Mots pour Maux : Jean Vanmai, président de l’association des écrivains de Nouvelle-Calédonie

Publié le par ecrivainducaillou.over-blog.com

J’AIMAIS TROP L’ARGENT…

 

Annie était éperdument amoureuse de Fred, un jeune homme venu travailler durant quelques temps dans son petit village minier, situé au nord de la Nouvelle-Calédonie. Lorsque la mine cessa ses activités à cause de la mévente du nickel, comme cela arrive régulièrement dans cette île surnommée aussi le « pays de l’or vert » ; Fred dût partir bien à contre cœur travailler à la capitale, Nouméa, éloignée de près de quatre cent kilomètres du village de Koumac. 

Lorsqu’un matin à l’aube, décidant sur un coup de tête, Annie qui venait d’atteindre la majorité légale, c’est-à-dire vingt-et-un ans, prit son baluchon et, sur la pointe des pieds, eut le courage de monter à bord d’un autobus, surnommé en ce temps-là un « baby-car », pour aller rejoindre son « Tristan ».

Tout au long du trajet qui dura près de sept heures sur une route en terre chaotique et poussiéreuse, elle ne regrettait aucunement sa vie passée sous les ordres et brimades d’une mère triste, agressive et acariâtre.

Maintenant installée, protégée, aimée par l’homme de sa vie, et, en attendant son retour, elle eut l’idée  d’écrire  régulièrement ses pensées ou découvertes, relatives  notamment à cette ville insulaire dont elle avait si souvent entendu parler auparavant.

 

LA VILLE DE NOUMEA EN 1960

 

La vie s'organisa peu à peu. Il faut dire qu’au début de cette vie commune et inédite pour moi, j'éprouvais une certaine anxiété lorsque mon Fred s'en allait au travail m'abandonnant à moi-même, seule sous mon nouveau toit. Le fait de pouvoir agir désormais à ma guise, prendre en toute liberté des décisions sans la crainte d'un reproche, me semblait étrange et me donnait le vertige. En effet durant l’absence de mon aimé, aucune autre personne au monde ne pouvait me donner des ordres ni me dicter ce que je devais ou avais à faire.

Cette émancipation récente me déroutait et m'effrayait terriblement. Est-ce le fait d'en recevoir trop d'un coup ? Probablement. Car cette sorte de libération soudaine survenue aussi rapidement face à un passé surchargé de contraintes avait le goût de l'angoisse.

-- Je souffrais du manque de liberté. Maintenant j'en ai trop... N'y aurait-il donc jamais de juste milieu ?

Fred se montrait si prévenant que je parvins à dominer mes inquiétudes et recouvrais peu à peu mon assurance. Je me transformais en une véritable maîtresse de mon petit intérieur. Il me devenait même agréable et grisant de pouvoir vivre comme bon me semblait.

Lorsque les problèmes à résoudre avaient une certaine importance, j'attendais naturellement le retour de mon homme au foyer. Aussitôt tout redevenait clair et lumineux. Car Fred avec douceur et compréhension approuvait, lorsque mes initiatives étaient bonnes ou apportait quelques conseils et ajustements lorsqu'il les jugeait nécessaires. Jamais plus je ne subis de réprimandes sur un ton sévère. Comme du temps où la moindre chose était régentée par des ascendants acariâtres et autoritaires. Grâce à lui, je découvris très vite le sens véritable des responsabilités.

- Tu organises ta journée et ton emploi du temps selon ta volonté, Annie. J’ai noté par ailleurs que tu te débrouilles très bien en tant que jeune maîtresse de maison. Je suis très fier de toi, ajouta-t-il les yeux rieurs.

Qu'il me semblait bien loin cette triste époque où je devais vivoter dans un milieu familial monotone, médiocre et sans joie. Réfugiée en son sein au-delà de l'âge légal de l’adolescence, je me comportais en réalité comme une enfant bourrée de complexes qui avait peur de la vie. Pendant que d'autres, garçons et filles, plus jeunes que moi, volaient depuis bien longtemps de leurs propres ailes vers la liberté et le bonheur.

Fred était venu, il est toujours là. Je n'avais donc aucun regret à avoir. Et de tous ces événements je ne voulus conserver que les bons. En revanche, ceux qui me rendaient nostalgique je les avais refoulés très loin, vers l'oubli. Car bien qu'ils fassent partie des lots pénibles de l’existence, je ne souhaitais plus perpétuer les souvenances d'un tel passé.

C’est ainsi que chaque jour, lorsque Fred se rendait à son travail, je partais souvent à la découverte de la cité

La vie urbaine était bien différente de tout ce que j'avais pu concevoir en pensée depuis mon plus jeune âge. Même pour une si petite ville la vie insulaire me semblait pourtant trépidante, active. Et cette sorte d'agitation perpétuelle portait en elle un aspect incroyable qui m'enchantait.

Mon étonnement s'arrêtait sur de multiples choses. Telles les vitrines attrayantes des magasins, les affiches commerciales, les belles maisons au style colonial ou tout simplement les passants. Un rien me fascinait.

Le marché couvert installé face à une grande place baignée de lumière, la Place des Cocotiers, était le point de rencontre par excellence des habitants multiethniques de cette mini-capitale des mers du Sud. A l'intérieur de ses bâtiments aux toitures de tôles ondulées, les portes s’entrouvraient dès les premières lueurs de l'aube. Une animation exceptionnelle y régnait durant toute la matinée. Je découvris avec surprise la foule ainsi que le va-et-vient des gens parmi les allées encombrées de tubercules et de fruits exotiques. Pendant que les bavardages entre amis et connaissances, tout comme les marchandages inévitables entre vendeurs et acheteurs, donnaient à ces lieux une note particulièrement pittoresque. Dans cette multitude cosmopolite et bon enfant, l'on pouvait rencontrer aussi bien des ménagères toujours pressées portant des robes de couleurs vives que des citadins nonchalants venus, en short et claquettes japonaises, comme clients ou simplement en curieux. Parfois de nouveaux immigrants fraîchement débarqués sur l’île s’extasiaient devant ce spectacle bigarré qui s'offrait ainsi à leurs yeux. Tandis que des touristes arborant chemises à fleurs ou des « robes mission *» pour la gente féminine, filmaient tous azimuts caméra 8mm au poing.

Dans une juxtaposition extraordinaire de couleurs, les étals croulaient sous des montagnes de marchandises. Ici, des maraîchers vietnamiens proposaient des légumes les plus variés. Là, une vendeuse d’origine mélanésienne présentait fièrement ses produits de la terre tels que taros, ignames, patates douces et maniocs. Un peu plus loin, un vieil Indonésien immobile et silencieux attendait le chaland à côté de ses pyramides de fruits tropicaux. Il avait exposé là des mangues, pommes lianes, cocos verts, bananes, ananas, pamplemousses, oranges, entre autres. Ailleurs, des Européens au visage brûlé et buriné par le soleil des îles présentaient à foison des orchidées, des oiseaux de paradis et autres fleurs fraîches de toute beauté. Tandis que de belles et joyeuses Tahitiennes, une fleur de tiaré immaculée accrochée à l'oreille, les yeux rieurs, criaient à la cantonade en roulant les "r" afin d'écouler au plus vite leur délicieuse salade de poisson cru, mariné dans du pur jus de citron. Pendant que des Wallisiens, véritables forces de la nature et excellents pêcheurs, se tenaient fièrement derrière des présentoirs bondés de fruits de mer. Un peu plus loin, près des balances anciennes rongées par la rouille mais toujours en service, des poissons de toutes tailles gisaient dans des sacs en toile de jute préalablement trempés dans l'eau de mer. Selon la variété, les picots de récif ou les bossus dorés étaient vendus soit à la pièce, soit au poids. Des mollusques, des crustacés à profusion et du poisson fumé faisaient également partie des mets rares et très recherchés par la population locale.

Dans la grande cour intérieure, les vendeurs de billets de loterie s'installaient sans sourciller à proximité de cageots contenant de la volaille, des pigeons ou des tortues marines. Leurs voisins déchargeaient des sacs de pomme de terre, de choux, de cocos secs et de mandarines des bennes des camions de colporteurs arrivés de la Brousse lointaine un instant auparavant. A mon avis, ce marché au pays du nickel et de « l’or vert* » demeurera le lieu de rencontre et d’attraction touristique de premier ordre pour très longtemps encore.

Mais mon émotion fut à son comble, lorsque je découvris des poissons proposés à la vente et qui étaient maintenus en vie dans de grands bacs rectangulaires remplis d'eau de mer.

-- Pris dans des filets ou au bout d'une ligne, prisonniers maintenant des hommes, ils ne rejoindront plus jamais la mer bleue, murmurais-je avec un certain désenchantement cette fois. Dans peu de temps ils finiront leur existence soit en friture, en court-bouillon ou encore, une fois découpés en fines lamelles et imbibés de jus de citron en salade tahitienne sur nos tables.

Décidant de m’éloigner de cet endroit, je me retrouvais quelques minutes plus tard dans le quartier des affaires. Mon centre d’intérêt se déplaçait dès lors vers les voitures de toutes tailles, rutilantes et polychromées qui roulaient innombrables au milieu de rues étroites et mal réglementées. La circulation en ce lieu me semblait d’ailleurs anarchique voire dangereuse. Pendant que le bruit assourdissant des moteurs de camions ou de motos peu entretenues, me donnaient très vite une sensation étrange. Celle d'être subitement débarqué sur une planète tumultueuse et enivrante. En spectatrice consciencieuse et curieuse, installée ainsi aux toutes premières loges devant ce véritable cinéma de la vie, je suivais aussi du regard la multitude qui se déplaçait sans cesse presque en désordre. Telles des fourmis humaines se rendant on ne sait où.

Puis malgré l'animation des êtres et des choses, la foule et le bruit finirent toutefois par me provoquer de terribles maux de tête. Habituée au calme depuis toujours, mon organisme avait sans doute des difficultés pour s'adapter à ces conditions de vie nouvelle.

-- Ça suffit pour aujourd'hui. Il faut que je rentre. Ce serait plus sage, me disais-je à chaque fois.

Ce fut là en tout cas un véritable bouleversement pour une fille comme moi qui n'avait jamais pu sortir de son trou. Et quel contraste frappant entre ces gens si différents toujours pressés et nos braves villageois au tempérament placide, à la démarche tranquille. Mais cette tranquillité paisible des gens de la campagne je n'en voulais plus. Je la laissais bien volontiers sans contre partie aucune aux maraîchers, agriculteurs, éleveurs ou aux vieillards et autres amoureux de la nature.

Puisque dès ce moment-là, j’étais déjà soumise et conquise par la loi du contraste. C'est-à-dire dans mon cas, quitter avec plaisir le silence et le calme pour le tumulte et la foule. Pour la première fois de ma vie aussi, je me sentais parfaitement bien dans ma peau et doublement comblée. Puisque j'étais amoureuse d'un homme mais également d'une ville.

 

Extrait du roman : « J’aimais trop l’argent »

Editions Dualpha Paris 2009

 

Chân Dàng « Les Tonkinois de Calédonie au temps colonial », est la grande œuvre de Jean Vanmai, il a fait connaître au monde cette histoire  des travailleurs indochinois en Nouvelle-Calédonie.

Publié dans Nouvelles

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