Mots pour Maux : Catherine C. Laurent célèbre auteure de Nouvelle-Calédonie confinée à Paris

Publié le par ecrivainducaillou.over-blog.com

Portrait signé Bénédicte Nemo source FB de Catherine C. Laurent

Lettre de confinement parisien.

Alors que nous sommes tous enfermés, confinés, privés de liberté, de rapports humains chaleureux, tendres, je repense à mon frère. Ce n’est pas que je l’ai oublié, non, je peux dire sans mentir qu’il marche à mes côtés depuis toujours et qu’encore aujourd’hui, avec le recul, je peux lui parler de moi, de nous, avec franchise et lui dire ses quatre vérités, chose que pendant longtemps, après sa mort, je n’ai pas pu. Mais là, enserrée par les murs parisiens de ma petite chambre, il est plus que présent. Il a passé dix-neuf mois enfermé dans une cellule et c’est cela qui l’a tué. Il aimait son île, il aimait l’océan, il aimait les baleines. Ce matin, j’ai cherché dans mes dossiers un texte à partager avec vous et c’est celui-là que j’ai trouvé, je l’avais oublié car il y en a des choses dans cet ordinateur ! Mon corps est bien ici mais mon cœur est resté au Pays et au final, j’aurais préféré être confinée en Calédonie…

La vie est une histoire d’îles. D’îles ou d’îlots. Qui se rejoignent ou pas. C’est selon.

Mon frère est mort.

J’avais quarante ans.

Mon frère était un repère masculin, normal, j’avais vécu petite sur ses pas, l’encombrant, l’ennuyant, le poursuivant. Le cherchant, le trouvant, et me retrouvant, à chacune de ses rebuffades, anéantie.

Dans ma vie de femme, il y a eu avant la mort de mon frère et après sa mort. C’est aussi simple que ça. Il y a eu aussi pendant les quelques années qui ont suivi sa disparition, la marée noire de l’âme provoquée par le deuil, sa perte irrémédiable.

Là, il avait fini par me semer pour de bon ! Nous n’étions même plus sur des îles différentes, aux antipodes des océans et du monde ; non, là, il était passé de l’autre côté, l’envers des choses. La nuire noire de l’âme. Absolue.

Alors, une fois passée la grande marée de la tristesse, j’ai retrouvé les hommes. J’ai enfin rencontré les hommes de ma vie. Les véritables miroirs de ma vie intérieure.

Disons que, certainement, je me suis définie autrement en tant que femme, avant et après sa disparition. Le miroir de son regard avait conditionné la manière dont je me percevais : un regard, une vision tronquée ! Toute petite, j’avais existé, ou plutôt j’avais survécu dans l’œil de « cyclope » de ce garçon terrible mais terriblement attachant. Un œil. Un seul pour m’accepter et accepter le monde. Il avait une vision sans relief. Absolument sans relief. Un monde plat et sans périphérie. Je lui prenais de la place et, plus il désirait m’éliminer, plus je m’accrochais à son seul œil valide.

Petite, quand les autres enfants venaient vers moi pour me demander ce qu’il avait à son œil, je répondais « c’est de l’essence » et ils repartaient atterrés par cette réponse… le pauvre, il avait reçu de l’essence dans l’œil ! Avais-je alors un défaut de prononciation ou bien était-ce un moyen de ne pas dire clairement qu’en fait c’était « de naissance » ? Je ne connais pas la réponse.

Hier, j’ai enfin fait ce que je devais faire depuis de longues années. Depuis huit ans exactement. Descendre dans la cave de ma mère et trier les affaires de mon frère. Celles qui restent, celles qu’elle n’a pas encore réussi à jeter, à donner.

Et voilà, ça n’a pas raté. Dans une caisse, au milieu de papiers, de dossiers, de photos, de livres, a jailli un petit objet arrondi, un demi-cercle transparent, creux, lisse. Il a surgi littéralement du passé, atterrissant au creux de ma main, me tirant un cri vite étouffé. J’ai soudain compris ce que c’était même si c’était si étrange de le trouver là, sans être protégé, emballé, contenu au moins dans une boite ; l’œil de mon frère. Un de ses yeux. Un second a suivi. Puis un troisième. Et ce dernier n’était pas transparent, il était complet, avec le dessin de l’iris, de la pupille.

Au creux de ma main se tenait ce petit objet étrange et si intime qui était la preuve tangible qu’un jour j’avais eu un frère, que ce frère n’avait qu’un œil valide et que le second avait dû être remplacé un jour par cette petite coque en verre. Qui avait redonné à son visage un semblant de normalité.

Il avait passé une bonne quarantaine d’années avec un œil fermé, fermé à la joie, fermé à l’amour. Toute mon enfance avait été occupée par le désir que le seul œil de mon frère me regarde et m’aime. Et jamais ce qu’il voyait ne semblait le satisfaire vraiment….

Catherine C. Laurent

Catherine C. Laurent est née en 1962. Elle est arrivée en Nouvelle-Calédonie en 1993 poussée par l’appel du Pacifique. Depuis toute petite elle rêvait de l’Australie pour échapper à la grisaille de sa Lorraine natale. Elle a effectué des études de littérature à Aix-en-Provence. Elle s’est installée ensuite à St-Pierre-et-Miquelon où elle a travaillé à la Radio. C’est en Calédonie qu’elle a pu s’installer finalement pour vivre au contact de ce monde Pacifique. De là, elle a pu aussi aller à Tahiti puis à l’île de Pâques. Sa vie en Calédonie s’est déroulée entre l’île des Pins, Bourail et Nouméa où elle a enseigné, partagé la vie des gens du pays et écrit. De retour à Paris, elle poursuit l’écriture : romans, poésie, théâtre, essais mais aussi livres jeunesse. Prix POPAÏ document du SILO 2018 (Salon international du livre océanien), pour Les Calédoniens.

Publié dans Nouvelles

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