Mots pour Maux : Nicolas Kurtovitch, Poète, romancier, nouvelliste, sa principale qualité : l’amour des gens.

Publié le par ecrivainducaillou.over-blog.com

Un passant vint à croiser…

 

                    Un passant vint à croiser des clochards, certainement sans domicile fixe installés sur les marches, à proximité du centre d’art connu de tous. Ils sont deux, ils sont jeunes, ils n’ont pas de vingt ans. L’un d’eux est assis. L’autre est debout. Vêtu d’une veste, une récupération de surplus militaire, il parle fort mais sans hurler, il s’adresse à un imaginaire troisième personnage, qui serait assis sur une des marches. Le passant ne comprend pas distinctement ce qu’il dit, c’est une sorte de langage nouveau, incompréhensible, constitué de syllabes françaises et anglaise auxquelles se mêlent des syllabes de différentes langues kanak, qui forment quelque chose d’incompréhensible.

Le passant se décide enfin et s’adresse au beau parleur.

« C’est formidable lui dit-il, ce que vous dites, c’est formidable, tout simplement. »

Le parleur interloqué s’arrête subitement et interpelle à son tour notre passant émerveillé : « quoi ? Qu’est-ce que tu dis, là ? C’est à moi que tu parles ?

- Mais oui, c’est bien à vous que je m’adresse, ce que vous dites m’interpelle, lui répond-il. Ne vous arrêtez pas, continuez, je vous en prie. »

L’échange s’installe, l’autre n’est pas dupe, il s’interroge tout de même : « Ah bon ! Parce que tu comprends ce que je dis ? »

On atteint alors le moment le plus curieux de cet étrange dialogue auquel j’assistais depuis la minuscule terrasse du petit café, pratiquement invisible depuis la rue, je n’en perdais pas un mot.

Le passant tout sourire de répondre : « justement je n’y comprends rien, mais ça m’intéresse. Un nouveau langage, une nouvelle parole, aux portes de l’incompréhensible, pour dire l’insupportable, c’est…laissez-moi trouver le mot juste, ce sont…attendez, voilà ce sont des mots nouveaux sortis de nulle part, des mots pour la première fois inventés, découverts et jetés aux spectateurs. Comme si vous jetiez des balises dans un océan d’indifférence. »

Il ne manquait ni d’imagination ni de belles images poétiques notre ami. L’autre ne disait plus rien. Interloqué ou dubitatif il fixait le passant de ses grands yeux tout en se rapprochant, le poète qui s’ignorait fit un petit pas en arrière mais ne perdit pas pour autant son sourire.

« Arrête-toi cinq minutes, lui dit l’autre, tu comprends rien de ce que je dis, tu piges pas un traitre mot, je pourrais dire tout et son contraire mais « ça t’intéresse ». Eh bien moi je comprends une chose, c’est qu’t’es taré mon gars. Complètement largué. » Le jugement tombait sans avertissement, d’un bloc telle la masse sur le pieu d’acier l’enfonçant dans le sol de quelques centimètres supplémentaires.

Comment allait-il se sortir de là ?

Avec le sourire et une grande confiance en soi : « mais non, mais non affirmait-il, vous n’en avez certainement pas conscience mais ce que vous dites est absolument intéressant. Comment vous le dites, comment vous exprimez vos douleurs, votre histoire, l’histoire de votre chute, cette société qui vous a abandonné, qui en abandonnera d’autres. Je veux,  oui, attendez que je trouve mes mots, c’est cela, je voudrais entendre votre message. »

Il n’en revenait pas. Je me penchais un tout petit peu au-dessus de la haie de bougainvillées au risque de me blesser, espérant voir son expression. C’était difficile, et risqué, je ne souhaitais pas être remarqué et décourager l’un d’entre eux.

- Mon histoire ! Là, en passant ? Et tout ce qui va avec, et celle de l’autre là, tout ça d’un coup en deux minutes ? Comme si je vomissais mon « quatre-heures ».

- Oui, c’est exactement ça, comme si vous expurgiez votre dégoût du monde.

- Vous voulez me voir cracher le plus gros mollard social ?

- Plutôt vous entendre seulement, mais oui, pourquoi pas. Vous avez du talent pour le théâtre c’est certain.

- Des mots sortis de nulle part pour fustiger l’échec du contrat social ?

- Exactement. Le passant s’emballe, je le sens à la limite de l’euphorie. Oui mon ami, c’est ça, la société produit tellement de laideur. Il faut du talent pour le dire. Il faut une réinvention du verbe et du geste.

Je retournais m’assoir devant une tasse de café déjà bien vide, d’un geste je sollicitai son renouvellement me disant que j’en avais encore pour une bonne demi-heure vu l’extase du marcheur. Je me trompais.

- On ne prend pas les gens, quelle que soit leur apparence pour des idiots sans en subir quelque désagrément. Le ton changea brusquement. L’homme de la rue comprenait que l’autre jouissait de lui sans vergogne, uniquement soucieux de sa propre logorrhée. Il le lui fit sentir.

- Alors tu penses qu’avec du vomi et du crachat je peux faire une pièce ? Sois sincère, crache à ton tour ce que t’as dans le crâne.

- Absolument, je m’y connais- il ne se démontait pas, aveugle au changement de ton - vous êtes fait pour le théâtre, vous avez la prestance et surtout vous avez votre histoire. Il y a là l’opportunité unique de retrouver votre place dans l’ordre social après l’avoir pourfendu.

Le voilà qu’il agrippe son acolyte par l’épaule, le prenant à témoin : et celle de mon ami, ne l’oublie pas, il lui faut une place. Lui aussi il a droit à la gloire.

- La gloire, mais quelle gloire ? De quelle gloire parlez-vous ? Vous ne devez pas vous en préoccuper. Il s’agit de hurler votre douleur, de cracher à la face du monde. Votre langue est unique, développez-là, travaillez-là, cherchez, inventez. Vous comprenez ? Comme une révolution du discours et du corps. Le reste importe peu.

- Bon ben, c’est bien ce que je disais tu ne comprends rien à ce que je dis et tu nous prends pour des cons. Parce que, moi, j’ai rien à te dire, ni à toi ni aux autres. J’ai rien de spécial à cracher à la face du monde.

Je devine qu’il se donne un temps, un répit, l’autre peut-être va comprendre. Ma curiosité me conduit à quitter la protection de la terrasse pour m’avancer sur le trottoir, à quelques pas de ce qui s’apparente tout à fait à une scène de rue. Et pourtant je commence à sentir l’exaspération du jeune sans abri.

- D’abord le Monde, il est où ? Tu peux me le dire ?

- Oh, tu nous les gonfles, avec ta douleur. T’as mal où, là ? T’as mal aux pieds de marcher sur le trottoir, pourtant tes souliers ils sont de bonne qualité, c’est pas comme les miens, hein ? Regarde- les, plutôt que de dégoiser sur nos crachats, tu les vois mes godasses et les trous, tu les vois ? Moi j’aimerais bien qu’ils soient plus là tout à l’heure.

-Tu peux y faire quelque chose ? Au lieu de raconter n’importe quoi.

Il s’est dégagé du bras de son ami et s’est approché du passant, instinctivement celui-là effectue un pas en arrière.

- La gloire, on en veut nous aussi. On sait ce que c’est ; c’est du pognon, du pognon pour s’acheter des souliers. Qu’est-ce que t’en sais de c’qu’on vit, on l’a peut-être cherché ? Tu parles bien mais t’es à côté de la plaque.

- Ça c’est vrai. Notre langue, nous on la travaille au gros rouge et au silence prolongé, c’est efficace tu peux me croire.

Le pauvre passant n’y comprenait plus grand-chose. Son regard passait de l’un à l’autre, il me fixa comme s’il cherchait un soutien, une connivence, un accord tout au moins. Sa réflexion ne pouvait pas être mauvaise, elle ne pouvait pas être incomprise à un tel point. Je finis par lire davantage de peine que de frustration sur son visage, un beau visage d’ailleurs.

- Bon mon gars faut m’laisser maintenant. « The show must go on ».

Il se remet à déclamer avec beaucoup de savoir-faire, alternant voix forte et voix douce mais toujours incompréhensible. Je comprenais ce qui avait pu entrainer une telle excitation intellectuelle chez ce passant qui à l’évidence évolue dans un monde bien éloigné de celui de la rue ! Malgré toute sa bonne volonté il ne pouvait espérer être compris. Avait-il quelque chose à offrir, je n’en suis pas certain. Le cœur généreux n’est pas une garantie. Il n’en avait pas fini le pauvre.

-T’es encore là toi, décidément t’es convaincu de not’ talent. Tu ne piges pas ? J’vais t’expliquer : nous la rue on aime bien. Mais faut qu’tu comprennes, surtout ce qu’on aime, c’est qu’on rend des comptes à personne.  -Tu vois on est tellement immergés au sein d’un autre monde que ta société ce n’est pas elle qui nous rejette, c’est nous qui la larguons. On est plus là, nous sommes des ombres, des souffles de vent, presque des nuages, des odeurs à géométrie variable, un jour on nous attrape un autre on nous repousse à coup d’éventail.

Tu vois, je n’ai pas vraiment voulu tout ça. Je me sens très bien aujourd’hui. Quelqu’un m’a mis là, le Dieu Bon, peut-être, près de ce théâtre, eh bien j’y reste, je fais mon trou, quelques cartons, un matelas et tout le temps pour moi. A force je me sens bien. Tu comprends ?

Non, tu ne peux pas. Dommage t’as l’air cool comme mec. Je ne te dis pas de rester avec nous, tu ne peux pas. Tu le voudrais que tu ne pourrais pas, tu ne tiendrais pas deux heures. Il faut de l’expérience et d’l’insouciance pour tenir.

Ouais le théâtre ça m’aurait plu. Avant. L’autre vie. Jouer dehors, théâtre de rue et tout ça, ou sous la véranda d’une grande maison coloniale, ouais ça aurait eu de la gueule.

Allez, voguez les gars, amarres larguées, voiles hissées, on décolle en douceur. Tiens pousse toi un peu que j’aie de la place pour parcourir la scène.

Le pauvre homme n’a d’autres solutions que d’obtempérer, il bute contre le poteau d’un panneau de circulation. Nos regards se croisent, il me fait un petit signe de la tête. Il a compris il va s’en aller pour disparaître dans la circulation de piétons affairés.

Et non, il revient sur ses pas. Visiblement il n’en a pas fini et ne veux pas lâcher le morceau. Ce qui est tout à fait à son honneur me dis-je.

-Bien, pour le talent je ne sais plus comment vous convaincre, vous êtes inconscients de votre force. C’est la grande ruse des Puissants, ça, l’Inconscience et l’isolement des masses, n’est-ce-pas ?

Mais dites-moi, vous faites une sorte de théâtre n’est-ce-pas ?

Pas tout à fait en définitive car où est votre public ?

Vous braillez votre texte pour pas grand-chose. Finalement, c’est désolant.

Avec un peu de conviction vous pourriez monter à votre tour les marches de ce théâtre, y prendre la place qui vous est due. Dommage, vraiment dommage ! »

Pour autant il ne lui revint pas le dernier mot. L’un des sans domicile, s’était de nouveau assis sur les marches du petit théâtre, l’autre retrouvant son spectateur imaginaire se lança dans une ultime parole :

« Ouais, ben c’qui s’fait dans mon dos, j’suis pas certain d’y comprendre quelque chose. Avant peut-être, maintenant c’est fini. Je suis passé à autre chose, je dégoise dans la rue et toi tu t’emballes à contretemps ! Notre public, notre scène, notre piaule, notre église, notre cathédrale, notre mosquée, notre restaurant, notre plage, notre piscine, notre terrain de foot, notre salle de concert avec Johnny et Gurejele, notre salle de bain, et tout c’qui faut pour vivre en plus du théâtre, c’est dans notre rue qu’on le trouve chaque matin. Et crois-moi, fils, le théâtre, le grand, le vrai, à c’prix-là, c’est pas tout le monde qui sait l’faire. Allez, j’t’en fais une dernière là, au milieu de la circulation, après c’est, rideau la galerie ». 

Je suis parti, je ne souhaitais pas en entendre davantage. Au bout de quelques pas je me suis retourné afin d‘adresser quelques mots à ce passant remarquable de conviction. Il ne me suivait pas, il était resté sur le trottoir, appuyé au poteau qui l’avait fait trébucher, il écoutait, admiratif, convaincu.

                                                                  Fin

XI

 

         Ce qu’il fait en quelques gestes, j’aimerai, je souhaiterai savoir le dire et l’écrire en quelques mots, quelques phrases, un souffle unique qui saurait prendre des routes différentes et multiples pour atteindre ce cœur dissimulé au cœur de chacun des lecteurs, l’unique cœur.

Il est là, un peu voûté, il a cinquante-cinq, soixante ans peut-être, vêtu aussi simplement que le crépuscule du mois de février - un mois pluvieux, venteux, toujours humide mais beau - le permet. A la main il tient une espèce de récipient en plastique blanc, laiteux, pas très grand, grand comme une demi boîte de crème-glacée, il le tient, le soutien alors qu’il est posé dans le creux de sa main, de l’autre main, en se penchant au-dessus de l’arbuste, il détache les piments, encore verts, un peu jaune, l’un après l’autre, et les pose l’un à la suite de l’autre dans la boîte.

Je n’ai entraperçu tout cela, ces gestes de vieil amoureux, durant tout au plus trois secondes, le temps de passer en voiture. Mais moi qui n’aime pas- ne supporte pas- la présence de piment dans un plat, à l’inverse de la plupart des Calédoniens, cet homme m’a  fait regretter de ne pas aimer le piment, surtout lorsqu’il est ainsi cueilli d’un petit arbre, planté sur un bout de trottoir, pour aimer à travers lui le goût et l’odeur du pays.

 

A l’angle des rue Bouarate et Marmoitton, Faubourg Blanchot, Nouméa

Nicolas Kurtovitch                                         

 

In le recueil « Trois femmes » Ed Au vent des îles, 2019 

 

Nicolas Kurtovitch est un écrivain phare de la Nouvelle-Calédonie, il est le descendant de la plus ancienne famille de calédoniens d’origine européenne. Il voyage dans le monde entier pour répondre aux nombreuses invitations dont il fait l’objet. Il représente la Nouvelle-Calédonie dans tous les grands salons littéraires de métropole depuis de nombreuses années. Nicolas est le principal partenaire du blog écrivainducaillou pour notre opération solidarité Mots pour Maux. Il reçoit les textes des auteurs sur sa boite mail nicolaskurto@yahoo.fr

Publié dans Ecrivain calédonien

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