Mots pour Maux : Michèle mystérieuse poétesse ou nouvelliste mais calédonienne. Elle nous offre un souvenir de brousse

Publié le par ecrivainducaillou.over-blog.com

À Ponérihouen.

 

Nos journées se passaient entre nos aventures et les bonnes odeurs de la cuisine, une petite pièce équipée de manière sommaire mais qui produisait toutes sortes de délices.

Une dalle nue et des murs qui semblaient ouverts à tous vents dans une pièce indépendante de la maison. Notre tante, étrangement notre tante à tous, marmaille de tous les âges et issue de toutes les branches familiales, y concoctait des plats simples. Cette simplicité tranchait avec les quantités gargantuesques destinées à nourrir cette famille qui pouvait s’agrandir à tout moment.

De grosses marmites en fonte, brunies par des années de bons et loyaux services, sur des foyers toujours vifs, mijotaient des poissons pêchés le matin même ou des viandes chassées sur les crêtes environnantes.

Nous faisions avec nos doigts gourmands, le tour de grands saladiers, pour se délecter de restants de pâte à gâteau.

Nos étions tous différents et tous les mêmes. Un seul prénom aurait pu tous nous désigner tant nous aimions nous fondre dans cet environnement rassurant.

Nos jambes et nos bras, brûlés par le soleil, étaient secs et forts. Nous étions jeunes et nos corps affûtés nous portaient chaque jour entre les forêts et le bord de mer étroit et vert de la côte est.

Nous n’avions jamais fini de courir dans la caférie ou de galoper à cru.

 

Quand nous en avions fini de nos repas familiaux, nous la rejoignions avec avidité.

C’était une vieille dame aux cheveux gris. Sa peau usée aurait mérité quelques soins et de profondes rides avaient marqué progressivement leurs sillons. À chaque mouvement, ses os semblaient s’entrechoquer et produisaient d’étranges grincements.

Elle avait connu des amours de jeunesse, traversé la Nouvelle-Calédonie du Nord au sud, déménagé plusieurs fois, changé de couleur et même parfois d’occupation.

Puis, elle avait emménagé définitivement en brousse, sur la côte Est. Elle passait ses journées dans le calme d’une chambre à coucher.

 

Elle était notre univers secret.

Elle gardait précieusement les savoirs et les histoires de notre enfance. Dans le fond d’une pièce où nous dormions tous, enfants et adolescents, pendant les vacances d’été, elle nous scrutait, la bouche rieuse et entrouverte.

Elle n’adressait jamais la parole à nos parents. Ses mots n’étaient que des messages enfantins, de folles aventures, de personnages mystérieux et de contrées lointaines. D’ailleurs, je pense qu’elle parlait plusieurs langues.

Elle avait vieilli prématurément. Un accident de la vie l’avait laissé infirme et son seul bras retenait les plus petits comme les plus grands souvenirs, les plus courtes comme les plus longues histoires. Ce bras, qui nous semblait immense, portait un monde d’images et de mots.

Elle était généreuse, autodidacte et libre. Différente à chacune de nos visites. Un peu bancale, elle restait immobile contre un mur pendant que nous dévalisions son ventre pour nous nourrir quotidiennement.

En libre service, chacun pouvait y retrouver sa dose de rêve.

 

C’était notre domaine, à nous, enfants. Peu importe ce qu’on y trouvait finalement. Le seul fait de dévaliser son corps et de soulager ce bras, d’en sortir des piles de mets étranges et écornés, nous semblait une liberté immense et délicieuse.

Calme et docile, elle n’était pas à cheval sur le rangement. On pouvait la laisser seule longtemps et revenir après nos jeux d’enfants dans le jardin. Elle ne nous en voulait pas.

Elle est morte, il y a quelques années. Elle trônait nue, pour ses derniers jours, sur le bord de la route en terre qui menait au village. Ses trésors avaient disparus. Dans mes souvenirs, elle sera toujours là.

Première messagère de la joie de lire, notre chère bibliothèque.

 

Lien vers sa première contribution poétique

Publié dans Nouvelles

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S
Très beau texte fait de vie autant que de mots, qui parlent en franches paroles à notre enfance, à nos souvenirs et qui ne peuvent que toucher le coeur de chacun(e). Merci pour cette publication, Joël !
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S
Très beau texte ! Des mots puissants dans leur simplicité qui n'excluent pas une poésie toute pure ! Merci Joël pour cette publication qui parlera au coeur de tous !
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