Faux-semblant, Witi Ihimaera. Un article de Lilia Tak-Tak

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Faux-semblant, Witi Ihimaera. Un article de Lilia Tak-Tak

Publié le 21 mars 2020 at 19 h 59 min par Lilia Tak-Tak lien vers ce blog  La Madeleine de Livres

Un beau voyage en terres maories

« En ce premier jour de juin de l’an de grâce 1935, Paraiti a soixante et un ans. Les guerres foncières entre Pakeha* et Maoris sont terminées depuis une quarantaine d’années. Bien qu’elle n’ait succédé à son père dans son rôle de prêtre, Paraiti a poursuivi son travail de guérisseur. La médecine moderne est accessible dans les nombreuses villes, petites et grandes, qui ont surgi dans tout Aotearoa**, mais les Maoris des campements et des zones côtières reculées dépendent encore des guérisseurs et guérisseuses traditionnels. Comment pourraient-ils payer des médecins pakeha en ces années de Grande Dépression ?

Quelques semaines plus tôt, Paraiti se trouvait encore dans son village de Waituhi, dans la baie de la Pauvreté, où elle s’était installée pendant la deuxième décennie du XXème siècle. Au plus fort de la terrible épidémie de grippe espagnole de 1918, lorsque les Quatre Cavaliers de l’Apocalypse avaient engrangé une moisson fructueuse chez les Maoris, une puissante kuia*** de Waituhi avait requis l’aide de Te Teira. Riripeti, elle s’appelait ainsi, avait monté un hôpital pour s’occuper des souffrants et des mourants, et elle avait besoin de personnel médical.

Paraiti avait alors quarante-quatre ans et Te Teira lui accordait une confiance absolue.

– Je dois rester ici, ma fille. Il faut que tu ailles aider Riripeti à ma place.

Obéissante, elle était partie pour Waituhi. »

Automne 1935, le nouvel an maori, Matariki est imminent, et c’est le moment pour Paraiti, « Celle au visage ravagé », célèbre guérisseuse de soixante et un ans, d’entreprendre son itinérance saisonnière dans tout Aotearoa*. Ses patients l’attendent. Elle sélectionne avec soin les petites fioles ou boîtes d’onguents, philtres et lotions dont elle pense avoir besoin dans les différents dispensaires de villages. Des remèdes fraîchement cueillis dans des lieux secrets de la forêt et de la côte. Elle les enveloppe soigneusement et les charge sur sa mule Kaihe, elle appelle son chien Tiaki, se hisse sur son cheval Ataahua et quitte Waituhi pour commencer son voyage annuel.

Durant son périple, alors qu’elle s’est accordée une petite pause à Gisborne, une domestique maorie l’interpelle et lui demande de la suivre car sa maîtresse Rebecca Vickers, une riche femme blanche, a besoin d’un service. Son être tout entier lui crie « Ne le fais pas, détourne-toi ! » Mais Paraiti tergiverse et finit par céder. Elle découvre alors une femme particulière qui souhaite interrompre sa grossesse pourtant très avancée. Une demande à l’encontre des convictions de Paraiti auquel elle ne veut pas déroger et qui devient un dilemme puisqu’elle est la seule à pouvoir y répondre.

A travers l’histoire d’une guérisseuse maorie, métier qui conduit à une vie clandestine et une connexion forte avec la nature, le monde invisible et animal, Witi Ihimaera nous offre un très beau portrait de la culture maorie. Il nous présente sa relation particulière avec la nature qu’elle loue comme plusieurs divinités, notamment Tane le dieu de la forêt, Tangaroa, la déesse de la mer. Il explore également sous plusieurs angles la difficile cohabitation entre les maoris et les néo-zélandais d’origine européennes, les pakeha, et leurs conséquences. Avec une plume fluide et poétique, Witi Ihimaera mêle langue anglaise et maorie pour nous plonger dans un récit fort, sensoriel, parsemé de métaphores et de pointes d’humour.

« Faux-semblant », un beau roman qui nous transporte en terres maories.

A noter que le titre français de ce roman pourrait également s’écrire « Faux sang blanc ».

Ce livre est disponible à la librairie Calédo Livres précédent article sur ce livre d’ecrivainducaillou suivre le lien

 

*   Pakeha : néo-zélandais d’origine européenne

**  Aotearoa : nom maori de la Nouvelle-Zélande, « Le pays du long nuage blanc ».

*** Kuia : vieille femme.

Prix littéraire Nga Kupu Ora – Aotearoa Maori Book Awards 2013

Adapté au cinéma par Dana Rothberg sous le titre White lies en 2013 (Tuakiri Huna en maori)

Traduit de l’anglais (Nouvelle-Zélande) par Mireille Vignol Éditions Au Vent Des Îles

Date de parution : 1er mars 2020

A propos de l’auteur

Né 1944 à Gisborne, dans le Nord de la Nouvelle-Zélande, Witi Ihimaera commence par travailler comme diplomate dans les années 1970. Il fait figure de pionnier dans la littérature autochtone : Pounamu Pounamu (1972) est premier recueil de nouvelles écrites par un Maori, il en sera de même pour Tangi (1973), son premier roman. C’est The Whale Rider (Kahu, fille des baleines) publié en 1978 qui l’impose comme un écrivain majeur. Auteur prolifique et directeur de publication, ses œuvres comprennent une dizaine de romans, des recueils de nouvelles, des compositions pour orchestre et opéra et de nombreuses anthologies et travaux hors des frontières de la fiction. Witi Ihimaera est aujourd’hui professeur d’anglais à l’université d’Auckland. En 2005, il a reçu la médaille de l’Ordre du mérite en littérature de Nouvelle-Zélande.

A propos de Lilia

Passionnée de littérature, et grande lectrice depuis ma tendre enfance, les livres rythment le début et la fin de mes journées. J’aime m’immerger dans de nouveaux univers, ressentir les émotions des personnages, solliciter mes cinq sens et en ressortir plus enrichie, enthousiaste et l’envie de partager ces moments intenses.

Lilia Tak-Tak

Publié dans Ecrivain du Pacifique

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