Mots pour Maux : un dernier et beau cadeau Nicolas Kurtovitch, une nouvelle publiée dans le recueil « Trois femmes » Ed Au vent des îles, 2019

Publié le par ecrivainducaillou.over-blog.com

La couverture du livre, une réussite qui mérite une acquisition par tous les amateurs de beaux textes

La couverture du livre, une réussite qui mérite une acquisition par tous les amateurs de beaux textes

Un journal

 

On découvrit son journal par le plus grand des hasards. Une vente aux enchères de différents biens issus d’une succession difficile, se déroulait dans un vieux quartier de la ville. Elle dura deux jours entiers. Une fois vendue la quasi-totalité des objets, des meubles souvent encombrants, des innombrables babioles poussiéreuses, des tableaux et des statuettes, on déposa sur le trottoir le reliquat rassemblé en quelques cartons. Personne n’avait voulu de ces rebus, ni les héritiers déjà repus ni les chineurs, ni les curieux les services de voirie se chargeraient, comme c’est l’usage, de débarrasser la ville et le temps d’aujourd’hui de tout cela. C’est précisément à l’intérieur d’un de ces cartons, éventré par mégarde, que le directeur du service des archives du pays découvrit ce journal. En réalité une série de cahiers bons marchés. Il habitait à quelques pas du lieu où s’était déroulé la fameuse vente, curieux de nature il avait du bout du pied éventré davantage le carton et, devant ce qui lui semblait être le dos d’un cahier d’écolier, d’une facture ancienne, il se baissa, vida le carton, compta sept cahiers en assez bon état, les emporta chez lui afin de vérifier s’ils avaient une quelconque importance, pour la collectivité.

Il y avait visiblement grand intérêt à préserver ce journal.

Après un long travail éditorial de retranscription minutieuse –heureusement l’écriture manuscrite était belle, lisible et sans ratures. Il fallut plus de deux mois d’un effort quotidien pour sélectionner les textes, pour organiser le récit, pour choisir les illustrations et enfin, après qu’il en eut écrit un long commentaire, le directeur publia le remarquable journal.

Le public apprécia l’ouvrage, les libraires le mirent en évidence dans leurs présentations et en organisèrent quelques lectures ouvertes à tous. Des comédiens de talent s’illustrèrent à cette occasion. Le directeur était bien entendu très heureux de ce succès. Cependant, il ne publia pas l’intégralité des sept cahiers, il garda quelques pages, remarquables, parce qu’il jugeait que leur contenu ne s’accordait pas au ton général du journal. Il  conserva ces pages, d’une certaine façon il les détourna, les tenant à l’intérieur d’une chemise cartonnée, solide, qu’il posa ensuite sur une étagère de son bureau, chez lui. Ainsi il pouvait les consulter, à son désir.

 « alors c’est ainsi que ça se termine

rien de plus grandiose

dans la solitude ce n’est pas surprenant

l’éternité s’annonce pourtant par de grands cris, mais que personne n’entendra

moi je les entends ces cris que tu ne prononces pas

aucune résistance n’est possible

les bras sont immobilisés le torse tordu comme liane autour du banian les jambes à peine mobiles

puis l’immobilité totale avant la fin le corps contraint d’anticiper son état définitif une approche de ce que sera l’éternité

il suffit donc de vivre pour mériter cela l’éternité accordée à celui ou celle qui vivra

notre lot est cette éternité je le sais mais comment survient-elle voilà la différence

voilà l’importance

voilà « toute la vie » pourrait-on dire avec ironie

pour toi elle est arrivée ainsi trop tôt

c’est comme un abandon de ta part et j’en suis triste même si je ne peux t’en vouloir tu n’as pas choisi ce tempo

ça te tombe dessus tu n’y peux rien ton corps ne se défend même plus

as-tu trouvé la force de le contrôler pour qu’à cette contrainte il n’oppose plus de résistance

tes cris silencieux sont les seuls signes de ta colère la seule expression du refus de l’éternité la solitude t’a toujours effrayé

Je me souviens c’était toi et moi dans ce monde

nous nous sommes jetés hardis à l’eau de ce fleuve et la pluie aussi se mêlait à nous la rive n’existait pas

avait-elle seulement existé pour qui que ce soit 

mais nous avons nagé et ramé et couru et marché et tant espéré laver nos visages à la nuit pour qu’au matin le fleuve disparu, la pluie absente les ennemis partis les colères éteintes les rancœurs sans fondements évanouies nous nous retrouvions unis heureux apaisés

à cela que répond l’éternité qu’on va t’offrir 

Elle n’a rien à nous dire, elle restera silencieuse, toi tu n’en sauras rien accueilli on ne sait trop où ni par qui ni comment

quant à moi je vais devoir subir ce silence seule

ils vont t’enlever à moi bientôt, quelques minutes tout au plus, puisque tu as déjà fait ton entrée sur la scène

Un spectacle 

je vois à travers ton corps

en apparence il ne bouge pas, à l’intérieur il est bouillon, ébullition torrent de sang

si je ne prends garde, dans ce sang je vais me noyer il ne le faut absolument pas, pas si tôt

tout va bientôt noircir et se taire

ainsi se terminera ton séjour dans un monde par trop flottant, un seul geste un geste de professionnel celui-là connait son métier ce n’est pas aujourd’hui qu’on le prendra en défaut il va te faire découvrir l’éternité

vais-je trouver la force d’assécher mon cœur inventer le pouvoir que s’éteigne à petit feu le souffle de mon âme celui qui dit mon amour de la vie

sans ta vie que vaut la mienne comment la supporter, le sais-tu 

le silence répond j’en déduis qu’aucune paix n’est envisagée à mon intention

je n’ai pas peur du sec des prairies ce dénuement jaunâtre est parsemé de grosses pierres noires, solides résistantes à l’érosion pavés oasis où appuyer le corps

j’irai longer ce fleuve en pleine ville je serai méandres je serai chalands rempli à déborder de sable et d’inconnu

je foulerai l’ombre des enceintes d’où ton âme s’est échappée à l’ultime seconde une forme bien discrète comme si elle voulait ne faire d’ombre à personne, surtout pas aux officiants, l’âme d’un condamné au supplice a-t-elle le droit à un peu d’autonomie 

la guillotine n’a même pas tremblé il faut dire que ton corps était bien frêle il ne devait pas peser bien lourd sur la bascule l’éternité ne te verra même pas arriver discret tu le seras resté jusqu’à la fin rien que pour cela ce n’était pas équitable de t’exécuter

j’ai quitté les lieux alors que la nuit était tombée personne ne m’a remarquée il faut dire que personne ne savait qu’il avait une sœur ce vagabond coupable de quelques vols de « rébellion à l’ordre public » aussi ce qui a certainement causé sa perte

je ne suis pas bien loin du dernier endroit où j’ai vu mon frère

pour cette dernière fois j’étais en fait à ces cotés

je me demande si je n’étais pas qu’une ombre

je l’accompagnais à ce chantier une nouvelle villa était en construction, assez loin de la ville sur les lieux d’une ancienne briqueterie Il espérait se faire embaucher comme manœuvre dans la carrière d’où on extrayait les pierres nécessaires à cette édification

il l’a certainement été, embauché mais il n’a pas tenu longtemps

c’est après que tout a mal tourné

j’entends quelques rires sur le chemin de la maison ces gens ne rient pas à cause de l’exécution ils sont chez eux avec des amis non-concernés par l’événement

ils ignorent tout de l’événement

celui-ci n’en est pas uns ni pour eux ni pour la multitude

une action posée en un lieu l’indifférence

que savent-ils des exécutions

rien probablement

ils devraient pourtant

parfois la vie n’a rien à voir avec la joie le bonheur la plaisanterie et le rire

elle n’est que déception tristesse abandon silence et incompréhension

personne alentour à qui dire cet état de fait ils sont tout à leur joyeux rassemblement

c’est dommage d’une certaine façon ils sont inconscients

comment apprendront-ils l’événement une minime disparition

j’avance

mon regard est étrange il ne voit plus chez les passants que de tristes visages ces personnes se métamorphosent l’une à la suite de l’autre chaque fois une étape est franchie la mue est lente mais inexorable

c’est effrayant

le passage à l’éternité dans de telles conditions d’un seul être quel qu’il soit suffit à bouleverser toute une population 

à son insu celle-ci s’est transformée 

c’est irrémédiable»

 

Il n’avait pas inclus ces pages du premier cahier, dans la publication. Il espérait pouvoir un jour les ajouter dans un recueil plus général, qui traiterait des conditions de vie des laissés pour compte du siècle dernier, une période s’étalant de la fin du XIXe siècle au début du XXe. Une époque fondatrice pensait-il, en bonne partie tout au moins, de ce que notre société est aujourd’hui.  Il avait, dans ses recherches, déniché plusieurs témoignages, lettres, récits administratifs, deux ou trois poèmes à propos de ces exécutions mais ces pages retenaient davantage son attention car il ne s’agissait pas d’une description de l’événement. L’auteure du journal s’attachait à décrire ses propres sensations et sentiments, elle voulait témoigner de son propre désarroi. C’est cela qui l’avait ému. Il souhaitait rendre un véritable hommage à cette personne c’est pourquoi il gardait dans son bureau ce récit, attendant le bon moment pour le rendre publique. Il ne savait ni quand ni quelle seraient ces circonstances idéales mais il ne doutait pas un instant qu’elles surviendraient, alors il serait prêt, des copies de ces textes étaient déjà « à la frappe », une personne de toute confiance se chargeait de ce travail minutieux ; déchiffrer des écritures manuscrites le plus souvent illisibles, parfois faire le tri entre la phrase définitive et l’ébauche, mais aussi proposer au directeur un ordonnancement de ces textes dont ils discuteraient le moment voulu. En attendant, il méditait souvent sur les dernières phrases du texte, visualisant de mieux en mieux cette personne au retour du supplice de son frère, en marche vers sa maison, son jardin qu’elle décrivait avec minutie au long de nombreuses pages de son journal. Il la voyait s’installer seule sur la petite véranda, face au versant d’une colline sans nom, à quelque distance du chantier de cette maison, là où le pauvre hère avait peut-être espéré.

 

                                                                           FIN

 

Nicolas Kurtovitch

Nouvelle publiée dans le recueil « Trois femmes » Ed Au vent des îles, 2019

 

Cet ouvrage est disponible à Nouméa, la librairie Calédo Livres et les autres librairies sont ouvertes

Publié dans Ecrivain calédonien

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