Mots pour Maux : Frédéric Angleviel historien

Publié le par ecrivainducaillou.over-blog.com

La terre Promise

 

- Mon frère, pourquoi avons-nous dû encore fuir ?

- Tagaloa, tu sais bien que c’est de ta faute, je t’avais dis de ne pas courtiser la fille du chef de l’île double, que ses habitants appellent Niuatoputapu.

- Mais ce n’est pas ma faute, elle ….

- tais-toi, tu es le plus beau et le plus fou de nos guerriers, je sais bien que toutes et tous t’admirent, mais elle n’était pas pour toi.

- Je t’assure….

- Oui ?

- Bon, je reconnais, j’ai eu tort de rentrer dans le falé de son père à Hihifo et de l’approcher. Mais je te jure qu’il ne s’est rien passé.

- Et son peigne dans tes cheveux.

- Elle me l’a offert.

- Et ce collier de fleurs que tu n’as pas quitté même lorsqu’il nous a fallu fuir.

- Hum !

- Tiens, tu n’as plus ta faconde habituelle.

- Je respecte trop mon frère aîné pour le contredire. Alors, qu’allons-nous faire maintenant ?

- Une fois de plus, nous avons repris la mer. Notre famille et ses alliés représentent treize pirogues. Il nous faut trouver une île déserte et accueillante. As-tu une idée ?

- Tui Oro, guide de notre peuple, nous irons où tu nous guideras.

- Ah ça, lorsqu’il s’agit de prendre des décisions difficiles, tu me renvoie mon titre au visage.

- La cohésion de nos familles et de notre groupe de pirogues repose sur le droit d’aînesse. Je sais bien que nous sommes sept frères et que chacun de nous à ses idées et ses lubies.  Alors, oui, je t’obéis et je suis ton homme lige. Sans ton autorité ferme et paternelle, nous ne serions qu’un corps sans tête  qui s’agite comme un poulet décapité.

- Merci pour la comparaison. Bon, un de nos cousins a entendu parler par un pêcheur de l’île double, de l’existence d’une petite île verdoyante au nord. Personne ne s’y est encore installé car elle est très isolée.

 

Oro, changea alors de registre et utilisa le reo aliki, la langue des nobles et des savants prêtres de son peuple.

 

- Ainsi, si tu continues tes frasques, elles resteront circonscrites dans le lagon.

-  Hum. J’ai remarqué que tu te remets à parler la langue des chefs chaque fois que tu veux me rappeler ma place sans pour autant froisser mon caractère ombrageux et chatouilleux. Père serait fier de toi, tu sais obtenir de nous ce que tu veux.

- Petit frère, s’il n’y avait que toi à être ombrageux, fantasque et susceptible. Notre peuple est fier, c’est sa force et sa faiblesse. Nous refusons de plier devant la menace et nous préférons mourir au combat que dans les affres de la vieillesse. Ce n’est pas pour rien que nous n’avons jamais pu vivre durablement avec les petits hommes noirs de l’ouest. Nous sommes des guerriers. Notre honneur est chatouilleux et seule les strictes règles de préséance mises en place par nos aïeux nous permettent d’admettre l’autorité des frères aînés. Nous n’hésitons jamais à répandre notre sang sur les champs de bataille mais nous avons appris à respecter les premiers nés, choisis par les dieux pour le meilleur et pour le pire.

- Drôle de manière de me rappeler que je ne suis que le septième fils de notre père.

- Et tu as toujours été son préféré !

- Tiens, tu reparles comme le commun des mortels. J’ai vraiment du mal à l’admettre mais nous avons de la chance d’avoir un guide tel que toi et pas un chef gros et gras comme le chef Rongorongo du village de Hihifo.

- Son peuple est heureux. Ils vivent en paix et les ventres de leurs femmes sont féconds. Leurs taros sont ronds et leurs ignames sont longs. Leurs puakas sont gras comme leur chef et leurs pêches donnent des poissons en abondance. C’est ce que je veux pour notre peuple et s’il faut que je devienne gras et lourd comme lui, je suis prêt à vivre cette vie durant de nombreuses lunes.

- Et nos rêves de conquête et de victoire sur tous nos ennemis, les as-tu oublié ?

- Tagaloa, nous n’avons plus douze ans et nous ne jouons plus aux guerriers. Nous avons tous eu notre part de guerre et de batailles. Qu’avons nous gagné : des cicatrices et des tatouages remémorant notre courage !

- Et voilà que tu reparles comme père. Paix à ses cendres.

- Oui, je parle la langue des chefs pour te rappeler que toi comme moi ne pouvons pas nous contenter d’agir et d’avancer à l’aveugle dans la vie. Nous sommes les guides de notre communauté et nous allons donc conquérir pacifiquement cette île prometteuse.

- Ainsi soit-il, Tui Oro, notre guide paternel et fraternel…

 

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Frédéric Angleviel, né le 1er mai 1961 à Nouméa, est un historien français spécialiste de la Nouvelle-Calédonie et de Wallis-et-Futuna. Il a soutenu une thèse Nouveau régime d’histoire contemporaine sur Wallis-et-Futuna en 1989 et une habilitation à diriger des recherches sur l’historiographie de la Nouvelle-Calédonie en 2002 (publiée en deux parties au CDP de NC et à Publibook). Vacataire, puis Maître de conférences puis Professeur des universités en section 22 à l'université de la Nouvelle-Calédonie depuis 1988, il travaille aussi comme historien libéral.

Publié dans Nouvelles

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