Le numéro 63 de Nuelasin est disponible et en téléchargement dans cet article

Publié le par ecrivainducaillou.over-blog.com

Le numéro 63 de Nuelasin est disponible et en téléchargement dans cet article

èTéléchargez le dernier numéro de Nuelasin

Le plus de la rédaction : Bonne lecture à vous. Wws

Bozusë. Je vous présente un texte (auquel j’ai apporté quelques touches) d’une demande en mariage. A la fin, on comprend que la fille ait accepté la parole de celui/celle qui l’ait prononcée sans avoir vu son futur époux. Je me suis inspiré de faits réels. Je me suis aussi trouvé dans des groupes de marieurs où nos plus vieux usent de la rhétorique telle que la désirée à la fin de la cérémonie ne savait même plus où se mettre la tête ni pourquoi elle a dit « oui. » 

            Je ne veux pas trop m’avancer sur le sujet avec mes yeux de 2021 et d’une culture franco-kanak. Je sais seulement pour avoir discuté avec des femmes qui ont vécu la situation, qu’elles étaient ‘heureuses’. Alors, comment comprendre le jour où les gens de Hunöj à une époque étaient allés demander la main d’une jeune femme dans une tribu voisine, les marieurs étaient revenus avec le « oui » d’une autre demoiselle. Pas de celle à qui ils ont demandé la main. A la fin, comme dans tous les contes, le couple vécut heureux et eut beaucoup d’enfants… 

Une demande en mariage

Le lendemain, tout le monde était sur la route. En général, ce travail incombait aux femmes. Mais il était aussi courant de voir dans le groupe, des hommes et des enfants. 

C’était ce qui se passait chaque année, avant la fête de l’igname nouvelle. 

Ce jour-là, Soletë, en compagnie d’autres femmes de la tribu, était à Mou pour tondre la parcelle de son clan. 

A l’heure de la pause matinale, toutes les femmes se regroupèrent sous l’arbre à pain pour casser la croûte. Enga, vieille fille d’une quarantaine d’années, proche des clans de la chefferie, apporta du café et une boisson rafraîchissante. Lorsqu’elle tendit le geste coutumier qui accompagnait ses dons respectueux et qui réclamait une parole, Soletë se leva :

- Ma petite sœur Enga, je remercierai ton geste après parce que j’ai une pensée. Je vais emprunter un détour. C’est pour te jeter une parole. Ma parole. Là-haut, à la tribu, Jeamenu, un vieux garçon[1] est venu à la maison pour se plaindre de son sort. Il voulait prendre femme. C’était il y a deux ans. Il est revenu une ou deux fois après. Hier, j’ai été réveillée par mon vieux. Il m’a dit d’aller chercher son cousin. Mon vieux avait envie de lui parler. J’ai envoyé le petit Wenek mais il ne l’a pas trouvé. Il souhaitait savoir si le intéressé désirait vraiment se marier. Voilà, ma parole et je prends les autres femmes à témoin. Je te dis que je veux te réserver pour que tu deviennes son épouse. Je ne vais pas aller par quatre chemins ni demander ton avis. A mon retour d’ici, je rendrai compte à mon mari. Après, j’irai rencontrer le grand frère de Jeamenu, le vieux Simano pour lui dire que j’ai déjà un nom au sujet de l’épouse de son petit frère et qu’il faut maintenant s’atteler à son mariage. Importe peu qu’il soit d’accord ou pas, j’engage mon vieux et mon clan pour assumer le travail. Son célibat n’a que trop duré. Si les gens de son côté ne sont pas capables de le marier, hé bien nous, on le sera. Simano voit bien que son petit frère est déjà très avancé en âge, et il ne fait rien. Leur chef de clan non plus ne dit rien. Jeamenu, il arrive de Hnacaöm, avant c’était Jokin. On avait aussi entendu qu’il avait vécu dans d’autres tribus du Wetr[2]. Ce vagabondage n’a que trop duré. Et, ce que je te dis là, est officiel. Nous reviendrons dans la semaine pour voir tes deux vieux à la maison. C’est tout. Oleti[3]. Seraï, allez, sers-moi un peu de la boisson fraîche, j’ai soif.

- Soletë, mais tu veux toujours manger et boire ! Tu n’as pas remercié le geste que voici ! s’exclama Watrane.

Aï, c’est vrai, Watrane, tu n’as qu’à remercier. J’ai déjà assez parlé. En plus, j’ai oublié que Enga était venue avec son geste pour nous apporter le rafraîchissement.

Le groupe de femmes se mit à glousser à voix haute. L’atmosphère se détendit. Toutes étaient surprises par les paroles de la vieille Soletë. Enga n’avait même pas ouvert la bouche. Elle était assise non loin du tronc de l’arbre à pain, sur une grosse racine. Elle fixait le sol et se morfondait, ramassait des brins d’herbe pour les porter à sa bouche, les mâchouillait en laissant aller sa pensée. A la manière d’une poule, elle ratissait le sol à portée de ses doigts à la recherche d’on ne sait quoi. Il fallait bien tuer le temps ! Soletë se surprenait souvent à trop parler. En réalité, elle débitait son monologue d’entremetteuse. Seule l’envie de boire une citronnade pouvait l’arrêter. Madame Soletë avait déjà marié beaucoup de filles. A la fin, elle obtenait toujours son propre satisfecit. La plupart des nouveaux couples étaient composés de vieilles filles et de vieux garçons. La réponse de Engaimportait peu. Si la demande était déboutée, Soletë dirait qu’elle avait accompli son devoir. Un devoir que les gens du clan de ce vieux garçon n’avaient pas été capables d’assumer. Et, pour un autre vieux garçon, elle serait toujours prête à dérouler ce genre de propos aux quatre vents.   Hnacipan Léopold (extrait de Simano 2015 ; édition: Ecrire en Océanie

 Demain soir, c’est le départ de Madue, un responsable, prédicateur de l’église libre de Nouvelle-Calédonie et lecteur assidu de Nuelasin. Il part pour des études de psycho socio à Brest. Ma pensée entière et toutes mes prières l’accompagnent dans son choix. Samedi dernier, c’était son repas d’au revoir chez lui au mont-d’or. Une journée de partage où il avait exposé son projet. Nuelasin servira de trait d’union entre nous. Je lui dédie ce numéro.

Bonne lecture et à Mad, que l’Invisible soit toujours de ton côté et te porte haut et très loin dans tes ambitions. Wws


[1] Un homme célibataire d’un certain âge qui ne s’est pas mis en ménage 

[2] Un des trois districts de Lifou. (Lössi, Gaïca et Wetr) 

[3] Merci

Publié dans Culture Kanak

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article