Mots pour Maux : Georges Macar auteur de bons mots et animateur d’un atelier d’écriture à Païta.

Publié le par ecrivainducaillou.over-blog.com

SOUPIRS CALDOCHES

 

 — Quand même, chef ! Vous avez vu ? Il s'est lâché, le photographe !

 — Comment ça, il s'est lâché ?

 — Ben ouais, les photos ! Les photos du corps ! Elle est complètement nue... Les jambes écartées... Et son sexe ! Son sexe en gros plan !

 — Mais qu'est-ce que tu racontes ? Tu es devenu fou ?

 

 Je lui tends la photo. Il soupire :

        — Mais pauvre abruti ! Obsédé sexuel ! Ce n'est pas la photo du corps ! C'est une reproduction de « L'origine du monde », un tableau de Courbet...

        — Julien Courbet ? Le présentateur ? Mais je...

        — GUSTAVE Courbet ! Pas Julien ! Lôngin, c'est pas possible ! Ah, ils sont fin valables, les Zoreilles, cette année... Les photos de la morte sont là, sur la table, juste devant toi !

 

 J'ai du mal à cacher ma honte. Pas de chance avec mon supérieur hiérarchique ! C'était la deuxième fois, depuis mon arrivée à Nouméa, que je gaffais grave !

 Je l'avais déjà vexé la veille. Comme tous les jours, depuis que je m'étais installé dans ce petit appartement de la Vallée des Colons, j'avais été réveillé à cinq heures du matin. Cinq heures du matin ! Moi qui donnerais la moitié de ma vie pour une grasse matinée !

 Et quel réveil délicieux ! Réveillé par la symphonie dégoûtante de mon dégoûtant voisin !

 Symphonie pour raclements, éructations, expectorations, crachats... et autres musiques du corps que l'honnêteté et la décence m'interdisent de préciser davantage.

 

 « La vieillesse est un naufrage », disait le Général de Gaule.  Eh bien, pour cet égoïste cacochyme, le naufrage était déjà presque terminé !

 Naufrage donc, qui poussait mon bruyant et malpropre voisin à ce rituel matinal immuable : il se débarrassait, debout sur sa terrasse, de tous les miasmes et déchets corporels accumulés pendant la nuit.

 Et surtout, surtout, il avait à cœur d'en faire profiter tous les habitants du quartier.

 

 Ces bruits qu'il tenait à partager, était-ce sa haine du genre humain qui suintait, au crépuscule d'une vie trop courte (c'est toujours trop court) et mal remplie (c'est souvent mal rempli) ?

 A peine deux heures plus tard, excédé, manquant de sommeil, j'avais raconté cette scène pleine de poésie à mon chef, histoire de lui faire comprendre que si je semblais parfois à côté de la plaque, j'avais des excuses...

 

 Tout à coup, le chef avait changé de couleur. Au moment précis où il avait compris l'endroit exact où cela se passait.

 Il avait changé de couleur deux fois, d'ailleurs !

 Il était d'abord devenu tout blanc. Une blancheur inquiétante, maladive, qui n'était pas sans rappeler la pâleur de la seiche qui tente d'échapper à ses prédateurs en adoptant les teintes blafardes du corail environnant.

 Puis, il était devenu rouge, cramoisi. Les veines de son cou avaient triplé de volume, secouées qu'elles étaient par les battements de son cœur, dangereusement accélérés. Et j'avais pris peur !

 Peur pour moi. Allait-il être assez con pour passer à l'acte ? Allait-il se jeter sur ma pauvre carcasse pour évacuer sa rage ?

 Et peur pour lui, aussi. Un spasme nerveux avait pris possession de la moitié de son visage. Un malaise cardiaque m'avait paru possible, imminent même.

 Mais rien ne s'était passé...

 

 Il s'était contenté de hurler :

        — C'est mon père qui habite là ! C'est mon père que tu es en train d'insulter !

 

* * *

Mon chef décide de me laisser une dernière chance...

Il me donne l'adresse du mari de la morte et me confie la tâche délicate d'aller l'interroger, seul.

 

 L'individu habite à une trentaine de kilomètres de Nouméa, du côté de Plum.

 Très belle route, mais je me trompe plusieurs fois, et je mets près de deux heures à trouver l'endroit. Terrain magnifique, double rangée de pins colonnaires, une quarantaine de cocotiers majestueux, tout au bord du lagon. Mais la maison est complètement délabrée. Le toit est éventré en plusieurs endroits. Je me demande comment ce genre de baraque peut résister aux dépressions tropicales. Il a beaucoup plu la veille, et tout est inondé.

 

 J'appelle. Personne ne répond. Mais j'entends quelqu'un parler à l'intérieur.

 Je m'introduis dans l'habitation sinistre. Je dois patauger dans vingt centimètres d'eau boueuse pour progresser. Une bouteille vide, carrée, est renversée sur une table basse. Des bouteilles de vin flottent partout dans la pièce.

 

 J’aperçois enfin l'homme, affalé sur un divan. Il est vieux, hirsute, d'une saleté repoussante. Et il est incroyablement saoul. Ses yeux sont à moitié fermés, et de la bave s'écoule lentement de sa bouche entrouverte. Il parle, doucement. Il psalmodie plutôt.

 

Et il répète toujours la même chose :

        — Ici Radio Nouvelle Calédonie. C'est l'heure de nos avis et communiqués. Et tout d'abord, nos avis de décès. Tout d'abord, nos avis de décès...

 Une pause.

        — Nos avis de décès... Ma femme est morte... Ma femme est morte...

 

 Enfin, il m'aperçoit et reprend plus fort :

        — Ma femme est morte...

 

 Et soudain, il éclate, avec jubilation :

        — Ma femme est morte, je suis libre !

        — Ses cris me déchiraient la fibre. Lorsque je rentrais sans un sou...

 

 Il me jette un regard de défi :

        — Je l'ai jetée au fond d'un puits,

Et j'ai même poussé sur elle

Tous les pavés de la margelle...

 

 Le chef et l'ambulance arrivent une demi-heure plus tard, toutes sirènes hurlantes.

 Pendant tout ce temps, l'humide alcoolique n'a pas arrêté ses lamentations jubilatoires.

 

 Quand il voit mon patron, il lui crie :

        — Un seul, parmi ces ivrognes stupides,

Songea-t-il, dans ses nuits morbides

A faire du vin un linceul ?

 

 Il ajoute, à mon intention :

        — J'implorai d'elle un rendez-vous

Elle y vint, folle créature...

 

 Et aux infirmiers qui l'emmènent :

        — Nous sommes tous plus ou moins fous...

 Il me fait signe d'approcher.

 

 Et, dans ce qui semble son seul moment de lucidité :

        — J'ai des circonstances atténuantes, vous savez...

        — Pour le meurtre ?

        — Non, pas pour le meurtre. Pour l'alcool... Je participe à un atelier d'écriture...

        — Et ?

        — Et l'on y boit beaucoup...

 

 Puis il sombre dans un coma éthylique, dont il ne sortira jamais. Je retrouve mon chef au milieu du salon, les pieds dans l'eau. Il regarde les bouteilles de Bordeaux qui flottent entre les fauteuils.

 

Et je l'entends murmurer, pensif :

        — Le vin de l'assassin...

        — Vous êtes sûr que c'est lui l'assassin, Chef ?

        — Le vin de l'assassin. C'est un poème de Baudelaire !  Incultissime vingt-deux milles ! C'est ça qu'il répétait dans son délire...

 

* * *

Mon chef ne put supporter tant d'ignorance de ma part.

 Il obtint mon transfert. Je fus nommé à Hiva Oa, une des Iles Marquises, à plusieurs milliers de kilomètres de Nouméa. Il m'accompagna lui-même à Tontouta, pour être sûr que je ne rate pas l'avion.

 Au moment de me quitter, il poussa un dernier soupir. Et il me glissa, sournois :

        — Essaie quand même de te documenter sur Brel et Gauguin avant d'arriver là-bas...

 

 Mais moi, j'ai rien compris à ce qu'il a voulu dire...

 

« ...que l'honnêteté et la décence m'interdisent de préciser davantage ». Référence et hommage à Pierre Dac et Francis Blanche (Le Sâr Rabindrannath Duval).

ATELIER D’ÉCRITURE POUR LES ADULTES Organisés tous les samedis, de 14h à 16h,

à la médiathèque. Pour tout renseignement, contacter le 35 21 82

Publié dans Ecrivain calédonien

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