Nuelasin numéro 57, avec téléchargement gratuit disponible sur cet article

Publié le par ecrivainducaillou.over-blog.com

l'en-tête du journal 57

l'en-tête du journal 57

Une fois de plus, Bravo Léopold Hnacipan à toi et a ton élève pour le 1er prix Collège FELP de Tiéta – Voh- Nouvelle Calédonie à Jill WRIGHT (5ème A) pour « Le trésor de Kephren » du concours de Contes et Nouvelles d’Opalivres ! En France ! Tu peux embaucher ce garçon pour la rédaction du journal, je pense qu’il fait déjà partie de l’équipe. JP

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Le plus de rédaction : Tiéta le 25 juin 2021.

Bozusë.

J’ai une grande pensée aux enfants du pays qui reviennent pour les vacances après les mois difficiles de confinement qu’ils ont vécus loin des leurs. Il y en a parmi elles/eux qui ont réussi dans leur cursus. Félicitations. Les autres qui n’ont pas eu leurs partiels d’avant juin, je leur souhaite un grand courage et un redoublement d’effort pour les exams de rattrapage. Bonnes vacances à ces étudiant(es) qui aussi lisent Nuelasin.

Une grande joie de vous offrir le texte qui suit pour accompagner votre journal Nuelasin 57 de ce vendredi. Je vous demande de retenir le nom de l’auteur, il est de Hunöj. La relève ? Vous êtes témoin de son envol. Je dédie son texte aux jeunes arrivants de Métropole et à ceux qui y sont restés, loin des yeux. C’est pour vous cette envolée superbe.

Bonne lecture à vous de la vallée. Wws

Une envolée superbe

            L’amour est un sentiment très fort qui nous élève. Dans ma famille, il m’a permis d’avoir une enfance heureuse et de créer une dynamique pour m’envoler dans la vie.

« Il y a comme des pages dont le hasard est fait qu’on aimerait déchirer et jeter loin, très loin. Moi, pour rien au monde je ne renierais mes souvenirs. Ces clichés m’ont aidé à me connaître pour me situer dans ma généalogie, puis dans ma trajectoire dans le rapport au monde. C’est alors que je me suis senti plus rassuré. « Je sais d’où je viens et où je vais. » me disais-je. Je ne me posais plus de questions quant à ma place dans le monde ni dans la coutume. Toutes ces questions qui taraudent l’esprit de tous jeunes gens de ma génération à vrai dire, au fond définissaient mon identité, ma place en tant qu’homme, ce à quoi j’inspirais à devenir. »

Les chiens commençaient à s’exciter autour du champ au moment même où retentissait le trille du « eatreu » petit oiseau jaune à lunettes venant de la forêt toute proche. Il donnait l’alerte, signal pour marquer la fin de toutes activités dans les champs. « Il est temps de rentrer à la maison. » : fit mon père craintif et aussitôt avec maman, ils se mirent à ramasser les derniers tubercules fraîchement récoltés, disséminés ça et là sur le sol. Ils serviraient de provision pour notre séjour à « Mele » dans l’arrière-pays, derrière les falaises quand on allait au bord de la mer. A cette heure le soleil a déjà touché la cime des arbres de Sez, signe qu’il nous fallait nous empresser de tout mettre à l’abri. Le monde des esprits allait se confondre avec le nôtre.

En ce temps-là, je devais avoir quatre ou cinq ans et mon père m’expliquait déjà beaucoup de choses importantes pour la vie et tout cela s’entremêlait dans ma tête.

Tôt, le lendemain, papa fermait le dernier sac. Mon grand frère qui s’excitait, était tout comme nos chiens qui hurlaient de bonheur. Ils ne semblaient pas ignorer où on allait. Et ils s’impatientaient en poussant de petits cris et en tournoyant autour de papa. Mes parents ma sœur et mon frère avaient chacun un sac accroché aux épaules. Et moi j’étais haut perché à califourchon sur la nuque de papa. « Nous devons être dans la grande forêt avant que le soleil soit plus haut et darde plus fort ses rayons. » : enjoignit mon père d’un air plus appuyé en remuant la tête de haut en bas.

C’était mon baptême, la première fois que j’allais au bord de la mer. Et dans un ravissement profond, je m’enthousiasmais en sautillant sur mon siège. Papa me gronda.

Sur le sentier qui serpentait à l’ombre des grands arbres, ma curiosité monta d’un cran… elle venait de très loin, je suppose. Et le fond de mon être, me poussait chaque fois à faire des remarques auxquelles papa répondait toujours par des chuu… en portant l’index sur les lèvres. Chaque réponse à une question avait son temps. Sur ce chemin-là, nos interrogations demeuraient interdites, tous nos pas étaient mesurés ; pour ne pas déranger l’esprit de la forêt, disait-on.

A cet âge, je ne mesurais aucunement le degré de dénuement dans lequel vivaient mes parents. C’était criard et cela sautait grandement aux yeux des autres familles de la tribu. Aucun des deux ne travaillait pour avoir droit aux allocations. Alors, ils se donnaient inlassablement corps et âme au travail des labours pour nous faire vivre. Nous vivions de la chasse et de la terre. Ainsi pendant les vacances scolaires mes parents emmenaient toute la marmaille dans le littoral du pays pour assurer ce que mon père appelait ‘le tonnage,’ pour bien manger. Je ne sentis même pas le regard de nos familles pesant sur nous, à vrai dire dans le cœur de la fratrie, c’était tout le temps le printemps.

Dans la forêt, nous marchions. Les fourmis me dévoraient alors que la chaleur se faisait sentir et la douleur des morsures devenait de plus en plus insupportable. Mon grand frère, le torse nu courait devant avec les chiens. Et maman qui fermait la marche, racontait à ma grande sœur sa première virée au bord de la mer. Mon père quant à lui, m’expliquait l’importance des arbres, des « husapa » point d’eau dans la forêt et des feuilles mortes. Il m’apprenait ensuite à lire les pistes d’animaux comme dans un livre. Sur son dos, je me surprenais à deviner des odeurs et à citer le nom des arbres et des fougères. Les « sö », « trelewegeth », « hnë » et hmana, comme leurs branches, dansaient en écran derrière mes paupières. Je me sentais tellement heureux que la douloureuse morsure des fourmis n’est plus qu’un lointain souvenir. Le trajet était long mais personne ne se plaignait. Le plus important, c’était que nous soyons en famille. Unie, pour ne pas sentir notre situation et échapper aux regards de la tribu.

Soudain, nous arrivâmes devant une grande falaise que nous escaladâmes sous le regard des roussettes posées sur un banian. Elles ne semblaient guère effarouchées. « Il semble qu’elles nous encouragent à marcher plus vite » : s’écria ma sœur. Ils feraient partie de notre menu, le « boeboel » de la cuisson ce soir reprit mon frère. Arrivés au sommet de la paroi, mon père fit halte et me dit d’écouter. Je tendis l’oreille : « C’est calme. » Mais papa me reprit disant de faire un peu plus attention. « Écoute bien mon fils. Tu ne t’es pas bien concentré. » Rajouta-t-il.

Du haut de cette muraille le ressac de la houle qui se heurtait aux rochers, me parvenait. Le vent traversait la forêt en survolant les arbres et en emportant le chant des oiseaux. Au loin, se dressaient les pins colonnaires sombres comme des ombres voilées par la brume. Ils rendaient l’endroit à la fois magique et hostile. Nous entrions dans un monde féerique et surnaturel. La mer était agitée. 

Avant la descente en rappel, une odeur de mousse et de feuilles mortes sur les rochers, m’envahirent les narines. Dans une crevasse un crabe rose, l’air méfiant, m’épiait. Les pinces dressées au-dessus de la carapace.

« À partir de maintenant, plus de questions ni de bruit. Nous sommes dans un monde qui n’est plus du nôtre. Nous ne sommes que de passage, on prend ce dont on a besoin et on repart. On respecte les lieux. Ici, il y a les esprits bienveillants mais il ne faut pas les incommoder. Nous devons économiser l’eau et garder l’endroit propre. » Disait mon père d’un ton un peu plus autoritaire.

De l’échelle en bois pour descendre de la falaise, jusqu’au « qahlapa » campement, on installa des pièges à crabe de cocotiers. Mon père de son coutelas coupait les cocos secs en deux, mon frère et ma sœur les accrochaient à des racines d’arbre. On viendrait dans la nuit pour les éclairer. Sur le chemin maman, ramassait quelques « hone pahatr » des cœurs d’une fougère comestible. Ce serait pour la soupe du soir.

 A Joea, on installa notre bivouac sous la cocoteraie. Avec des feuilles vertes de cocotier, maman tressait des nappes qui nous serviraient d’assiettes. Les « behno » nous serviraient de natte. Je n’en avais pas besoin parce que j’étais suspendu sur un hamac. Papa débroussait tous les cocotiers en prenant garde de ne pas faire de mauvaises rencontres comme des serpents de terre. L’endroit en était infesté. Mon frère et ma sœur n’avaient pas attendu. Ils étaient déjà partis à la mer pour faire la pêche. « Isa öni than ; chacun mange sa prise » : claironna mon frère sans doute pour m’inciter à les rejoindre.

Après le grand nettoyage de la cocoteraie, avec mon père nous descendîmes par un chemin qui rentrait dans une crevasse de la paroi rocheuse pour sortir à la mer. Alors nous parcourions le « ngöne waja » le rebord sous les falaises. De la main gauche, papa m’attrapait par la main et de l’autre, il ne quittait pas sa sagaie. Parfois il piquait un perroquet et d’autres poissons encore qui venaient trop près du bord. Mon père faisait presque un avec la falaise dont il prenait la couleur. Il semblait même danser avec les poissons qui remuaient les nageoires au rythme des vagues. Pour les attraper, mon père s’immobilisait un moment en laissant le poisson s’approcher presque jusqu’à ses pieds. Et cela fonctionnait. Il n’avait plus qu’à les piquer. Avant de remonter rejoindre maman, on remerciait l’esprit des lieux.

Le soir venu, les poissons étaient sur le « pek » fumoir. Autour du feu nous sommes tous assis. J’étais alors dans les bras protecteurs de maman. Papa était en tailleur de l’autre côté du foyer. Les flammes dansaient entre nous, en nous réchauffant après la pêche. Parfois du bleu et du vert sortaient des bûches pour lécher le « pek » sur lequel cuisait notre poisson pour le dîner. Nos âmes étaient en paix. Le vent du large nous soufflait dessus. Les légendes commençaient à entrer dans nos sens et nous pénétraient de partout. Le surnaturel venait en communion avec cette chaleur humaine et ce feu. Même les étoiles et la lune participaient à cette grâce qui naissait dans le cœur de chacun de nous.

La magie s’opérait. Cette nuit-là, j’ai lutté pour ne pas fermer les yeux. Tout était beau. Mais à une heure avancée, le sommeil eut raison de mon corps frêle.

Au petit matin les crabes de cocotier étaient accrochés sur quelques branches des arbres alentours, les ignames cuisaient dans la cendre et mon papa dormait paisiblement à côté du feu.

Aujourd’hui je suis reconnaissant envers mes parents, qui malgré le peu de ressources qu’ils avaient, ont fait de moi ce que je suis devenu. Ils m’ont offert l’essentiel d’une enfance heureuse. Je me sens aussi reconnaissant pour ces endroits qui nous ont accueilli et nourri. Et j’essaie désormais au mieux de marcher sur les pas de mon père toujours avec humilité et beaucoup de respect. 

Quand la force de l’écriture m’a pris, ma fougue dirigea droit ma plume pour noircir ces pages et donner mon témoignage à la force du seul homme, dont je suis l’héritier, et que je juge fort bien de m’avoir éduqué à aimer la vie. Son nom a exigé le respect des hommes de tous les âges à Hunöj. Je lui dois tout. Hommage ! Saipö, c’est mon père. Jim Saipö

Publié dans Culture Kanak

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