Mots pour Maux : Christine Bourrelly Nouvelliste et correctrice

Publié le par ecrivainducaillou.over-blog.com

Les canons du Ouen Toto

 

Han, han… je peine à retrouver mon souffle. La montée a été sportive. 128 mètres de dénivelé jusqu’au sommet du Ouen Toro. De quoi être fier de moi. Le soleil commence à décliner, mais il fait encore très chaud. Le panorama sur Nouméa, sur l’Anse Vata, juste en dessous, et les îlots au loin est remarquable. Deux canons gigantesques pointent vers l’océan. Ah ! Un panneau explicatif pour les touristes…Ils ont été placés là par l’armée australienne en 1941, quand la Nouvelle-Calédonie était une base militaire stratégique. Parfait ! Le géocaching me donne l’occasion de faire du sport, tout en me cultivant et en m’offrant un peu d’aventure. Cela me convient tout à fait en ce samedi de juin. Reste à trouver le trésor.

Je vérifie les cordonnées GPS indiquées sur mon portable dans mon application Geocache. La cache devrait se trouver tout près des canons.

Oh… Mince… elle est vraiment trop facile à trouver. Là… juste derrière la roue du canon de droite. Je suis content, mais un peu frustré. Je préfère quand c’est plus compliqué.

Dans une boîte en plastique de type Tupperware se trouvent un stylo et un registre de quelques feuilles sur lequel j’inscris mon nom de geocacheur (MarcoNC), puis l’heure : 16 h 46. Avant moi est passée Martina D., avec un passage noté le jour même à 12 h 28. J’enregistre également l’heure de ma découverte sur l’appli de mon téléphone. Martina s’est enregistrée aussi. Dommage, il n’y a pas de petit cadeau dans la boîte. Cela fait toujours plaisir, mais ce n’est pas obligatoire. J’en laisse un pour le chercheur suivant, un œil de Shiva, bien lisse et très coloré, ramassé sur la plage de Poé. C’est un opercule de coquillage porte-bonheur que l’on trouve par centaines ici, pour qui le sait et cherche un peu. Je remets la boîte en place.

Avant de repartir, je me demande quelle autre cachette aurait pu être plus intéressante. Le fût du canon n’est pas très accessible, mais je me décide à grimper. À califourchon, en prenant appui sur les deux mains et en me soulevant à la force des bras, j’avance par à-coups d’une vingtaine de centimètres. Arrivé presque au bout, rassuré que le canon n’ait pas basculé, je tends le bras et passe la main à l’intérieur du trou. Mes doigts rencontrent un objet qui le traverse, comme une barre en son centre. Je réussis à le saisir et, en tirant fort, je ramène à moi un carnet de la taille de ma main. Il est rose avec des ramages orange et bleus. Un objet féminin, sans aucun doute.

Je l’ouvre. Sur la page de garde est écrit à la main : « Keep me ! » Garde-moi. Je souris. Pas d’autre information. Je vais le conserver.

Sa propriétaire doit être une geocacheuse qui comme moi aurait eu envie d’explorer ce canon. J’imagine une anglophone, peut-être une Australienne ou une Néo-zélandaise, ou une touriste de n’importe quelle nationalité. Une joueuse qui aurait caché ce carnet pour un futur curieux.

Le carnet est tout sec, il ne doit pas être là depuis bien longtemps. À qui peut-il appartenir ? À Martina ? Serait-ce son cadeau ? Je retourne sur l’application pour regarder son profil. Waouh ! Sacré parcours ! Elle comptabilise 342 caches, et cela dans le monde entier : Pérou, Allemagne, Inde, Chine, Iles Fidji, Italie. À Nouméa, elle les a presque toutes découvertes, sauf une. Allez… je me lance. Je lui envoie un message en anglais via l’application : « J’ai trouvé un joli carnet. Peut-être le vôtre. Trouvons ensemble la prochaine cache à l’Aquarium de Nouméa. Demain à 17 h ? »

 

 

C’est donc comme cela que j’ai rencontré Martina. Elle m’avait bien fait cadeau de ce carnet. La pétillante et jolie Allemande était médecin et parcourait le monde pour des missions humanitaires. Elle partait le lendemain au Vanuatu pour trois mois. J’avais pris ses coordonnées et m’étais promis de la revoir. Quelques semaines plus tard, je l’avais rejointe en vacances sur l’île d’Espiritu Santo.

 

Voilà ce que je commençai à écrire dans ce petit carnet. Aujourd’hui, cinq ans après, Martina est mon épouse, nous vivons à Nouméa avec nos deux enfants. Je pense souvent à mon œil de Shiva, et j’espère de tout cœur qu’il aura porté bonheur à quelqu’un d’autre.

 

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Publié dans Nouvelles

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