Mots pour Maux : Hamid mokaddem, écrivain philosophe, Hamid est aussi un ancien footballeur !

Publié le par ecrivainducaillou.over-blog.com

Ce coup de boule jamais n’abolira le hasard :

Hommage au style de Zidane

(Texte initialement paru dans Les Infos puis dans une revue littéraire néo-zélandaise juste après la finale de la coupe du monde de foot à Berlin que j’avais suivi alors à Melbourne dans un quartier italien. Je ne faisais pas le malin).

 

Ça aurait pu se dire et s’écrire comme les titres des romans de Françoise Sagan :  Bonjour tristesseLes bleus à l’âme. Zidane, le « Prévert du football », selon Djamel Debbouze, d’un coup de boule, fait de cette finale une anecdote. Ça se dira : Coup de tête, et l’image plane au-dessus du navet filmé à Auxerre. En italien, Testa, en français, coup de boule. En suspens, « stupeur ». Comme on fait dans la littérature, nul ne s’attendait à une telle Fin de partie, titre d’une pièce de Samuel Beckett. Les Bleus se sont fait damer le pion par des … « Bleus ». Le Bleu de la squadra azzurra. Des Blancs battus en … neige.

            Quadruple « Z », Yazid, Zinedine, Zidane, Zizou, zone et lézarde le terrain de ses gestes exceptionnels. Panenka, en italien cucchiaio. Puis un coup de tête, asséné dans la surface de réparation, oblige Buffon à contredire son nom. Rien de comique, il sort de sa palette un geste à hauteur de celui de Zidane et déploie une parade comme rêve de faire tant de gardiens.

            Zizou zigzague et provoque le scénario inédit. À l’image de ses roulettes qui déstabilisent le système défensif adverse, Zidane, par un coup de tête suicidaire, transforme la donne et stupéfait les milliards de bouches suspendues devant l’écran de télévision. Zizou terrasse le colosse Mario Materazzi. Ce dernier, déjà connu dans le Calcio pour son jeu cru et nu, avait réussi également un surprenant coup de tête. D’un seul geste et le visuel cède la place au lisible. Chacun veut décoder les mouvements labiaux de Materazzi.

            Pour revenir à Zizou. Qu’est-ce qui rend exceptionnel un joueur ? L’audace ? Le culot ? Celui qui consiste à oser placer un geste technique qui fasse histoire. Exécuter le geste intériorisé et répété en solitaire des milliers de fois ? Les professionnels délaissent la grâce du jeu pour l’efficacité et la victoire. Coup de génie. La Testa al petto éclipse la finale. Encore plus fort. Ce joueur n’oublie ni le jeu, ni qu’il est un homme. Il finit sa trajectoire comme ses balles travaillées et décidées pour devenir décisives. Zizou déclare serein à Michel Denisot qu’il arrête la vie virtuelle et revient dans la vie réelle.

            Le et les geste(s) de Yazid Zinedine Zidane seront décidément imprévisibles qui laissent pantois le (télé) spectateur. On recouvre la signification du jeu. Une suite de coups qui laissent une part à l’imprévisible. Certains pourront refaire le match :  Ah ! si Vieira ne s’était blessé, et si Zidane avait rentré la tête, ou encore si Zizou n’avait été expulsé, et puis si Wiltord avait fait preuve de plus de sens collectif, et si Trézéguet avait rentré son tir au but… et si Buffon avait été moins extraordinaire, et si Materazzi n’avait eu encore cette force de frappe qui le caractérise… Toujours est-il que le geste exceptionnel éclipse la finale et … le football. Humain trop humain, le pain et le cirque divertissent les peuples. La grammaire du fantasme ne conjugue que le conditionnel (« et si … et si »). Le pragmatisme emploie le constat de l’indicatif (« la squadra azzurra, l’Italia è campione del mondo »).

            Le tranchant est extrême : Fureur de vaincre, désir de se faire respecter, plein cœur dans le jeu comme le coup de boule dans le thorax, aussi fou que la tête précédente, ce coup de tête est excessif, anormal.

            Zizou ne s’excusera que devant les enfants et les éducateurs et non devant la nation comme l’exigeait la droite extrême laquelle, en bonne réactionnaire, réagit à l’habileté de Jacques Chirac : « La nation vous aime et vous respecte ». Ce contre-pied est adressé contre les récupérateurs, « professionnels de l’idéologie » et de la « moraline ». Pablo Picasso, alors qu’il œuvrait à Guernica, énonçait ceci : « Tout acte de création commence par un acte de destruction ». Le jeu créateur de Zizou s’achève donc sur un acte destructeur. Toutefois, il révèle toutes les facettes cachées de ce jeu comme pression, corruption, objectif à tout prix du gain. La sortie hors de soi fait éclater les limites de ces feintes. On recommande la lecture de l’excellent livre un jour peut-être traduit en français et en italien de John Foot (Oui. Le nom est prédestiné) Calcio. A History of Italian Football (4th Estate, London, 2006).

            Un commentaire : Encore bien joué Zidane ! Cette sortie nous ramène sur terre. Le football n’est qu’un jeu. Les règles de celui-ci exige-t-il une discipline du simulacre ? La réponse reste en suspens. On finira sur un détail statistique. Lors de ce mondial, les coups de colère furent plus nombreux de la part des joueurs de l’équipe de France. Le pays de Descartes serait-il si raisonnable ?

Hamid Mokaddem a reçu le prix scientifique pour son livre Yeiwene Yeiwene. Construction et Révolution de Kanaky (Nouvelle-Calédonie).

 

Publié dans Essai

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