Le numéro 73 de Nuelasin est disponible et en téléchargement dans cet article.

Publié le par ecrivainducaillou.over-blog.com

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Le plus de la rédaction :

Bozusë. 

Nous sommes aujourd’hui le 21 janvier et annuellement, l’amicale de Hunöj tient sa kermesse ce weekend. Pour raison de covid, il ne se passe rien du tout à la tribu. Je revis seulement les souvenirs où j’animais à kolopi où des groupes venaient et se succédaient sur le podium. Désormais, cette page est tournée et le livre fermé. Jusqu’à quand ? 2023 seul le sait. 

Une joie de partager avec vous chères lectrices et lecteurs, un texte d’un écrivain de chez moi à Hunöj. Il me l’a envoyé l’année passée. C’est la deuxième fois que Saipö Jim m’écrit. Il décrit pour la circonstance un repas partagé sobrement avec une famille très modeste dans notre tribu. Il s’est trouvé que la dame qu’il a décrite est ma sœur adoptive. Et, j’ai adopté sa fille. Elle a fait ses études pour obtenir un master de bio-chimie à Lille. Elle est aujourd’hui biochimiste à Vavouto. 

J’ai remplacé dans son texte initial surnaturel par Invisible qui me semblait plus approprié par rapport à ma vision des choses. Ai-je raison ? That’s the question. 

L’autre changement est le prénom de la sœur que j’ai remplacé par celui d’une nièce. 

J’avais un autre texte à proposer, je vous le présenterai à la remise. 

L’autre texte, un poème, est de Jean-Luc David. Un ami aujourd’hui disparu. Rappelez-vous l’an passé, le plongeur qui s’est fait happer par les hélices d’un bateau alors qu’il était en train de plonger (se baigner) C’était en Équateur. Il était jadis une voix dans notre choral du Chœur de Voh. C’était avec Mme Yvana et notre grand Jacques à nous. Hommage. 

En ce moment, il fait très chaud dans la vallée avec le tonnerre qui brame de l’autre côté de la vallée. Vers Atéou. La grande crue va toujours charrier les grands troncs d’arbre et sa boue sur le pont de la Tiéta. J’espère qu’il n’y aura pas de drame humain comme les crues d’il y a peine trois semaines. 

Bonne lecture et bonne fin de semaine à vous. Wws

Leçon de choses

Nous devons prendre soins des nôtres, les personnes âgées en particulier, sans oublier les veuves et les enfants qui n’ont pas de papa pour aider. Le plus important est de planter un peu de bonheur dans le cœur de chaque individu, noir blanc ou jaune. Ce bonheur qu’on allume dans chaque être, nous revient toujours en récompense dans n’importe quelle circonstance. Certains l’appellent le karma. Peu importe à qui l’on procure ce bonheur, la Vie nous le rendra. L’Invisible agit toujours pour nous accorder sa juste valeur. 

Un soir, une force a agi en moi pour me pousser à aider une femme … celle de Hnaialu. Sûrement qu’un jour elle a rendu service à autrui pour que je le lui rende à mon tour. Parfois je pense à cette femme forte qui en l’espace d’une nuit a changé ma vie et ma façon de voir le monde. 

Le soleil brûlait la terre et la poussière se levait à chaque souffle de vent au milieu du champ. Avec mon père nous sortions les derniers tubercules avant de transformer l’ancien champ d’ignames en champ de patates douces. La chaleur nous brûlait la peau et la sueur parcourait notre corps comme pour nous rafraichir. Pas un seul chant d’oiseau ne sortait de la petite forêt avoisinante même les chiens qui d’habitude s’excitaient à la moindre alerte, se cachaient sous les feuillages. Avant de quitter le champ mon père rassembla quelques tubercules dans un trengadrohnu, sac en feuille de cocotier tressé.  Il y rajouta quelques oignons verts.  « Tu porteras ce sac à la femme de Hnaialu, ce soir » me fit mon père. Personne ne devait voir à qui le sac était destiné, sans doute pour éviter les mauvaises langues. La femme de Hnaialu est l’héritière d’une lignée de Joxu, chef dans la tribu.  

Le soir venu, je portais le trengadrohnu sur mon épaule et je traversais la tribu dans le noir. J’avais peur de marcher seul ; alors j’accélérais mes pas. A Pöj, je croisais des chasseurs de roussettes. Ils parcouraient la tribu à la recherche d’un supplément pour leur bougna du lendemain. A Béolan je rencontrais les garçons un peu plus âgés, ils étaient assis en rond autour de la cabine téléphonique. Chacun espérait recevoir un appel de son amoureuse. C’était ainsi que l’idée vint à l’un de ces grands frères, celle de composer la chanson Ma Béolan. L’air m’accompagna quelques peu sur la route : « Sonejëhi téléphone, je croyais que c’était pour moi » Sans doute pour rendre hommage aux nuits blanches, passées à attendre désespérément. 

Au magasin Ponoz alimentation je m’arrêtais pour acheter deux boites de sardines et continuais après jusqu’à la maison à Gailu. Devant la masse noire conique de la case, je vis une petite lumière à ma droite. Elle éclairait l’intérieur d’une maisonnée faite de feuilles de cocotier et quelques tôles ondulées posées dessus. Toute la devanture était noire. Je traversais l’espace qui devait être un jardin et sous mes pieds, l’herbe fraiche me donnait des frissons. Tous mes sens s’éveillaient. Je compris que je foulais un terroir sacré, un lieu très respecté par nos aïeuls. Plus je m’approchais de la famille et la peur envahissait tout mon être. Alors je pressais mes pas.  De la devanture qui servait d’entrée à la masure, je me trouvai face à la femme de Gailu assise sur le hnasidrohnu sur le sol qui lui servait de paillasse. Elle était assise dans le rond avec ses enfants autour de sa marmite. Une petite bougie continuait de lancer une lumière jaune-oranger sur le pourtour de la maisonnée. A ma vue, la maman se lèva et me sourit. Avec le sac sur l’épaule, je me dressai droit. Et je ne savais pas quoi lui dire, avais-je oublié toutes les paroles que mon père m’avait données ? Mais m’avait-il parlé quand il avait fixé le panier d’ignames sur mes épaules ? Je me sentais seulement tout petit et fasciné par la réalité tribale. La mienne. La dame était d’une grande taille. Svelte et élancée. C’était ce qui faisait sa beauté en plus de la couleur brune imprégnée par la lueur de la bougie sur son visage. Elle décrocha machinalement ma charge du dos et m’invita à me joindre au diner de la famille que je refusai en prétextant des raisons qui ne me venaient pas. Je bégayais. Elle insista en me tendant déjà une assiette: « à la maison, il y a toujours une place sur la natte pour celui qui arrive à l’heure du repas. » Je m’assis sur le sol en faisant bruisser les feuilles sèches de cocotier parmi toute la marmaille qui s’écartait pour me donner de la place. Je me sentis soudainement coupable. La pensée de partager le repas me pesa sur le cœur. « Ils sont plusieurs bouches à partager cette soupe aux choux des îles à la sardine à l’huile. Beaucoup d’huile. Wahmija me sourit. Elle me rassura de son regard bienveillant et ce bon petit monde me fit oublier que j’étais un élément en plus.  Un pique-assiette. Pendant le repas, je m’efforçais de m’empêcher de baisser la tête lorsqu’elle me parlait. Mais baisser la tête est un signe de respect chez nous. Il est vrai que la femme de Hnaialu insufflait le respect et la lumière de la bougie suffisait à faire rayonner toutes les joies du monde. Vivre. A la fin du diner qui s’était achevé bon gré mal gré, Madame me dit de bonnes paroles pour remercier papa pour les ignames, geste d’amitié et d’humanité verdoyante de Ponoz. « Que l’Invisible rende la pareille. » 

A la fin, je m’excusai à la famille pour m’éclipser. Wahmija me remercia encore pour je ne sais combien de fois. 

Sur le chemin du retour, un sentiment d’un travail accompli sembla avoir gagné tout mon être. Je me dis alors que j’ai semé une graine en faisant un don aux plus nécessiteux. J’avais aidé les miens. Dans le noir, je n’avais plus peur du monde. Le Monde. J’avais foi que mes aïeuls veillaient sur moi et que je vivais pour eux. Désormais le monde m’appartenait et le froid ne se posa même plus sur ma peau. C’était comme si une grosse couverture invisible était posée sur tout mon corps. Pour la première fois de ma vie, je me sentis utile, mais surtout bien dans ma peau. Je savais désormais où puiser mon bonheur. 

A présent, je n’arrête plus de remercier mon père pour le service qu’il m’avait demandé d’accomplir. Tout le bien que l’on donne à autrui, est un bien que l’on donne à soi-même. Nous ne faisons qu’impacter notre propre vie. Notre acte nous libère. Avant tout c’est pour soi-même que l’on agit. Il est vrai qu’en portant le sac d’ignames à la dame de la chefferie de Hnaialu, je lui avais procuré de la joie mais au fond mon père voulait me donner une grande leçon de la vie. Une belle expérience du travail accompli qui n’a pas de prix.

La rencontre avec Wahmija et ses enfants fut déterminante. Elle m’a permis de me connaitre. En prenant soins de la vie de quelqu’un d’autre, je me suis senti bien. Alors j’en ai fait mon métier. Chaque soir, je rentre du travail avec la perception d’un besoin assouvi. Je n’ai pas choisi mon métier pour gagner de l’argent mais plus pour vivre-ensemble dans le rapport à l’humain qui est au centre de mon activité de tous les jours. 

Suite de billet avec la poésie de David (suive ce lien)

Publié dans Culture Kanak

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