Mots pour Maux : Bernard Billot, dit Papou, auteur et illustrateur

Publié le par ecrivainducaillou.over-blog.com

Eh l'autre ! Y's prend pour qui ?

 

 

Nos maisons, celle de Lafa et la mienne donnent sur la rue. Comme les dix maisons alignées là elles sont roses, elles ont un étage avec les chambres et la pièce du bas ouvre sur la terrasse et un bout de jardin. C'est bien. On connaît pire.  Avec Lafa on ne se quittent pas. On voudrait on ne pourrait pas : le même âge, le même collège, la même classe et des maisons voisines. Nos parents travaillent, on nous dit que c'est une chance, alors nous profitons des mêmes garderies, des mêmes centres aérés, des mêmes activités sportives. Ce n'est pas ma faute s'il aime le rugby et la natation comme moi, non ? Avec Lafa on est comme deux frères.

 

Il y a toujours un moment où, bien que nos parents aient tout organisé au mieux, nous nous retrouvons seuls et nous en profitons un peu. Enfin nous en profitions car depuis quelques semaines les choses ont changé et ça ne nous plaît pas du tout. Nos maisons sont proches mais pas vraiment voisines. Entre chez moi et chez Lafa il y a une petite rue étroite qui mène à une grande maison noyée dans les buissons, les arbres et les herbes folles. Avec Lafa nous allions jouer souvent dans cette jungle. On y mangeait des mangues, des litchis mais on n'en rapportait jamais. C'était notre forêt, notre secret, rien ne devait transpirer. La maison était vide mais on n'y entrait pas, on n'essayait même pas. Le vieux s'était pendu et il se racontait qu'il traînait encore chez lui prêt à s'attaquer aux intrus, alors, on se contentait du jardin.

 

Il y a quelques semaines plusieurs camions sont arrivés. Pendant que des ouvriers s'occupaient de la maison d'autres redressaient les clôtures, plantaient du grillage alors que des jardiniers élaguaient, taillaient, désherbaient. Notre jungle est devenue un parc.Nous sommes allés un soir constater les dégâts. Les jardins de la mairie ! Il ne manque que les poubelles, les bancs, les pancartes interdisant les chiens même en laisse. Où sont les balançoires et le toboggan ? Avec Lafa nous avions posé nos vélos  contre la palissade. Plus de brousses pour les cacher. Nous avons fait quelques pas sur du gravier tout neuf. Le lendemain un portail fermait l'accès. Nous n'avons pas posé nos bécanes, nous nous sommes contentés de slalomer sur ce semblant de route.

 

Deux ou trois jours plus tard nous avons dû nous plaquer le long du mur.La voiture qui s'avançait tenait toute la rue. Le type au volant, d'un appel de phare, nous intimait l'ordre de nous ranger.

Le portail s'ouvrit tout seul. À l'arrière de la bagnole, derrière les vitres fumées, j'ai bien vu des cheveux blonds. Un garçon de notre âge. Il ne nous a même pas regardés.

«  Purée ! A grommelé Lafa. Sa majesté dérogerait si elle saluait la valetaille. Fi, les vilains, ôtez vous de mon passage ! »  Après cette pompeuse déclaration tirée tout droit des cours de Monsieur Hennegraf Lafa enfourcha sa bicyclette et cracha dans le sillage du carrosse royal.

 

La grosse limousine, son chauffeur aux lunettes noires et le garçon passent chaque matin lorsque nous partons pour le collège et reviennent chaque soir en même temps que nous. Le passager, maintenant, pourtant, un enfant du quartier, va à l'école, ailleurs. Notre collège n'est sans doute pas assez bien et les mômes du coin pas fréquentables. Installée à l'arrière sa majesté nous ignore. La silhouette aux cheveux blonds reste immobile, pas le moindre geste ni le moindre mouvement de la tête. Nous avons essayé un signe de la main, un simple salut les premiers jours en pure perte. Nous sommes donc passé aux tirages de langue et gestes injurieux mais que ce soit de la part du chauffeur ou de son auguste passager aucune réaction. Nous sommes transparents, invisibles et vexés.

 

Les vitres teintées ne permettent qu'une image floue, nous aimerions voir la tête qu'a vraiment Môssieur le Prétentieux. Pour ça nous avons monté un « piège à con » comme dit Lafa. Ce jour-là,

pour rentrer du collège nous n'avons pas traîné. Les vélos posés en vrac devant le portail. Nous planqués le long de la clôture. La voiture a du s'arrêter. Le chauffeur est descendu braillant quelques injures mais laissant sa portière ouverte. Pendant qu'il écartait nos bicyclette nous avons foncé téléphone -fonction photo- à la main. Enregistrée la tête du mec. Complètement surpris il est resté figé les yeux grands ouverts. Nous nous avons filé contents d'avoir réussi notre coup sous les insultes du chauffeur.

Nous n'avions qu'une crainte, qu'ils confisquent nos bécanes pour nous punir. Nous sommes donc retournés à la nuit tombée. Soulagement. Nos bécanes étaient là, intactes.

 

Soyons francs, les photos ne sont pas terribles, mal cadrées, bougées, avec une mauvaise lumière mais on voit sa tête. C'est ce qu'on voulait, non ?

Son Altesse n'a rien de majestueux. Les cheveux blonds mais raides, la tronche maigre, le nez long, étroit, pincé, la bouche petite, la lèvre pendante. Rien de bien joli. Mais ce sont ses yeux surtout qui nous ont fait marrer. Écarquillés. Le hibou d'un dessin animé ! Lafa se passionne pour l'histoire moi pour les sciences-nat. Le nom m'est venu tout seul : le Grand-Duc. Voilà le surnom dont notre voisin secret a hérité.

Nous ne sommes que deux à rigoler de sa sale tronche. Comment en faire profiter les copains ?

 

Quand Youp, mon chien, a disparu, avec mon père nous avons fait des affiches. J'avais l'air intéressé, le paternel m'a donné un cours. C'était un peu long et plutôt sérieux. J'ai eu droit aux explications, à la démonstration et aux travaux pratiques ! Récupérer la photo, trouver titre et commentaire, imprimer les affichettes c'était dans mes cordes. Scotcher les tracts sur quelques poteaux du quartier ne réclama que peu de temps. « Pourvu qu'il ne pleuve pas cette nuit !» ai-je rigolé en quittant Lafa.

 

En gros, en rouge : inquiétante disparition. La photo. Texte : son altesse royale le Grand-Duc Théodule a disparu depuis deux jours.

Prévenir la gendarmerie ou le …........ . Nous avons mis un numéro bidon, déçus, le vrai on ne le connaissait pas.

 

« Ça marche ! » m'a dit Lafa quand je l'ai retrouvé sur le chemin du collège. « Les gens s'arrêtent. ».

Ouais ! Élèves ou parents, certains s'arrêtaient, lisaient. Certains discutaient en repartant. Personne ne riait. « Théodule, pourtant, ça devrait les faire marrer. Non ? Grognais-je. T'en connais, toi, des Théodules ? ». En regardant l'affiche, la dernière, celle près du collège, je dû reconnaître qu'elle était plus inquiétante que drôle. Le soir , après la classe, nous n'avons revu aucune de nos affiches.

Lorsque la voiture est rentrée la vitre s'est baissée à hauteur de nos jardins. Elles nous ont été restituées, froissées, déchirées accompagnées d'un : « Minables petits merdeux ! Vous ne pouvez pas nous foutre la paix ? ».

 

« Il le prend comme ça ! Le Grand-Duc de mes fesses va voir de quoi sont capables les petits merdeux. Demain le carrosse devra s'arrêter. » Lorsque la voiture est proche du portail une petite lumière s'allume sur le pilier de gauche. Parmi les outils de Papa j'ai repéré un scotch opaque, il est isolant en plus mais ça on s'en fiche. Collé sur la petite fente lumineuse en double épaisseur le ruban adhésif à fait son office. Le portail a refusé de s'ouvrir, le chauffeur est descendu mais a pris soin de refermer la portière, il a arraché notre piège. En remontant dans la voiture il a haussé les épaules il a crié : « Ce n'est pas Théodule, il s'appelle Frédéric. P'tits cons ! »

 

Il sait qui nous sommes, où nous habitons. S'il en parlait à nos parents, pas sûr qu'ils apprécieraient.

N'empêche on aimerait en savoir plus sur le « passager mystère ». Nous nous sommes lancés dans une étude approfondie de la clôture. Devant c'est une palissade assez haute, opaque, infranchissable mais surtout bien visible depuis nos maisons.sur les côtés c'est un grillage solide à larges mailles. L'escalade en semble facile. Pas de barbelés, pas d'électricité. Quelques bâtons tests nous l'ont révélé. Deux grimpettes à des endroits différents nous ont permis de mieux voir la maison, une partie du jardin sans déclencher d'alarme. Nous n'avons vu ni entendu de chiens. Sa majesté tient à sa solitude mais se contente d'une sécurité minimum. Il ne nous reste plus qu'à préparer l'expédition.

 

Le prof d'EPS est absent, c'est la dernière heure. Nos parents se sont faits un peu priés mais ont signés nos autorisations de sortie. Nous avions donc le temps de contourner la propriété, d'escalader           la clôture et de se trouver un poste de guet avant l'arrivée de notre cible. Nos téléphones sont chargés mode appareil-photo, j'ai emmené mes jumelles et nos tenues, vertes et brunes, sont un parfait camouflage. Lafa voulait qu'on se maquille, des traces noires comme au cinéma. J'ai trouvé que ça faisait beaucoup. Les casquettes de chasse de nos pères suffiront.

 

Nous étions installés derrière un massif d'hibiscus à une vingtaine de mètres de la maison quand la limousine est arrivée. Elle s'est arrêtée près de la terrasse nous offrant un angle impeccable ; vision sur la portière arrière droite. Le chauffeur est descendu, est allé ouvrir. « Ah ! La chochotte ! A ricané Lafa, Môssieur attend qu'on lui ouvre ! »

 

La portière ouverte personne n'est sorti, c'est le chauffeur qui s'est glissé vers l'intérieur. Il est ressorti tenant le Gran-Duc dans ses bras. Les yeux immenses, écarquillés, plus de cheveux blonds mais un bonnet bleu, pas un mouvement. Une femme est sortie de la maison poussant un fauteuil roulant.

 

Je n'ai pris qu'une photo, une seule, je n'arrive pas à l'effacer, à l'oublier. Lafa et moi allons faire du vélo au parc, nous ne slalomons plus dans l'allée entre nos maison. Depuis l'expédition, deux fois, nous nous sommes trouvés à hauteur de la voiture. Nous avons fait un petit salut de la main sachant qu'il n'y répondra pas.

 

P'tits cons, sales petits merdeux, c'est comme ça qu'on se sent, même pire. Maintenant on sait mais comment réparer ? Si vous avez une idée...

 

PAPOU, c’est son nom d’artiste, après une carrière d'instituteur, a été lauréat du concours pour les affiches 2006 et 2009 de « Livre mon ami ». En 2007 il participe à l’album Toutoute en tant qu'illustrateur. Lauréat de l'aide à l'édition 2006, il a pu lancer grâce à la province Sud un second projet, Wahi et le grand requin. Il a publié La chanson des poissons aux éditions Plume de Notou. Papou est très demandé et il ne sait pas dire non.

Publié dans Nouvelles

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