Mots pour Maux : Benoît Saudeau un journaliste romancier à l’imagination débordante

Publié le par ecrivainducaillou.over-blog.com

Lara

(Mots d'aujourd'hui pour maux pas si anciens)

 

Vol AF 276 Paris - Tokyo.

            L'Europe est loin derrière. On ne compte pas encore les heures. Ce sera pour le deuxième tronçon, vers Nouméa. La cabine dort, repue. Le ciel rosit à peine sur l'horizon courbe. Les hublots sont aveugles. Sauf le mien. Nuit glaciale sur la Sibérie. Peuplée de voix graves.

            Tendez l’oreille. Entendez-vous les onomatopées de contrebasse psalmodiées par les popes qui enterrent la mère de Jivago sous la terre gelée ce soir de grand vent, celui qui fait voler les feuilles mortes sur ordre de David Lean et lever au ciel les yeux noisette de Sharif junior ? 

            Plissez les yeux pour mieux voir. Là, sous le Triple7, est-ce bien Varykino, le toit bulbeux de ses datchas percluses de givre et de fantômes impériaux, derniers refuges des russes blancs comme neige ratonnés par les rouges bolcheviks, sanctuaires tsaristes qu’on rejoint en calèche joyeuse sur fond de balalaïkas et de grelots délicieusement réactionnaires?

            Horriblement bourgeois, comme les poèmes à Lara, miraculeusement épargnés par la Révolution, calligraphiés à l'encre noire sur des feuilles sépia qu’on devine à gros grains et dont l’Histoire fera tout juste des brouillons. Que ne les a-t-on laissés en paix, Omar et ses mitaines de paquetage, Julie, ses cols Claudine et ses lèvres d’avant Botox dont je suis définitivement amoureux? Ils ne demandaient rien à personne, sinon de ne plus avoir à compter les heures polaires face aux loups ni redouter les débarquements virils de ce salaud de Komarovski que je hais depuis mes quatorze ans. Imaginez : il a abandonné Tonia en Mongolie. A tel point que vingt ans plus tard, la gamine de Jivago et de Julie ignorait encore qui était son vrai père.

            Moi, je sais que malgré sa bonne tête de Rod Steiger, Komarovski est un salaud. Même si, depuis le bal du Nouvel An avec les rupins de Moscou, il aimait sans doute Lara. A sa façon, en hussard-caméléon, tantôt blanc, tantôt rouge. Un salaud, vous dis-je.

            Mais il n'est pas ton père, Tonia. D'ailleurs, il t'a abandonnée en débarquant du train à Vladivostok. Toi, tu es la fille de Youri, le poète maudit et de Lara, l’icône parfaite délaissée par Antipov, le romantique devenu bolcho par dépit, le camarade qui se faisait appeler Strelnikov pour casser le fil de l’histoire et ne pas être tenté de la ravauder après la tuerie de la rue Kropotkine.

            Mais non. A y mieux regarder, sous le réacteur béant du Long Range, ce n’est pas Varykino. C’est Youriatine, bien sûr. Youriatine, j’enregistre la position dans ma feuille de route virtuelle. Pour que, la prochaine fois, je ne confonde plus. Juste à la verticale, là, 35900 ft en dessous, je vois un cheval bai foncé écraser les jonquilles du printemps de l’exode, j’entends les cordes et les cuivres de Maurice Jarre et je suis le bon docteur en vareuse et casquette soviet parti au grand galop à la recherche de médicaments pour Géraldine Chaplin qui va accoucher de ma fille sous le regard bienveillant du père Gromeko capé de flanelle grise.

            Dans la pénombre, je vois aussi la bibliothèque d’anthologie. J’entends le bruit sourd des bottes cloutées de Youri et les craquements du vieux plancher ciré. Sentez l’encaustique aux relents d’étoupe marine mêlés à l’odeur grasse du poêle à bois. De mon siège en Classe Touriste, je reconnais la coquetterie dans son œil droit cerné de mauve, raccord image avec l’iris bleu lagon de Lara, brillant comme une invite sous la mèche blonde Hollywood ramassée en chignon serré.

            Larissa Antipova, on ne s’était pas revu depuis que les tournesols avaient fané dans l’hôpital de campagne où la guerre nous avait jetés. Ta panique à peine feinte à l’idée que je puisse te voir. Tes yeux de fièvre dans le rai de lumière. C’est toi que je cherchais, Lara. As-tu laissé ta clé derrière la brique descellée en bas de l’escalier pentu? Alors, je la trouverai, quand j’aurai faussé compagnie aux Partisans et que je serai revenu vers toi comme vers la délivrance.

            Larissa Antipova, ma belle, mon unique, mon héroïne russe, ma muse d’adolescent, enfin je t’ai retrouvée. Tu n’as pas disparu comme on le raconte, au coin d’un mur gris dans le Moscou gras-mouillé de la dictature rouge, un nom anonyme dans une liste perdue par la suite, c’étaient des choses courantes en ces temps-là. Tu es là et je te vois. Tu marches d’un pas pressé, la tête bien droite sous ton fichu de lin grège.

            Penses-tu à moi ? Tu ne détournes pas les yeux vers les miens qui te cherchent depuis le tram bringuebalant d’où je sortirai pour m’écrouler, mort d’amour sur un trottoir sale de Moscou. Nous qui avions connu l’air cristallin des plaines de Sibérie. Lara, je suis là. Lève les yeux au ciel. Le 777 qui passe juste à la verticale de tes plaines enneigées, c’est le mien. Si tu ne me vois pas, sais-tu au moins que je t’aime comme au premier jour?

            A gauche de l’avion, Tatar Strait. Mon désert des Tartares. J’attends Lara. Elle ne viendra pas. C’est donc vrai ? Ces abrutis l’ont vraiment laissée mourir dans un camp ? Les gens ne devaient plus être comme çà après la Révolution.

            Le vent n'a pas tourné, Lara.

            Je hais l’Histoire. Elle est ingrate.

Benoît Saudeau

Benoît Saudeau est un ancien Journaliste, Grand reporter et Directeur de l’antenne Nouvelle-Calédonie la 1ère, il trempe désormais sa plume dans une encre teintée d’imaginaire. Benoît Saudeau a publié en novembre 2017 Presque Îlien, un « roman d’amour » entre un jeune fonctionnaire et la Nouvelle-Calédonie. Il compte de nombreux amis en Nouvelle-Calédonie, il est pour les Calédoniens un écrivain du Caillou.

Publié dans Ecrivain calédonien

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