage est en passe de l’accomplir.

Sur toute la Grande-Terre et aux îles, il n’est pas un Calédonien, Blanc ou Noir, gada ou dridri, qui n’en ait entendu, un tant soit peu, parler : la Monique ! Caboteur parti du port de Tadine, à Maré, avec 126 personnes à son bord, le 31 juillet 1953, et disparu, par beau temps, corps et biens.

Et ce n’est pas l’ampleur du désastre ni de la souffrance qui rendent illustre ce nom, ni le grand mystère qui entoure cette disparition, ni même cette facile métaphore de la nef Calédonie, alourdie par trop marchandises, mais ayant aussi charge d’hommes, de toutes origines. Non, ce nom de femme, c’est une chanson qui l’a rendu, à tous, intime, familier. Celle du vieux Abraham Manane. Son Oceano Nox.

Mais aujourd’hui, plus de tristesse : deko sheusheu !

Leçon de Joie, à contre-courant.

Car, ce matin-là, face au large, alors que nous étions rassemblés à Tadine pour nous souvenir, ensemble, de ces vies englouties, les autorités coutumières de l’île nous ont fait, très officiellement, don de ce chant auxquelles elles tiennent tant, à charge pour nous de le continuer en français, pour qu’il devienne, peut-être un jour, l’hymne de ce pays.

Seuls des hommes infiniment libres sont capables d’un tel geste.

Plus qu’une lecture commune de l’Histoire, mieux qu’une vague vision d’avenir, il nous est proposé ici d’entrer dans la chair du chant et même de le tresser plus avant. Alors, ce qui ne paraissait qu’adjonctions successives, chaos sociétal, empilement sans fin de conquêtes forcées et de relégations arbitraires, à travers cet événement-là, prend soudain du sens.

Tout l’intérêt de l’Art consiste à capter des énergies qui nous mettent en mouvement. Et le propre de l’artiste n’est pas d’être le traducteur du monde, le médium d’une claire représentation des forces qui nous conduisent, mais bien de nous faire signe, nous desceller, nous arracher à nos réticences et à nos frayeurs, et ainsi, au sens strict du terme, configurer l’avenir.

L’État, le gouvernement ne permettent pas de poser à eux seuls l’unité de la société civile. En se constituant en État, les hommes ne partagent pas seulement une volonté commune que manifestent des institutions plus ou moins souveraines, ils se reconnaissent aussi des références et des rêves communs dans la durée, c’est-à-dire beaucoup plus qu’une espèce de coexistence pacifique des individus et des groupes, ar-raisonnés, agrégés malgré eux, à la traîne d’une classe politique qui ne conçoit, le plus souvent, son action qu’en termes de développement économique, qu’en opérations ponctuelles de sauvegarde ou de secours.

Arbitrer les légitimités, réguler et coordonner, nourrir et loger, soigner et enseigner, soit, c’est nécessaire, mais quid de qui nous li(e)ra au-delà de nos besoins basiques et de nos intérêts bien compris ? Sera-ce ce navire évaporé, cette « part manquante » où le corps social d’ores et déjà se réinscrit ?

 

Une vidéo ci-dessous pour mieux comprendre

Ajoutée le 4 févr. 2013

Découvrez le mystère de la disparition du navire La Monique dans la nuit du 31 juillet 1953 entre Maré et la Grande Terre, en Nouvelle-Calédonie, avec 108 passagers à son bord, mais aussi l'expression pleine d'émotion d'une douleur collective et le dévoilement d'une société coloniale complexe...

RÉALISATION Vincent Perazio

Extrait d’un poème de Frédéric Ohlen écrit à l’occasion du 50e anniversaire de la disparition de la Monique et de l’exposition qui lui a été consacrée au musée de l’Histoire maritime (1er août-5 octobre 2003). Paru dans Orphée n° 28, p. 24-25, 2005.

Aux seigneurs des murs
aux insensés qui disent
que nul ne leur ressemble

qu’il n’est rien à partager
dans l’eau ni dans la mémoire
voici le cercle qui rassemble

Qu’est-ce donc qu’un pays
Même corps soudain
même voix

Non le passé
qui s’embracèle
pauvre diadème

mais
le corps là
et les mains qui se tiennent

© Frédéric OHLEN,
Nouméa, le 14 octobre 2003.

CaledonianPost

Publié dans Nouvelle-Calédonie

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joanes 22/10/2016 09:26

Bonjour,

Merci beaucoup pour les lignes, et surtout faire connaitre cette chanson qui nous est chère. Dommage que la vérité n'est pas dites. car ces gens là, l'admiration de l'époque a préféré les laisser mourir. La famille Bareau propriétaire du navire se doit de divulguer ce qui c'est vraiment passé.

encore merci