Mort de Serge Doubrovsky, père de l'autofiction

Publié le par ecrivainducaillou.over-blog.com

Serge Doubrovsky, ici en 1999. (©Andersen/Sipa)

Serge Doubrovsky, ici en 1999. (©Andersen/Sipa)

L'auteur de "Fils" et du "Livre brisé" avait 88 ans.

Serge Doubrovky restera certainement dans les mémoires pour avoir créé le terme «autofiction» et théorisé ce genre «à la matière autobiographique et à la manière fictionnelle», dont il n’a cessé de rappeler qu’il existait avant qu’il lui donne un nom.

C’était en 1977, à la parution de son troisième roman, «Fils», écrit après la mort de sa mère, à partir du contenu de sa psychanalyse. Certains prononcent le titre comme le pluriel du mot «fil», d’autres comme dans «tu es beau mon fils», et c’était bien là l’objectif de Doubrovsky: parler à la fois du tissage textuel et de la filiation, de l’accouchement d’une œuvre et des ficelles qui nous lient à nos parents. Ses livres reposaient souvent sur ce genre de jeu postmoderniste à triple-fond. Ils racontaient la vie d’un homme qui écrit des romans qui racontent sa vie.

"Tout-à-l'ego"

Serge Doubrovsky est mort dans la nuit du 22 au 23 mars. Il avait 88 ans. Il est né en 1928, à Paris, dans une famille juive, sous le nom de Julien Doubrovsky (il prendra le prénom Serge des années après). Son père était tailleur et sa mère, secrétaire. Un jour de 1943, un gendarme était venu sonner au portail de leur pavillon dans les Yvelines et avait dit au père: «Dans une heure, je viens vous arrêter.» Ils avaient eu le temps de fuir, donc de survivre.

Après la guerre, Julien était reçu premier au concours général de philosophie. De Gaulle lui avait remis un vase de Sèvres, qui trônait sur la cheminée de son dernier domicile parisien, un jour où on lui rendait visite. Il a ensuite été un grand professeur de littérature, amoureux de Proust et de Philip Roth, deux vrais-faux autobiographes, enseignant à New York, vivant entre la France et les Etats-Unis.

Ses romans pleins de jeux sur le «je» ont eu énormément de succès chez les chercheurs, les universitaires. Toute sa vie, pleine de drames et de maladies – méningite, cancer, tuberculose, leptospirose, entre autres –, a semblé être une interminable partie de billard conceptuel entre l’intimité et la littérature.

« Fils » a été le point de départ d’un cycle obsessionnel et furieusement autobiographique, qui s’est achevé en 2011 avec «Un homme de passage». L’extrême impudeur de Doubrovsky, si elle n’est pas inédite dans l’histoire de la littérature, inspirera beaucoup d’écrivains, et vaudra au roman français contemporain d’être vu dans le monde entier comme un exercice exhibitionniste – ce fameux «tout-à-l’ego» dont tout le monde se moque mais dont tout le monde parle.

"Ecrire pour tuer"

Sa carrière a été parcourue de scandales littéraires et moraux, comme si sa vie avait été destinée à devenir le catalogue des psychodrames qui surviennent quand on écrit sur soi et ses proches.

Le cas le plus aigu, bien sûr, est son «Livre brisé», écrit à la demande de sa femme Ilse: elle avait réclamé un roman racontant frontalement la déliquescence de leur vie conjugale. Il lui envoyait les chapitres dès qu’ils étaient finis. Elle n’en a pas supporté la lecture. On l’a retrouvée suicidée, avec 7 grammes d’alcool dans le sang. La mort d’Ilse figurait elle-même dans le roman, et le brisait en deux. Doubrovsky fit une dépression – ce n’était pas la première – et il en parla aussi. On l’accusa, un peu abusivement, d’homicide par voie de livre, lui qui avait tragiquement confié «écrire pour tuer».

L’affaire s’était prolongée par un contre-livre écrit par le cousin de Serge Doubrovsky, le journaliste et écrivain Marc Weitzman, intitulé «Chaos». Weitzman dénonçait la «cruauté époustouflante» de ce «chantre de la geste familiale et des déboires intimes». Doubrovsky avait répondu. Après, il y aura les affaires Angot, Ernaux-Villain, Duroy, Laurens-Darrieussecq, etc., toutes sorties de la cuisse doubrovskienne.

On lui avait rendu visite, chez lui, à Paris dans le XVIe arrondissement, en 2011. Il avait 82 ans. Il vivait dans un grand appartement sombre en rez-de-chaussée. Il nous avait dit qu’il était de plus en plus conscient du problème de «l’implication radicale de l’autre» dans ses livres. Il avait ajouté:

Ecrire est un acte profondément immoral. Mais l’écrivain doit en accepter les risques.»

Quelques années plus tard, il publiait la première version de «Fils», le «tapuscrit originel» de 1700 pages qu’il avait envoyé à l’éditeur. Il s’intitulait «le Monstre».

David Caviglioli article de l’Obs publié le 23 mars 2017 à 17h14 suive ce lien pour plus d'informations sur l'OBS et des articles sur le même sujet.

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