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Mots pour Maux : Sylvie Coquillard, poétesse et nouvelliste nous offre une très émouvante nouvelle

Publié le par ecrivainducaillou.over-blog.com

Courage, Barnabé !

                   

« Ici dans mon quartier, à l'angle de la rue Rollin et de la rue Cardinal Lemoine, j'ai rencontré un ami ! C'est Barnabé ! Il n'est pas très causant, c'est plutôt le genre pensif, un rien résigné. Il est posté en sentinelle devant l'établissement qu'il représente ; les 1001 Nuits.... À monter la garde ainsi, il n’a guère le loisir de se répandre en échanges superflus. A force de le croiser, il s’est instauré entre nous une drôle de connivence. Je pense même que, dans son for intérieur, quelquefois, il attend mon passage ; nous avons alors, l'un pour l'autre, de secrètes paroles puisque nous nous sommes apprivoisés !

Il est endurant mais je sens bien qu'il fatigue. Comme je suis tentée, parfois, d'aller passer mes bras autour de son cou, lui dire, en tendresse et en gestes, des paroles de réconfort :

"Courage, Barnabé !»

 

Eté comme hiver, tous les après midis, il tient sa faction comme les gardes de Buckingham Palace sauf que lui, il n'a pas de couvre-chef pour le protéger des intempéries.

Pire, il accomplit sa tâche sans en avoir le prestige...Il appartient au petit monde des oubliés.

Tout au plus, on lui jette un regard vite repris. Les gens sont blasés, ils s'en foutent pas mal de sa petite besogne anonyme : Barnabé, il prend la pluie, le vent, les excès de soleil dans une indifférence générale...

Et pourtant, c'est une belle figure ; faut juste « les yeux du dedans » pour voir !

Sans doute l'avez-vous deviné...Barnabé est une petite âme modeste enfermée dans un corps inerte ; un simple chameau en peluche !!!

A l’origine, il devait avoir fière allure, un port de tête royal, il a encore ce je ne sais quoi qui ressemble à une élégance !!!

A présent, pelé par endroits, il est affligé d’une sorte de lèpre honteuse. Son regard borgne ne trouve sans doute qu'en moi, une tacite reconnaissance.

Comble d’infortune, au fil du temps, une de ses pattes a dévié le laissant boiteux. Un jour, c’est sûr, il flanchera tout à fait.

Quand je le vois, je ne peux m'empêcher de penser à l'autre, le p'tit cheval " dans le mauvais temps" ; lui, Barnabé, personne ni derrière, ni devant !!! Juste lui et une foule vague qui passe et l'ignore.  J’ai oublié de dire qu’il est bossu aussi... et même pas un pékin pour aller toucher cette bosse là, histoire que ça lui porte Bonheur. Il n’est donc qu’un Destin de "chose utilitaire", cette enseigne bâtarde qu'on sort à l'ouverture du café des 1001 Nuits et qu'on rentre quand le dernier client se décide à partir.

« Courage Barnabé ! »

Un jour, il finira à la décharge ; j’ai le cœur qui se serre à cette pensée là.  Salauds de patrons qui sans se soucier de lui, trinquent et rient tri dans leur antre oriental !

J'ai même pensé à l'acheter, Barnabé. Mais avec toute la place qu'il tient avec son grand corps fatigué, où je le mettrais donc, le vieil Ami? C'est évident, il ne tiendrait pas dans les 45 m2 de l'appartement que j'occupe au quatrième étage.

J'échafaude encore des solutions. Parfois, je rêve même tout à fait qu'un jour, il verra son désert, celui que sillonnent ses frères caravaniers.

"Courage, Barnabé!"

Je sais, je sais qu'il sait que lorsque j'ai ces mots chuchotés à son adresse, tout bas, d'une voix étranglée par une grosse émotion, c'est aussi pour moi que je parle.

Ma solitude ressemble fort à son exil et nous avons bien des détresses en partage pour tricoter les mailles de nos solidarités. Alors, au nom de nos peurs communes, de nos incertitudes et de nos vides, c'est comme une petite chaleur au creux du ventre :

"Courage, Barnabé !" »

 

J’en étais là de tout ce fatras d’émotions quand tout à coup, j’ai senti un souffle me répondre :

« Merci ! Merci pour l’espoir, merci pour le soutien que tu me donnes depuis tout ce temps. Et surtout sois tranquille, là où je m’en vais, je vais trouver le plus beau des recommencements. Tu avais raison, toujours garder courage, la vie, quand on croit en elle, nous réserve …le meilleur ! »

Je me suis écartée, j’ai regardé mon vieil ami et au travers de mes larmes, j’ai vu son œil unique briller comme un soleil. Il brillait et je crois même. -j’en suis sûre ! - qu’il souriait… »

 

Sylvie COQUILL’ARTS

 

Lien vers un article sur cette auteure pour en savoir plus

Publié dans Nouvelles

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Mots pour Maux : Christine Bourrelly Nouvelliste et correctrice

Publié le par ecrivainducaillou.over-blog.com

Les canons du Ouen Toto

 

Han, han… je peine à retrouver mon souffle. La montée a été sportive. 128 mètres de dénivelé jusqu’au sommet du Ouen Toro. De quoi être fier de moi. Le soleil commence à décliner, mais il fait encore très chaud. Le panorama sur Nouméa, sur l’Anse Vata, juste en dessous, et les îlots au loin est remarquable. Deux canons gigantesques pointent vers l’océan. Ah ! Un panneau explicatif pour les touristes…Ils ont été placés là par l’armée australienne en 1941, quand la Nouvelle-Calédonie était une base militaire stratégique. Parfait ! Le géocaching me donne l’occasion de faire du sport, tout en me cultivant et en m’offrant un peu d’aventure. Cela me convient tout à fait en ce samedi de juin. Reste à trouver le trésor.

Je vérifie les cordonnées GPS indiquées sur mon portable dans mon application Geocache. La cache devrait se trouver tout près des canons.

Oh… Mince… elle est vraiment trop facile à trouver. Là… juste derrière la roue du canon de droite. Je suis content, mais un peu frustré. Je préfère quand c’est plus compliqué.

Dans une boîte en plastique de type Tupperware se trouvent un stylo et un registre de quelques feuilles sur lequel j’inscris mon nom de geocacheur (MarcoNC), puis l’heure : 16 h 46. Avant moi est passée Martina D., avec un passage noté le jour même à 12 h 28. J’enregistre également l’heure de ma découverte sur l’appli de mon téléphone. Martina s’est enregistrée aussi. Dommage, il n’y a pas de petit cadeau dans la boîte. Cela fait toujours plaisir, mais ce n’est pas obligatoire. J’en laisse un pour le chercheur suivant, un œil de Shiva, bien lisse et très coloré, ramassé sur la plage de Poé. C’est un opercule de coquillage porte-bonheur que l’on trouve par centaines ici, pour qui le sait et cherche un peu. Je remets la boîte en place.

Avant de repartir, je me demande quelle autre cachette aurait pu être plus intéressante. Le fût du canon n’est pas très accessible, mais je me décide à grimper. À califourchon, en prenant appui sur les deux mains et en me soulevant à la force des bras, j’avance par à-coups d’une vingtaine de centimètres. Arrivé presque au bout, rassuré que le canon n’ait pas basculé, je tends le bras et passe la main à l’intérieur du trou. Mes doigts rencontrent un objet qui le traverse, comme une barre en son centre. Je réussis à le saisir et, en tirant fort, je ramène à moi un carnet de la taille de ma main. Il est rose avec des ramages orange et bleus. Un objet féminin, sans aucun doute.

Je l’ouvre. Sur la page de garde est écrit à la main : « Keep me ! » Garde-moi. Je souris. Pas d’autre information. Je vais le conserver.

Sa propriétaire doit être une geocacheuse qui comme moi aurait eu envie d’explorer ce canon. J’imagine une anglophone, peut-être une Australienne ou une Néo-zélandaise, ou une touriste de n’importe quelle nationalité. Une joueuse qui aurait caché ce carnet pour un futur curieux.

Le carnet est tout sec, il ne doit pas être là depuis bien longtemps. À qui peut-il appartenir ? À Martina ? Serait-ce son cadeau ? Je retourne sur l’application pour regarder son profil. Waouh ! Sacré parcours ! Elle comptabilise 342 caches, et cela dans le monde entier : Pérou, Allemagne, Inde, Chine, Iles Fidji, Italie. À Nouméa, elle les a presque toutes découvertes, sauf une. Allez… je me lance. Je lui envoie un message en anglais via l’application : « J’ai trouvé un joli carnet. Peut-être le vôtre. Trouvons ensemble la prochaine cache à l’Aquarium de Nouméa. Demain à 17 h ? »

 

 

C’est donc comme cela que j’ai rencontré Martina. Elle m’avait bien fait cadeau de ce carnet. La pétillante et jolie Allemande était médecin et parcourait le monde pour des missions humanitaires. Elle partait le lendemain au Vanuatu pour trois mois. J’avais pris ses coordonnées et m’étais promis de la revoir. Quelques semaines plus tard, je l’avais rejointe en vacances sur l’île d’Espiritu Santo.

 

Voilà ce que je commençai à écrire dans ce petit carnet. Aujourd’hui, cinq ans après, Martina est mon épouse, nous vivons à Nouméa avec nos deux enfants. Je pense souvent à mon œil de Shiva, et j’espère de tout cœur qu’il aura porté bonheur à quelqu’un d’autre.

 

Lien vers une autre parution dans Mots pour Maux

Publié dans Nouvelles

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Mots pour Maux : Frédéric Ohlen, un grand de la littérature calédonienne nous offre un poème

Publié le par ecrivainducaillou.over-blog.com

DYSPNÉE

Pour Élisée Bec,

animateur et éditeur de la revue Lichen 

 

Le sait-on assez, la poésie est

un respirateur pour tout asphyxié

On souffre toujours, nous les humains,

de pneumonie latente ou foudroyante

 

On est donc toujours à la recherche d'oxygène

d'où qu'il vienne :

de l'éditeur-jardinier, du poète qui nous inocule en chemin

sa formule ou son vaccin,

voire d'un humble ver marin

qui sait, lui, respirer sous le sable !

 

Oui, comme tout un chacun,

on essaie bêtement de ne pas mourir

Au plus simple des motifs : 

pour n'avoir pas su assez fortement vivre

quand il était encore temps.

 

Débile, hélas, sans pep's ni impetus,

biffé de la Liste

par défaut. 

 

A tous les inspirés 

merci de nous empêcher

sang d'encre ou Souffle d'Or

de trop médiocrement être

 

Frédéric Ohlen

Nouméa, le lundi 13 avril 2020.

Écrivain, poète, éditeur, enseignant, Frédéric Ohlen est né en 1959 à Nouméa. Il vit ses premières années dans la ferme de son grand-père. Il y apprendra l’amour des mots et du monde. La poésie est au cœur de son itinéraire : l’enfance, la mort, les îles, elle noue avec le monde de l’intime et celui de la Terre, des terres, un lien quasi viscéral. Ancien président de la Maison du Livre de la Nouvelle-Calédonie, fondateur des éditions L’Herbier de Feu, Frédéric Ohlen a une très riche bibliographie en plus de la poésie, qui va du roman au récit de vie, en passant par l’anthologie poétique ou l’album jeunesse. Deux de ses ouvrages, Quintet un roman et Les Mains d’Isis, ont été publiés chez Gallimard.

Publié dans Poésie

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Mots pour Maux : Bernard Suprin naturaliste et botaniste émérite nous fait l’honneur d’un texte inédit à paraître dans un prochain ouvrage

Publié le par ecrivainducaillou.over-blog.com

Photo de Bernard Suprin

Photo de Bernard Suprin

La Légende de l’Éléphant de Gohapin

(Avec les collaborations de Sophie Brun et de Philippe Godard)

 

Les familiers de la région de Poya-Gohapin connaissent bien la silhouette de l’éléphant sculpté dans le calcaire, de ce même calcaire marbrier dont est constituée la célébrissime poule Couveuse de Hienghène. Mais combien savent que cet éléphant a tout une histoire  ? la voici, telle que me l’a racontée son auteure… sous le sceau de la confidence !

 

À l’initiative hardie de Gilbert Thong, le premier cirque est venu au début des années 1970. Il s’est installé dans le dock industriel d’un limonadier à Montravel à proximité de la future Cité Pierre Lenquette. Les empilements de casiers à bouteilles y faisaient office de gradins. Le numéro vedette en était un tigre* qui sautait de plusieurs mètres de hauteur dans un bassin !

 

Pour le plus grand bonheur des petits et des grands, le fameux cirque Whirling des Samoa est revenu en avril 1987 et a pris ses quartiers au vélodrome Georges Brunelet (Receiving). Cette fois, un éléphant faisait partie de la troupe. C’était d’ailleurs l’unique représentant de la gent animale et la deuxième fois où le cirque prit l’audace de venir accompagné d’un animal de ménagerie.

 

Après Nouméa où le cirque connut un franc succès en grande partie grâce à la bête, il s’est installé à Koumac. «Si tu ne peux pas aller au cirque, le cirque ira à toi», tel en avait décidé la direction du cirque, sans aide ni subvention d’aucune sorte. Cette attitude louable fut un très mauvais calcul, pire, un vrai désastre financier. Car la clientèle broussarde est trop clairsemée pour rentabiliser un déplacement qui a nécessité plusieurs jours de démontage et autant pour le remontage. Et un éléphant, ça mange énormément ! Il fallait le nourrir, le transporter, le soigner et aussi assurer son retour aux Samoa ! Pour sauver le cœur, il fallait donc de toute urgence amputer le cirque de l’un de ses membres les plus prestigieux.

 

La mort dans l’âme, le directeur décida de libérer le débonnaire pachyderme. Il opéra en catimini, par une nuit sans lune, sans en aviser quiconque !

Officiellement, la cage aura été mal fermée pour sauver la face. L’animal, bien entendu consentant et médusé de retrouver une liberté qu’il n’osait s’imaginer même en rêve, s’éloigna rapidement dans la savane, le plus loin possible des humains dont il commençait à être fatigué. Il n’aspirait qu’à vivre sa vie paisible d’éléphant dans une nature sauvage et accueillante.

 

Plus tard, des chasseurs et des randonneurs ont déclaré avoir aperçu ce qui ressemblait à un éléphant, mais toujours de très loin. Malgré leurs dires, ni leurs proches, ni les représentants de l’ordre ne les ont jamais pris au sérieux, ils se faisaient rabrouer et traiter de plaisantins : « Ah oui, et votre éléphant, il n’était pas rose, dès fois ? Il ne faut pas trop abuser de la moquette !». C’est ainsi que l’animal vécut longtemps dans la brousse calédonienne, passant tranquillement du massif de Tchingou à celui de Boulinda. Au crépuscule de sa vie, il se dirigea d’un pas lourd vers les falaises de Poya où s’acheva, paisible, sa longue vie.. Aujourd’hui, son corps inerte et fossilisé se découpe dans le ciel . Là, il peut enfin être vu et admiré de tout un chacun !

 

NDLR : seuls les trois premiers paragraphes sont fidèles à la réalité, le reste n’est que pure fiction ! Notons toutefois qu’un python réticulé fut trouvé à deux km de la tribu de Tiéta (région de Voh) en juin 2018. L’information a aussi été prise pour un canular, elle était pourtant très sérieuse !

 

Bernard Suprin

Téléphone : (00687) 26 49 40

 

Bernard Suprin était consultant en études et formation, mais aussi prospecteur botaniste, spécialiste de l’étiquetage botanique passionné de photographie.

Il a retrouvé en mai 2002 le Pittosporum tanianum réputé disparu. Il est l’auteur de plusieurs ouvrages sur la botanique néo-calédonienne et du « Guide botanique du jardin Lacroix à Dumbéa ». « Mille et une plantes en Nouvelle-Calédonie », le livre de poche préféré des randonneurs, son précédent ouvrage, est un guide botanique de terrain pour faciliter la reconnaissance des espèces traitées en détail dans ses précédents ouvrages « Plantes du littoral en Nouvelle-Calédonie » et « Florilège des plantes en Nouvelle-Calédonie » qui ont eu un grand succès et reçus le prix POPAI 2013 au salon international du livre océanien.

Publié dans Ecrivain calédonien

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Mots pour Maux : Michèle mystérieuse poétesse ou nouvelliste mais calédonienne. Elle nous offre un souvenir de brousse

Publié le par ecrivainducaillou.over-blog.com

À Ponérihouen.

 

Nos journées se passaient entre nos aventures et les bonnes odeurs de la cuisine, une petite pièce équipée de manière sommaire mais qui produisait toutes sortes de délices.

Une dalle nue et des murs qui semblaient ouverts à tous vents dans une pièce indépendante de la maison. Notre tante, étrangement notre tante à tous, marmaille de tous les âges et issue de toutes les branches familiales, y concoctait des plats simples. Cette simplicité tranchait avec les quantités gargantuesques destinées à nourrir cette famille qui pouvait s’agrandir à tout moment.

De grosses marmites en fonte, brunies par des années de bons et loyaux services, sur des foyers toujours vifs, mijotaient des poissons pêchés le matin même ou des viandes chassées sur les crêtes environnantes.

Nous faisions avec nos doigts gourmands, le tour de grands saladiers, pour se délecter de restants de pâte à gâteau.

Nos étions tous différents et tous les mêmes. Un seul prénom aurait pu tous nous désigner tant nous aimions nous fondre dans cet environnement rassurant.

Nos jambes et nos bras, brûlés par le soleil, étaient secs et forts. Nous étions jeunes et nos corps affûtés nous portaient chaque jour entre les forêts et le bord de mer étroit et vert de la côte est.

Nous n’avions jamais fini de courir dans la caférie ou de galoper à cru.

 

Quand nous en avions fini de nos repas familiaux, nous la rejoignions avec avidité.

C’était une vieille dame aux cheveux gris. Sa peau usée aurait mérité quelques soins et de profondes rides avaient marqué progressivement leurs sillons. À chaque mouvement, ses os semblaient s’entrechoquer et produisaient d’étranges grincements.

Elle avait connu des amours de jeunesse, traversé la Nouvelle-Calédonie du Nord au sud, déménagé plusieurs fois, changé de couleur et même parfois d’occupation.

Puis, elle avait emménagé définitivement en brousse, sur la côte Est. Elle passait ses journées dans le calme d’une chambre à coucher.

 

Elle était notre univers secret.

Elle gardait précieusement les savoirs et les histoires de notre enfance. Dans le fond d’une pièce où nous dormions tous, enfants et adolescents, pendant les vacances d’été, elle nous scrutait, la bouche rieuse et entrouverte.

Elle n’adressait jamais la parole à nos parents. Ses mots n’étaient que des messages enfantins, de folles aventures, de personnages mystérieux et de contrées lointaines. D’ailleurs, je pense qu’elle parlait plusieurs langues.

Elle avait vieilli prématurément. Un accident de la vie l’avait laissé infirme et son seul bras retenait les plus petits comme les plus grands souvenirs, les plus courtes comme les plus longues histoires. Ce bras, qui nous semblait immense, portait un monde d’images et de mots.

Elle était généreuse, autodidacte et libre. Différente à chacune de nos visites. Un peu bancale, elle restait immobile contre un mur pendant que nous dévalisions son ventre pour nous nourrir quotidiennement.

En libre service, chacun pouvait y retrouver sa dose de rêve.

 

C’était notre domaine, à nous, enfants. Peu importe ce qu’on y trouvait finalement. Le seul fait de dévaliser son corps et de soulager ce bras, d’en sortir des piles de mets étranges et écornés, nous semblait une liberté immense et délicieuse.

Calme et docile, elle n’était pas à cheval sur le rangement. On pouvait la laisser seule longtemps et revenir après nos jeux d’enfants dans le jardin. Elle ne nous en voulait pas.

Elle est morte, il y a quelques années. Elle trônait nue, pour ses derniers jours, sur le bord de la route en terre qui menait au village. Ses trésors avaient disparus. Dans mes souvenirs, elle sera toujours là.

Première messagère de la joie de lire, notre chère bibliothèque.

 

Lien vers sa première contribution poétique

Publié dans Nouvelles

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Mots pour Maux : Sandrine Teyssonneyre, poésie parfumée d’une poétesse confinée

Publié le par ecrivainducaillou.over-blog.com

La femme Ylang 

 

Femme-ylang, femme longue comme un feu follet

Femme-soleil, femme-flamme

Femme-feu, femme reflet de lumière

Femme boomerang de clarté

Femme allongée comme une javanaise

A l’ombre d’un patchouli violet

Reflet de cosmos éloigné des hommes

Femme-lumière comme un œil singulier

Qui pend des cieux

Femme-fée, femme-magie

Femme aux doigts d’or qui cousent des mots

Des mots comme des câlins d’ylang

Vert, tropical

Ylang en langues de chat

Vertes et jaunes

Lambeaux de nature divine

Qui tombent comme des lames

Femme au firmament

Femme nue sur le sable dormant

Femme fusion-nature

Nouvelle trinité du feu : jaune, vert, bleu

Trinité sans foi ni loi

Sans croix ni poisse collective

Sans ordre de marche arrière

Sans ordre, un point c’est tout

Trinité de la simplicité

Chassez le naturel, il revient au galop

Naturel ylang où l’on s’endort

Dans les bras de Morphée

Ylang comme un habit de soie

Sur la peau dorée

Comme une combinaison du soir

Sur la peau mouillée

Ylang qui berce les chagrins

Et les transforme en poudre d’or

Ylang qui défait les nœuds

Pour laisser un espace Pacifique

Ylang comme un souffle de soi

Comme un être retrouvé

Ylang comme une matière organique

Pour refaire une vie volée

Dans la longueur de la liane jaune soleil

Qui se penche sur l’eau dorée

Et la mord, comme un sexe

Offert devant l’éternité

 

 

Des fleurs comme l’air

Un air saturé de perles rares

Grises comme un jour de tempête aux Marquises

Des odeurs diaphanes

Qui perlent comme des gouttes d’eau d’Asie

Eau rosée de lotus

Eau dorée de jasmin Sambac

Eau bleue d’iris

Planté dans un bassin parsemé de nénuphars

Des fleurs qui s’unissent

Avec l’air et les eaux

Sans frontières entre les éléments

Des pétales de velours

Qui s’égrènent au fil du temps

Au fil des sources qui s’acheminent entre les continents

De la rose en gouttelettes bulgares

De la rose au thé et du thé à la rose

Thé blanc comme un matin blafard de lumière aveuglante

A Lombok

Des lotus clos comme des fenêtres de palais siamois

Au cœur de l’été de mars

Des lotus roses comme la rose de Taïf

Avec la respiration en plus

Des lotus qui émergent de l’eau

Comme des dards attirés par le cosmos

Des lotus en brassées

Les jours de marché dans Bangkok l’optimiste

Des orchidées violettes

En bouquets illimités

Des orchidées qui baignent dans une cuvette de cuivre

Et font un avec les parois du métal

Des orchidées de soie comme des écharpes nouées sur les seins

Nus au soleil tropical

Des orchidées qui suintent de la sueur sucrée

Comme d’énormes litchis qui explosent

Contre le palais assoiffé

Par l’ardeur d’une humidité qui cloue le corps

Aux draps du lit

Des frangipaniers blancs et jaunes

Qui parfument la marche du visiteur

De Lumpini dans l’aube exotique

Des tipaniés en colliers

Pour remplacer une chemise usée

Par la civilisation morte

La culture qui tue par l’habit

Et le devoir de la morale du mensonge

Des tipaniés qui mettent les rois à nu

Et dévoilent la lâcheté

Au ciel règne l’orchidée immense

Plus grosse que le soleil

Ouverte

Comme une coupole violette et verte

Une coupole crue comme une feuille craquante

Ses pétales de satin brillant

Retombent sur les âmes apeurées

Et les éclaboussent de molécules jasminées

Pour que les âmes regagnent la liberté

De vivre et de se mouvoir

Dans l’infinité de l’espace

Ouvert

 

Sandrine Teyssonneyre

 

Lien vers l’article Dictée du Pacifique 2020 (la grande gagnante a été Sandrine)

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Mots pour Maux avec Évelyne André-Guidici, un condensé de talents, auteure jeunesse, chanteuse, et plus encore !

Publié le par ecrivainducaillou.over-blog.com

Évelyne André-Guidici a été lauréate du prix Livre mon ami 2017 avec « Okaï et Choda », un récit de science-fiction passionnant, une fable écologique qui nous questionne sur notre place en tant qu’humain, sur Terre et dans l’univers et nominé pour le prix Natireva. Elle a créé une comédie musicale Asile au pays des merveilles et fait de nombreuses autres activités à la fois. Evelyne ANDRÉ, professeur de Lettres et écrivaine est un phénomène dans le microcosme littéraire calédonien en plus de son conte, elle nous propose le clip de son dernier album : Elles brûlent – 2020 avec un montage KHARMA LEGAL

Mots pour Maux avec Évelyne André-Guidici, un condensé de talents, auteure jeunesse, chanteuse, et plus encore !

Pas de commentaire inutile, on regarde, on se laisse emporter par sa dernière création

Publié dans Poésie

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Mots pour Maux : Joël PAUL écrivain blogueur

Publié le par ecrivainducaillou.over-blog.com

À personne,

 

C’est la fin du monde et pourtant j’ai envie d’écrire cette lettre sans savoir à qui l’envoyer, sans pouvoir la remettre à celui vers qui vont mes pensées.

J’aimerais tant que tu la lises, mon fils, toi, mes yeux, mon cœur, ma raison de vivre, mais nos destins sont liés. Nous allons subir le sort de nos congénères les humains et de la plupart de ce qui vit sur Terre. Cette fois la catastrophe annoncée n’est pas un canular. Depuis quelques jours les oiseaux ont disparu. Plus un chant, plus un sifflement, plus un piaillement dans ce qu’il reste des arbres et plantes de notre jardin qui sèchent sur pied. La puanteur, relent pestilentiel des cadavres de poissons et mammifères échoués sur le littoral, empeste l’air, pourtant nous habitons à cinq kilomètres du rivage. Les espèces s’éteignent une à une. Aucune ne résistera.

 

Aujourd’hui, tu as quand même voulu aller à l’école pour dire au revoir à tes copains. Je pleure des larmes de sang depuis que tu es parti. Je n’ai croisé que des gens hagards dans la rue en allant chercher quelque chose à manger chez l’épicier du coin. Il m’a donné une des dernières boîtes de conserve qui lui restent. J’ai bien dit donné. Il distribue ses produits depuis quelques jours. Les gens donnent tout, mais personne ne veut plus rien prendre. Pour quoi faire ? disent-ils. Les plus affamés acceptent seulement de la nourriture pour attendre. La Terre a été traversée par de la matière noire invisible, m’a dit l’épicier. On disait n’importe quoi pour annoncer la fin du monde. Des prophéties décrivant des catastrophes en tout genre avaient annoncé le pire, mais alors qu’il ne reste qu’une seconde affichée sur l’horloge de l’apocalypse, la doomsday clock de l’université de Chicago, on ne peut pas savoir ce qui a provoqué l’effondrement subit et irréversible des écosystèmes terrestres. Des rumeurs racontent des suicides collectifs de la population dans certains pays, mais comment vérifier, il n’y a plus aucune communication internationale qui fonctionne, et les avions ont déserté le ciel.

 

Reviens vite de l’école, mon fils. Reviens vite pour que je te serre dans mes jusqu’à la dernière seconde, et que nous traversions ensemble le miroir. Il y a encore tellement de choses que je dois te dire, tellement de conseils que je n’ai pas eu le temps de te donner. Je veux être avec toi, poussière parmi les poussières. Si nos âmes se tiennent par la main, tu auras moins peur du noir tandis que l’accélération de la matière nous propulsera à travers la galaxie, vers l’infini, dans le vide de l’univers. Tu auras moins peur avec moi pour affronter le cosmos sans toit ni plancher. L’essentiel est invisible pour les yeux, disait le Petit Prince de Saint-Exupéry. Nous allons peut-être le découvrir et faire un beau voyage. Nous ferons attention de ne pas tomber dans un trou noir. On ne revient pas d’un trou noir.

 

Reviens vite de l’école mon fils, c’est la fin du monde, on part ensemble.

 

Projet pour un concours Fin du monde écrit en 2012 que j’ai retrouvé hier (j’étais déjà optimiste en 2012J)

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Mots pour Maux : Catherine C. Laurent Auteure calédonienne confinée à Paris

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Trop tard

Il y a tant de choses compliquées tant de choses complexes
 

Mais il y a aussi des choses très simples

Leur prix est sans valeur tellement elles sont simples

Elles semblent ne rien valoir l'air de rien

Elles sont si précieuses cependant

Quand on ne les a jamais connues
Quand on les perd
On est si pauvre

Il ne faut pas être aveugle à ce qui semble sans prix

Les tsunamis ne sont pas loin  
Emergeant

Ensuite est une autre vie
Ensuite est trop tard

 

Catherine C. Laurent

Suivre ce lien pour retrouver Catherine C. Laurent à la Maison de Nouvelle-Calédonie

Publié dans Poésie

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Mots pour Maux : Déwé Gorodé, une légende vivante, une poétesse, une femme de conviction, respect !

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A L’ORÉE DU SABLE

 

Une salade du lagon

un verre de muscat

un rôti à l’ananas

un passage de mouettes

une dégaine marginale

se dorant au soleil

en début d’après-midi

frais comme de saison

de confidence Amicale

à la mesure du temps

en transparence turquoise

de lagon ensoleillé

à l’orée du sable

une image de gamin

fond en ma mémoire

et se confond en douceur

à celle du mien disparu

 

La mémoire est là

au début du sable

du temps

 

                     VIE INFINIE

 

Un ion est une poussière

de vie dans l’univers

une cellule est une victoire

vivante sur le froid de la mort

un millième de seconde

est une vie entière

dérobée à l’éternité

 

 

Infini                                 Une prière

accessible                        à l’aube

en fraction                      pour la grâce

de seconde                     d’un bout

du temps réel                d’éternité

 

    Instant

    de paix

    de l’âme

    en harmonie

 

frayant

en cosmogonie

de l’infini

 

HUMILITÉ

 

Dans le frais de l’aube

dans le bruit du vent

luit *Kaatâdaa

l’étoile du matin

en étincelles marines

lucioles argentées

sur la houle agitée

à l’idée du jour

en désir du soleil

 

 

Humble prière                                La paix de l’aube

sur le sable du temps                  est un rêve d’harmonie

qui nous emporte                         entre la nuit

vers les nôtres                                et le jour

vivant avec nous                           pour l’âme endormie

ou déjà partis                                 qui s’éveille

dans le cycle de la vie                 en quête de la vie

 

 

L’univers

l’infini

obligent à

l’humilité

* Mot en langue  paicî

Biographie longue car Déwé est une femme au destin exceptionnel :

Déwé Gorodé naît le 1er juin 1949, à Ponérihouen, sur la côte Est de la Grande Terre calédonienne, dans la tribu de Pwârâïriwâ, située à l'embouchure de la rivière qui donne au village son nom.

 

Études primaires dans la région de Houaïlou, baccalauréat de philosophie au lycée Lapérouse à Nouméa, licence de lettres modernes à l'Université Paul-Valéry de Montpellier : son parcours scolaire est brillant. En 1974, à son retour au pays, il la conduit à enseigner le français dans un collège catholique de la banlieue de Nouméa. Déjà, elle a dans ses cartons des poèmes dont l'écriture a commencé dès 1970, mais qui ne seront publiés que quinze ans plus tard.

 

En 1992, Déwé Gorodé participe à une mission de femmes au Mali. De 1994 à 1995, elle travaille pour l'Agence de développement de la culture kanak lors de la saison de préfiguration du Centre culturel Tjibaou. De 1996 à 1997, elle enseigne de nouveau le paicî à Houaïlou et Poindimié. De 1999 à 2001, elle dispense des cours d'histoire de la littérature du Pacifique et de littérature mélanésienne contemporaine à l'Université de Nouméa.

Dans le même temps, elle publie deux recueils de nouvelles et un recueil d'aphorismes.

 

Déwé Gorodé a assumé de 2001 à 2009 les fonctions de vice-présidente du gouvernement de la Nouvelle-Calédonie, en charge dans un premier temps de la culture et des sports, puis à partir de juin 2004 de la culture, de la condition féminine et de la citoyenneté. Depuis le scrutin de mai 2009, elle a quitté la vice-présidence mais demeure membre du gouvernement calédonien et a conservé le même portefeuille que dans la précédente mandature. Elle est, au 6 juillet 2019, la personne à avoir participé le plus longtemps aux Gouvernements néo-calédoniens, puisqu'elle en a été membre sans discontinuer de la création de cette institution en 1999 jusqu'en 2019.

Photo Déwé Gorodey à Sète en 2016 wikipédia

                                                  

Publié dans Poésie, Culture Kanak

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