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culture kanak

Le numéro 76 de Nuelasin est disponible et en téléchargement dans cet article.

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Le plus de la rédaction :

Bozusë ;

 Il pleut toujours dans la vallée. Le pont de la Tiéta est tantôt inondé tantôt praticable. Et notre rentrée scolaire en est tributaire. C’est toujours misère à chaque reprise de cours après les grandes vacances. Un peu comme la chansonnette de notre enfance. Levez-vous les soldats (ci-après.) Par la magie de l’Existence (j’espère), le vieux Dick de Xodre et Chef Apou de Tiéta (de là où ils sont) vont refaire leur apparition dans les songes de nos autorités pour leur dire de lever un peu plus le niveau de l’accès à la civilisation. C’était au vieux Dick (sénateur et élu politique du pays) que Chef Apou en a passé commande. C’était en 1976. Actuellement, qu’il pleuve un peu plus au fond dans les vallées de Koniambo et Atéou que les cours sont suspendus au collège de Tiéta ! Et cela depuis toujours… et dire que le massif de Koniambo qui s’étale de Koné à Tiéta (+30kms) surplombe notre établissement. Parlons plus de liberté, de fraternité mais pas d’égalité.  

Isolé.  

Aujourd’hui 05H45. 

Wws : Bonjour, comment va ? 

Bernard : ça va. Mais le pont ! (Il écarta ses doigts et les bougea séparément de haut en bas.) Hésitant. L’eau est montée encore plus. Elle est presque arrivée à la barrière du champ de Maman Orphée. 

Wawes : Et tu penses quoi ? 

Bernard : Ce sera bon pour ce soir minuit. Pas avant. Mais s’il continue de pleuvoir, c’est reparti pour un jour… 

Samedi matin, au café littéraire du snack Boob’s du Quartier Latin, Mme Kama, la traductrice des poèmes de Nicolas K. et de Frédérique A. du recueil Siji dröne pahatr, m’a quelque peu surpris : « Je pense que vous les protestants parlent mieux le drehu que nous les catholiques. » Tentatives d’explications : Billy Wapotro : « C’est la pratique langagière qui se repose sur la lecture de la bible en drehu. Et il a enclenché sur la deuxième traduction de la bible par (?) du français au drehu. Hnacipan Léopold : « La première traduction de la bible en français était faite de l’anglais vers le drehu ancien (le miny.) Cela avait pris 17 ans. Certains traducteurs avaient les pieds ankylosés qu’ils n’arrivaient même plus à les déplier. Dans la pratique, ce support linguiste (qu’est la bible) est enseigné le dimanche à l’école du dimanche. C’est la lecture assurée (silencieuse et à voix haute) et les explications en drehu. » Je me suis arrêté-là. Je n’ai pas rajouté que la liturgie du dimanche est dite en drehu. Etc… on y reviendra dessus. 

À la foire du Pacifique. J’ai signalé à un petit frère que j’allais passer le voir samedi après le café littéraire. C’est fait. Il était au stand de l’hôtellerie avec quelques autres de ses collègues. Il y avait du monde qui arrivait. Des kamadra surtout qui voulaient visiter les îles Loyauté. C’était bien mais l’annulation des vols sur Drehu pour cause de fermeture du terrain d’aviation par la décision des chefs posait problème. À la radio, le PDG du transporteur aérien expliquait qu’il y avait samedi 500 passagers laissés sur le carreau. Dimanche, si le mouvement continuait, 500 autres se retrouveraient dans la même situation et il leur serait très difficile de les remettre sur les listes des prochains vols. Heureusement que le mouvement n’a pas continué dimanche. « Vois-tu grand frère, on parle de développement et on ferme. » lâcha l’hôtelier excédé. Pff !

Question : Que pensez des décisions de nos chefs ? Personnellement, je pense que le sujet n’a pas été suffisamment débattu. Et Wanaham comme la girouette, pour un oui, pour un non, on ferme. On, ce sont les trois chefs (le cas échéant), autrefois c’étaient les syndicats … la fois prochaine, ce sera quelqu’un qui n’est pas content de sa femme parce qu’elle s’est barrée avec un autre mec qui s’attachera à la roue de l’avion au milieu de la piste. Les plus heureux de la décision de fermeture de l’aérodrome sont les petits diables de Fetrahe parce qu’ils vont pouvoir enfin se reposer du bruit. Les perdants, c’est toute la population prise en otage et habituée à ne pas sortir de sa poche. Résultat : de plus en plus les autorités ferment les robinets… bon je ferme aussi ma parenthèse.  

Pour Pascal P. et Kash X. lundi dans la soirée, j’étais en grande conversation téléphonique avec Tedo H. la classe. Elle m’a filé son contact sur fb (mp.) et on a parlé longuement de nos années/lycée. Grande est un gros mot, nous avons plus ri. Ça fait quand même quelque chose de revenir sur des souvenirs maintenant que nous sommes devenus ce que nous sommes et d’autres qui ne sont plus. Tout y passait. Des bons, des mauvais, mais souvenirs quand même. Sa voix toujours si sonore est haut perchée, proche du pince-sans-rire. Tedo la classe !

Pour cet envoi, je vous livre la chansonnette de mon enfance, transmise à la génération du dessous. 

Bonne lecture à vous. Wws

Auto/revers

Levez-vous les soldats (bis) 

Si vous n’a pas levé, je vais/veux dire au capitaine.

Je cherchais toujours pourquoi la génération du dessus riait de nous. C’était pendant le mariage du grand frère Billy Wapotro (1972 ou 73) ou bien d’un autre mariage à la tribu. On était tous des i, raides, alignés et l’air grave, le thorax bombé avant de donner le salut militaire dans une férocité mortelle. Les autres, Hnatu I, Hmeunë et Drumë nous regardaient de leurs grands yeux admiratifs, pensait-on, en se gardant de ne pas pouffer de rire devant nous. À la fin, ils nous acclamaient. Ils riaient mais pas celui du rire moqueur. On s’en douterait qu’on chantait une connerie.

Oui, je sais que cette rengaine a déjà été publiée. C’est dans Nuelasin 33

Oui deux fois maintenant, mais elle commence à me trucider les méninges. Dernièrement, pendant le deuil du vieux Kai-qatr à Tindu, arriva Kuanë. En me voyant, il se mit à rire. Et en se rapprochant encore plus pour me saluer, il bredouilla cet air comme signe de ralliement. Les autres de la famille ne comprenaient pas. Kuanë, pendant le mariage du grand frère Billy était le plus petit de nous. Il nous suivait partout et la seule fille Wenë. On ne voulait pas d’elle, mais c’était la compositrice. Et elle nous mettait en garde de ne pas chanter sa compo sans son accord. Maintenant, j’en ris. À l’époque, c’était féroce comme un salut militaire. On avait encore la tête tout remplie des films en noir et blanc que les militaires projetaient certains soirs sur le vieux mur de Eika, notre presbytère. John Wayne en était le héros. C’était le débarquement de Normandie, enfin je ne sais pas si l’acteur avait joué dans ce film. Maintenant que j’ai appris la chansonnette à Elisa et ma fille, ça n’arrête plus. Cette journée (dimanche), c’est le morceau avec le rewind assuré. J’avais quelque peu mal à la tête surtout que mon petit-fils (4 ans) s’y est mis. Il demandait toujours à sa petite maman et sa grand-mère de rechanter … à n’en plus finir. Au départ, j’avais idée qu’ils se moquaient de ma chanson. Ben non, visiblement, elle était devenue un leitmotiv. Tellement entraînant qu’on en finissait plus. Le pire, je chantais avec la chorale (pièce montée) et je me pliais à leur raconter à l’infini, dans quelle circonstance on chantait cette ritournelle que je qualifiais de bêtisier de mon enfance.  

Concluons levez-vous les soldats pour la rentrée scolaire. Si vous n’a pas levé, la direction de l’établissement va signaler vos absences à la CAFAT (vos parents connaissent bien la suite…) Hahaéèéè !!! 

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Le numéro 75 de Nuelasin est disponible et en téléchargement dans cet article.

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Le plus de la rédaction :

Bozu.

C’est la dernière semaine avant la rentrée. Tristesse pour certains et joie pour d’autres. Ces vacances ont été vraiment un peu spéciales pour nous tous pour raison de la covid avec en sus la variante qui n’allège pas la masse d’énergie pour trouver le remède pour. À chacun son poison comme chantait Réglyss. Personnellement, cette année me sonne à l’oreille comme déjà un départ. La retraite ce n’est plus pour longtemps. Je sais que je ne vais pas arrêter d’écrire, mais je pense fort au devenir de Nuelasin. Cela tombe bien de toutes les façons parce qu’il (Nuelasin) signifie, laisser pour la postérité. Je sais qu’il y aura quelqu’un de la génération future qui prendra la relève. Si le cœur seulement lui parle. 

Il pleut toujours et la chaleur n’arrange rien à nos journées. Un autre phénomène. Les mouches. Nous avons bon lavé les parterres et les murs, rien n’y fait. Elles sont toujours là et d’autres arrivent d’on ne sait. Elles foncent droit dans l’œil ouvert ou fermé. Ça empêche de dormir. On ne peut même pas se couvrir le visage avec la chaleur. Señorita.

J’ai déjà publié cet écrit (l’article Souvenir de Fiji) pour accompagner le numéro 52 du 20 mai 2021. Je voulais seulement que ce texte figure dans le journal pour partager la vie de nos pays frères et surtout que nous sommes en pleine rentrée des classes où nous devons penser aux inscriptions de la descendance. Voilà pourquoi. Y a aussi d’autres textes que je ferai revenir dans le petit journal comme les écrits de Saipö Jim, Tonton Kaudre et le défunt frère David. Je l’ai déjà fait pour JC Ukeiwe. Ainsi va Nuelasin. 

J’écris la suite de Nouméa. Hier jeudi, je rentrais dans la voiture en descendant de chez mon frère à Nouville et et et … sur le tableau de bord, le thermomètre affichait 42°c. Il est vrai que la voiture était fermée, oui mais j’ai laissé quand même une ouverture. Mon Dieu, cela me rappelle mes années de jeunesse dans la ville de Grenoble où les étés sont vraiment très rudes. 

Le texte qui suit est un écrit extrait d’une nouvelle qui me reste sous les coudes. Je traitais les disparitions à Drehu. Chose mystérieuse. Dans la forêt, dans la mer et on ne sait. Cette intro vous permet de comprendre la conclusion pourquoi les gens de Hunöj ne sont pas sollicités pour les recherches des disparus en mer. 

Bonne lecture et bon weekend.Wws 

 Partir 

Un soir, avant de dîner entre hommes, Simelem reçut un coup de fil de Waisoma sur le portable de son cousin. Il parut très gêné lorsque Thailue lui tendit le mob : « Waisoma ! » C’était juste pour lui demander s’il allait bien. Cela le perturba énormément mais le sommeil lui apporta le grand soulagement. Au milieu de la nuit, son rêve le fit prendre une douche. Une deuxième. Simelem était tout mouillé. Il avait rêvé de Waisoma. Il était passé à l’acte. Il mit naturellement sur le compte de la moiteur au cas où Thailue s’amuserait à lui faire une remarque sur cette agitation nocturne. Quelque part, il n’aurait pas tout à fait tort en ces temps de période cyclonique. Le lendemain, la journée coula douce. Il ne s’était pas levé. Il était resté allongé en faisant sans cesse revenir son rêve. Simelem était dans un petit nuage et pour lui, toute la réalité concrète allait s’accélérer. 

« Mon frère, pour ce soir t’as une idée ? Ça te dit de venir en ville ? Le coup d’un petit cinoche ? Allez, je t’attends à la place des cocotiers. » Silence. Simelem savait qu’il n’avait rien à dire non plus sinon de se laisser vivre. Vers la tombée de la nuit, changement de programme. Un taxi attendait Simelem dans le parking. Il fut surpris lorsqu’une voix le héla de très loin. Un temps d’arrêt comme une marque d’hésitation et il alla à la rencontre de l’homme qu’il reconnut tout de suite. Thailue debout à côté de la voiture l’invita à prendre place sur le siège arrière. Il n’était pas seul. La dame recula pour lui créer plus d’espace. « Waisoma ! » : s’écria-t-il. « Non, je suis sa petite sœur ; Sesëhnie. Waisoma m’a parlé de vous. » Reprit la dame dans une voix très douce. Simelem déduisit inéluctablement la raison de cette présence. Elle et lui. La promise était venue. Waisoma, Sesëhnie, le rêve de la nuit précédente. Simelem parut très gêné du service complet. « La vie n’est pas avare, un bienfait est toujours rendu au centuple. » N’est-ce pas ? Le leitmotiv de fin de discours revenait. Le cœur était à ses tempes et il pouvait compter ses battements. Les sentiments qu’il éprouvait devant les époux Thailue arrivaient au grand galop. Il avait du mal à donner de l’allure pour honorer le choix de sa belle-sœur. Pensait-il. Il était gauche. Ce n’était pas non plus dans ses habitudes. Si Thailue n’était pas là ! Il n’y aurait pas eu de bouleversement dans sa vie. « Trop choc ! » disaient les jeunes. Pendant tout le trajet, la conversation tournait entre le conducteur et Thailue. Le conducteur était arrivé sur le territoire voilà deux ans et comme par hasard chez tous les nouveaux-arrivants, il était lui aussi intéressé par la coutume et la culture kanak. La fête de l’igname était au cœur des discussions. De temps à autre, la parole allait vers les sièges arrière.  Et Simelem se gênait encore plus d’entendre son cousin faire appel à lui pour des explications au sujet de la chefferie Boula et de la fête de l’igname. Autant Sesëhnie, autant Simelem était muré dans une chape de plomb. Leur silence n’avait pas la même raison. A vrai dire, la demoiselle était plus à ses aises. Elle avait déjà toutes les billes en main. Elle était en plus d’accord pour convoler en justes noces. 

Après le dîner, et le cinéma Simelem accepta la proposition de son cousin. Sesëhnie avait déjà été bien rassurée. L’affaire était vite conclue. Les tourtereaux allaient passer la nuit sur la même branche, c’était leur nuit de noce avant l’heure. Ils rentrèrent.

« Le bonheur des uns fait le malheur des autres. Ehaé ! » C’était la voix de Waisoma qui réveillait sa sœur. Elle savait qu’ils étaient chez son mari. « Alors, Simelem… il t’a montré comment sont les gens de Hunöj ? » Sesëhnie souriait en jetant un coup d’œil vers son futur époux. Elle lui fit une tape amicale sur la poitrine. Le mode plein volume était enclenché. Ils écoutaient ensemble cette voix à la fois si lointaine et si proche. « Euh… ma sœur, je t’appelais parce que je n’ai pas bien dormi. J’étais dans un mauvais rêve. Et surtout que j’ai passé le reste de la nuit à chercher à lui donner un sens. Inutile !»

-         Mais si ça se trouve, ça n’a pas de sens…

-         Un rêve a un sens. Maman le disait mais il est toujours difficile de trouver la bonne lecture.

-         Commence par tirer le bon bout. Venons-en !

-      Ipo, la grande fille de Oncle Watroie, était assise sur une plage. Elle s’amusait à creuser un grand trou et dans le grand trou on dirait qu’elle allait pour jeter une caisse à l’intérieur de laquelle, il y avait des petits pieds et des petites mains qui sortaient de chaque extrémité. Ils s’agitaient.  

-       Elle a avorté. Sûr !

-       Peut-être ! Je ne sais pas, mais cela me stresse. Je sais que j’vais pas être bien de la journée. 

-      Oh ! Toi. Avec tes grands airs de diseuse de bonne aventure. Tu vas finir par faire venir des nuages sur ce beau soleil. Mais si ça se trouve, euh… t’es en voie de famille. A moins que ton mari ait dormi chez Simelem. Hahaha ! Attends Mass[1]. Maman disait aussi que des fois, faut comprendre le contraire de ce que la nuit a révélé. 

-     C’est vrai. Je me rappelle. Cela me console plutôt. En plus, j’ai eu le réflexe de retourner spontanément mon oreiller. Bonne journée et bisou à Simelem. Hé, tu n’oublies pas de faire aussi la bise à mon mari. Aouh tout seul ! Lui ! Pas dire ! »

Quelques temps après l’échange, la voix de Thailue résonna de la cuisine. Il appelait Simelem et Sesëhnie pour le petit-déjeuner. Il avait pris soin d’aller acheter des croissants et des pains au chocolat. « C’est pour que vous puissiez vite vous remettre d’aplomb ! » Avec un sourire à la commissure des lèvres. La réponse ne se fit pas attendre. C’était sa belle-sœur : « Föixa[2] ! » gratifié de trois coups de mains cadencés, une explosion de joie qui allait lancer la journée. Tous les trois rirent et passèrent à table. Simelem ce jour-là, n’eut pas droit à sa grâce matinée quotidienne. 

« Mon grand frère, ce geste est un signe de respect et de remerciement à toi pour la maison et à Waisoma. Je ne connaissais pas les arrangements que vous avez montés. C’était votre part pour l’édification de ma personne au regard de notre famille mais aussi de notre clan. Papa, il est vrai qu’il a vu le soleil avant ton père. Papa Trenamo vient aussi de nous quitter. Nos vieux partent au compte-goutte. Qui sait demain ? Je te remets ce tissu et ce billet pour avaliser la pensée de Waisoma, la femme à nous deux. Dire que j’accepte la pensée de prendre sa sœur pour épouse. Et je lui promets d’être fidèle toute ma vie. Ma parole, c’est à toi que j’ai donnée. Oleti. » Avant de prendre le geste devant lui, Thailue disparut dans sa chambre et revint avec une coutume. Il leva le tissu et le billet sur la table et remercia Simelem. Il disait que Waisoma était très heureuse de savoir qu’ils étaient chez elle dans son appartement à St-Quentin. Il rajouta que la suite se déroulerait sur Lifou pour annoncer aux oncles maternels et la famille. Plus tôt serait le mieux au regard du calendrier des activités de la tribu.      

***

Lorsque le bateau eut disparu à l’horizon, Simelem partit voir Iamele, un frère du même clan qui travaillait au port de Nouville dans une société de lamanage. Juste pour un café disait-il en compagnie d’autres cousins de la tribu. Ils échangèrent et la nouvelle prit la mer comme voguait une épave au fil de l’eau, au gré des vents et marées. Simelem allait se marier à Sesëhnie la petite sœur de Waisoma. Quelle actualité ! Elle allait arriver à Hunöj avant tout le monde. Vers le soir, malgré la proposition d’un autre frère pour le ramener, il appela le taxi n°) 217 de sa rencontre. 

Désormais il était vraiment seul. Sa nuit serait très longue. Sesëhnie et Thailue avec quelques autres personnes bénéficiant d’un voyage aller/retour d’un ami marin pêcheur qui allait récupérer une cargaison pour Tiga, partirent. Simelem allait seulement les rejoindre le lendemain par le vol régulier de la compagnie aérienne. Il allait d’abord s’inscrire aux bureaux des embauches pour une recherche d’emploi éventuel. 

A son arrivée à Wanaham, Waisoma était-là et tout le monde les félicitait. « Où est-elle la future épouse ? C’est pour quand ? Quand est-ce qu’on va monter à table ? » Toutes les questions s’entrechoquaient dans sa tête. Par moment, c’était le visage de Sesëhnie qui revenait ou plutôt les visages se confondaient. Tantôt l’un, tantôt l’autre. Peut-importe. Simelem ne faisait plus de différence entre les deux sœurs. Il les aimait kif-kif. 

Au wharf de Wé, ils ne trouvèrent que les pêcheurs de maquereaux et le lamaneur de l’île qui comptait ses cent pas sur les quais. « Et le bateau pour Tiga, est-il arrivé ? » : C’était Nyipitim le petit frère de Thailue. « Normalement dans la journée, mais là… oh ! Il ne devrait pas tarder. Sinon dans la nuit et même bien tard. Ça arrive. Je vous laisse mes coordonnées ? » Reprit le monsieur d’une démarche très dégagée et rassurante de chez les professionnels. « Ce n’est pas nécessaire. On reviendra. » Reprit Nyipitim. Ils partirent.  Le bateau du marin pêcheur ne fut jamais à quai. 

-   « Vous parliez de La Monique[3] ? » s’interrogeait-on déjà dans les premières communications radiophoniques. 

Les recherches furent aussi lancées comme pour toutes les disparitions, mais aux gens de Hunöj la problématique était tout autre. Ils ne furent pas sollicités. Simelem et Waisoma ne sortirent pas de la maison.

Ils vécurent ensemble à l’idée que ni l’océan ni même la grande forêt ne leur rendraient pour jamais ceux et celles qu’ils ont aimés de leur vie.

  1. [1] Ma sœur.
  2. [2] Relation incestueuse entre un frère et une sœur. Ici, une marque interjective voire affective.
  3. [3] La Monique est construite en 1946 en Nouvelle-Zélande pour l'US Navy. Il a disparu dans la nuit du 31 juillet au 1er août 1953 entre Tadine (Maré) et Nouméa. Le bateau, ou une épave, n'est jamais retrouvé. Il y avait à bord 108 passagers et 18 hommes d'équipage. Wikipédia.

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Le numéro 74 de Nuelasin est disponible et en téléchargement dans cet article.

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Bozusë

La bienvenue à une ancienne élève Clarisse que j’ai croisée hier dans une quincaillerie. Elle est aujourd’hui éducatrice dans un collège de la capitale. Elle passait entre les rayons et m’a reconnu même avec le masque. Elle est passée par derrière et m’a fait me retourner : « Bonjour M. Wws, c’est Clarisse. J’étais une de vos anciennes élèves au collège de Tiéta. » Nous nous sommes salués avec les règles de la covid en nous frappant l’un à l’autre le poing et nous avons discuté un moment. J’étais très heureux. Je l’ai remerciée disant que j’étais très content qu’elle n’était pas passée directement. C’était plutôt rare que des anciennes élèves viennent vers moi et m’interpellent. Très ravi. Bonne rentrée à elle et bonne lecture du petit hebdo. Nuelasin. 

En parlant de rentrée. Tiens, y en a une qui revient dans la vallée timidement. Je parle de la covid. J’espère qu’elle ne sera pas aussi sévère que 2021. Mais bon, il faut toujours s’attendre au pire. De nouveaux cas déjà sont à déplorer dans notre petite vallée. Mon Dieu, on n’est pas encore sorti de l’auberge disait-on. 

En plus du numéro 74 de Nuelasin, je joins un récit vécu et un taperas. Ce taperas-là, a marqué toute ma vie. Je l’ai écouté pour la première fois étant enfant, je pense en 1972 ou 1973. C’était lors de la disparition de ma petite sœur. La dernière de toute la famille. Je vous le livre. Il traite d’un nouveau départ avec un cœur très allégé. L’air est très entrainant, je vous jure. Bonne lecture mais surtout bon chant à tous. Wws

Adieu.

Une semaine plutôt, Aschell partit à Tanlo (un îlot de l’extrême nord de la Calédonie) pour le mariage des deux sœurs, Uria et Kulun. A son retour sur la grande terre, il passa un coup de fil à son petit frère pour prendre des nouvelles de leur grand frère. Henri n’allait plus très bien mais il parlait encore. Robert lui dit alors qu’une nuit à Tanlo, leur frère dormait au milieu de beaucoup de femmes, ses belles-sœurs. Il était en plus le seul homme. Henri avait répondu, le sourire au coin des lèvres, mais Aschell avait oublié la réplique. Entre eux, c’étaient des petits pics qu’ils se lançaient. Quoi ? Leur manière de maintenir leur lien amical.

Le dimanche de la première semaine des vacances, Aschell la passa à Djou dans la pointe nord du pays, chez la famille Dah. Ils étaient arrivés de l’îlot le matin de samedi. Le coup de fil passé après à Robert n’était pas bon. Henri est entré aux urgences de Nouville et transféré ensuite au Médipole. Le petit frère disait que leur grand frère avait cessé de s’alimenter. 

La deuxième semaine des vacances, voyait la famille de Aschell à Koumac jusqu’à jeudi. Vendredi c’était le départ pour Nouméa où il s’est rendu directement dans la chambre d’hôpital avec sa femme et Robert. Henri était l’égal de lui-même. Il allait rester là pour quelques temps, et ressortir. Pensaient-ils. C’était son habitude. On parlait, on échangeait. Henri était un abonné aux séjours hospitaliers de courte durée. Quand Aschell est passé dimanche pour la visite, son frère dormait. Profondément. Il demeura pétri sur la chaise à côté du lit du malade. Marienne son épouse, était debout et leur regard convergeaient vers le même visage dont les yeux étaient toujours fermés. 

C’était la visite d’une sœur catholique qui entre-temps avait interrompu le silence qui devenait pesant. Elle était rentrée et a réveillé le dormeur. Elle lui avait dit quelques paroles sûrement les mêmes qu’elle disait à tous les alités. Avant de s’en aller, elle demanda à Aschell s’il n’était pas un pasteur. Cela les fit rire, Marienne et son époux. C’était plutôt bien pour les sortir de leur abattement. 

Le soir de ce même dimanche, la petite famille repassa à l’hôpital pour la dernière visite. Aschell constata que l’état de son frère n’avait pas évolué depuis sa tournée de la matinée. 

Lundi, c’était la rentrée des vacances des deux semaines. Aschell était revenu au collège avec son épouse et sa fille avec la ferme intention de retourner pour une dernière visite dans la semaine. Mais il était déjà fixé sur le sort de Henri. Il voulait seulement dire adieu à son grand frère. 

Au collège, il n’avait pas le temps de penser à la famille. C’étaient les activités de la reprise qui prenaient beaucoup sur son temps de direction. Il passa alors la journée à gérer les sautes d’humeur des élèves et du personnel. Le soir, il repartit vers Nouméa. Avec Marienne et Walea. Aschell voulait laisser sa fille chez une famille de leur relation, mais il se disait qu’au fond, Walea n’allait pas se sentir bien et qu’elle allait tout le temps penser à son grand papa. Ils firent route vers la capitale. 

Aschell allait alors voir le grand frère pendant toutes les heures des visites autorisées. Ce qu’il fit. Il se rendit compte qu’il n’y avait aucune amélioration depuis la fin de la semaine. Il se dit alors que Henri, c’était pour bientôt mais il le gardait pour lui. Mais chacun de la famille qui rendait régulièrement visite au malade, avait déjà idée de la destinée. 

Le dernier soir, il y avait du monde dans la chambre. Hloea, la veuve en puissance, disait ouvertement que la voie de son mari était toute tracée. Elle attendait. Quoi ? L’Imprononçable. Les médecins de l’hôpital avaient déjà autorisé la famille à venir veiller pour accompagner le frère vers là où il doit aller. Hloea lui disait aussi à l’oreille que le médecin traitant avait même prescrit l’ordonnance d’augmenter la dose de morphine pour tranquilliser son frère. 

Quand Aschell lui a dit adieu, Henri était couché sur le ventre, la tête tournée vers sa gauche. Il ne recherchait plus à respirer comme il le faisait auparavant. Aschell conclut que la famille était déjà prête pour le grand voyage. Il était du calme insoutenable pour tous les vivants. Aschell se pencha vers le Grand Voyageur  pour l’embrasser sur la joue gauche et lui dire à l’oreille : « Ejeihëlai !» Il signifie : « Adieu ! » Il se releva pour balayer du regard autour de lui. C’était aux environ de 18h.

Et, tout le monde avait déjà passé beaucoup de temps avec Henri. Il y avait Hloea, Sidonie-qatr, la grande sœur Pauline, Welë, Franck et son épouse. Beaucoup de personnes de la belle-famille. Après s’être excusé et dit quelques paroles du bout des lèvres, il partit. Marienne et Walea le suivirent. Son épouse et sa fille pleuraient en prenant soin de se cacher le visage. Ils arrivèrent dans le nord en plein milieu de la nuit. A peine quelques temps qu’il eut éteint sa petite lampe de chevet que le téléphone sonna. Mamie Hloea : « Papa Aschell, papa Henri est parti, il y a à peine quelques minutes. Ils sont en train de le baigner. » : Disait-elle. Aschell ne parlait pas. Il lui dit seulement merci pour la nouvelle. Il raccrocha son portable et s’endormit.

Hetre wesiula ka traqa 

  • 1. Hetre wesiula ka traqa xuluhë qa hnengödrai/Une parole est arrivée, elle arrivait droit du ciel
  • Hna amamane ngöne etë ngöne umai Joxu/Pour être révélée dans de la pierre sur le mur de la maison du roi
  • Ch) - Asehë ni tuluthiö tuluthiö ngöne itulu/Je t’ai déjà pesé, pesé sur la balance
  • Nge asehë waiö ngöne itulu/Et on t’a évalué sur la mesure
  • Nge tha hace kö eö nyipi hmaloi/Pour ainsi dire que tu n’es pas pesant. Tu es vraiment léger
  • Kapë kilone lo itre huliwaiö Belesaza/Balthasar, ton bilan ne pèse pas lourd sur la bascule.
  • 2. Draniela qaja amamane itre trenge ewekë/Daniel a révélé les paroles 
  • Mene tekel ufaresin Belesaza joxu/compté, pesé, divisé, roi Balthasar
  • 3. Akötresie e hnengödrai kola atre hmekune/Dieu dans les cieux surveille
  • La itre huliwasë fe me troa tuëne fe/Le travail de chacun d’entre nous, et là-dessus il est d’une rigueur impartiale. 
  • 4. Thupëtresiji atrehë eö pengöne la itulu/Homme consciencieux tu es averti du résultat de la pesée 
  • Atre troa amamane itre gojenyisë/Il montre le chemin par où on doit aller.
  • 5. Drei la draine tro shë nyinyap macatre ka hnyipixe/Voici le temps venu où l’on doit faire des résolutions pour vivre la nouvelle année 
  • Nyinyape jë eö trejine hmaloi hë ngazoiö/Allez y frères et sœurs, courez maintenant que vos misères sont allégées.

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Le plus de la rédaction :

Bozusë. 

Nous sommes aujourd’hui le 21 janvier et annuellement, l’amicale de Hunöj tient sa kermesse ce weekend. Pour raison de covid, il ne se passe rien du tout à la tribu. Je revis seulement les souvenirs où j’animais à kolopi où des groupes venaient et se succédaient sur le podium. Désormais, cette page est tournée et le livre fermé. Jusqu’à quand ? 2023 seul le sait. 

Une joie de partager avec vous chères lectrices et lecteurs, un texte d’un écrivain de chez moi à Hunöj. Il me l’a envoyé l’année passée. C’est la deuxième fois que Saipö Jim m’écrit. Il décrit pour la circonstance un repas partagé sobrement avec une famille très modeste dans notre tribu. Il s’est trouvé que la dame qu’il a décrite est ma sœur adoptive. Et, j’ai adopté sa fille. Elle a fait ses études pour obtenir un master de bio-chimie à Lille. Elle est aujourd’hui biochimiste à Vavouto. 

J’ai remplacé dans son texte initial surnaturel par Invisible qui me semblait plus approprié par rapport à ma vision des choses. Ai-je raison ? That’s the question. 

L’autre changement est le prénom de la sœur que j’ai remplacé par celui d’une nièce. 

J’avais un autre texte à proposer, je vous le présenterai à la remise. 

L’autre texte, un poème, est de Jean-Luc David. Un ami aujourd’hui disparu. Rappelez-vous l’an passé, le plongeur qui s’est fait happer par les hélices d’un bateau alors qu’il était en train de plonger (se baigner) C’était en Équateur. Il était jadis une voix dans notre choral du Chœur de Voh. C’était avec Mme Yvana et notre grand Jacques à nous. Hommage. 

En ce moment, il fait très chaud dans la vallée avec le tonnerre qui brame de l’autre côté de la vallée. Vers Atéou. La grande crue va toujours charrier les grands troncs d’arbre et sa boue sur le pont de la Tiéta. J’espère qu’il n’y aura pas de drame humain comme les crues d’il y a peine trois semaines. 

Bonne lecture et bonne fin de semaine à vous. Wws

Leçon de choses

Nous devons prendre soins des nôtres, les personnes âgées en particulier, sans oublier les veuves et les enfants qui n’ont pas de papa pour aider. Le plus important est de planter un peu de bonheur dans le cœur de chaque individu, noir blanc ou jaune. Ce bonheur qu’on allume dans chaque être, nous revient toujours en récompense dans n’importe quelle circonstance. Certains l’appellent le karma. Peu importe à qui l’on procure ce bonheur, la Vie nous le rendra. L’Invisible agit toujours pour nous accorder sa juste valeur. 

Un soir, une force a agi en moi pour me pousser à aider une femme … celle de Hnaialu. Sûrement qu’un jour elle a rendu service à autrui pour que je le lui rende à mon tour. Parfois je pense à cette femme forte qui en l’espace d’une nuit a changé ma vie et ma façon de voir le monde. 

Le soleil brûlait la terre et la poussière se levait à chaque souffle de vent au milieu du champ. Avec mon père nous sortions les derniers tubercules avant de transformer l’ancien champ d’ignames en champ de patates douces. La chaleur nous brûlait la peau et la sueur parcourait notre corps comme pour nous rafraichir. Pas un seul chant d’oiseau ne sortait de la petite forêt avoisinante même les chiens qui d’habitude s’excitaient à la moindre alerte, se cachaient sous les feuillages. Avant de quitter le champ mon père rassembla quelques tubercules dans un trengadrohnu, sac en feuille de cocotier tressé.  Il y rajouta quelques oignons verts.  « Tu porteras ce sac à la femme de Hnaialu, ce soir » me fit mon père. Personne ne devait voir à qui le sac était destiné, sans doute pour éviter les mauvaises langues. La femme de Hnaialu est l’héritière d’une lignée de Joxu, chef dans la tribu.  

Le soir venu, je portais le trengadrohnu sur mon épaule et je traversais la tribu dans le noir. J’avais peur de marcher seul ; alors j’accélérais mes pas. A Pöj, je croisais des chasseurs de roussettes. Ils parcouraient la tribu à la recherche d’un supplément pour leur bougna du lendemain. A Béolan je rencontrais les garçons un peu plus âgés, ils étaient assis en rond autour de la cabine téléphonique. Chacun espérait recevoir un appel de son amoureuse. C’était ainsi que l’idée vint à l’un de ces grands frères, celle de composer la chanson Ma Béolan. L’air m’accompagna quelques peu sur la route : « Sonejëhi téléphone, je croyais que c’était pour moi » Sans doute pour rendre hommage aux nuits blanches, passées à attendre désespérément. 

Au magasin Ponoz alimentation je m’arrêtais pour acheter deux boites de sardines et continuais après jusqu’à la maison à Gailu. Devant la masse noire conique de la case, je vis une petite lumière à ma droite. Elle éclairait l’intérieur d’une maisonnée faite de feuilles de cocotier et quelques tôles ondulées posées dessus. Toute la devanture était noire. Je traversais l’espace qui devait être un jardin et sous mes pieds, l’herbe fraiche me donnait des frissons. Tous mes sens s’éveillaient. Je compris que je foulais un terroir sacré, un lieu très respecté par nos aïeuls. Plus je m’approchais de la famille et la peur envahissait tout mon être. Alors je pressais mes pas.  De la devanture qui servait d’entrée à la masure, je me trouvai face à la femme de Gailu assise sur le hnasidrohnu sur le sol qui lui servait de paillasse. Elle était assise dans le rond avec ses enfants autour de sa marmite. Une petite bougie continuait de lancer une lumière jaune-oranger sur le pourtour de la maisonnée. A ma vue, la maman se lèva et me sourit. Avec le sac sur l’épaule, je me dressai droit. Et je ne savais pas quoi lui dire, avais-je oublié toutes les paroles que mon père m’avait données ? Mais m’avait-il parlé quand il avait fixé le panier d’ignames sur mes épaules ? Je me sentais seulement tout petit et fasciné par la réalité tribale. La mienne. La dame était d’une grande taille. Svelte et élancée. C’était ce qui faisait sa beauté en plus de la couleur brune imprégnée par la lueur de la bougie sur son visage. Elle décrocha machinalement ma charge du dos et m’invita à me joindre au diner de la famille que je refusai en prétextant des raisons qui ne me venaient pas. Je bégayais. Elle insista en me tendant déjà une assiette: « à la maison, il y a toujours une place sur la natte pour celui qui arrive à l’heure du repas. » Je m’assis sur le sol en faisant bruisser les feuilles sèches de cocotier parmi toute la marmaille qui s’écartait pour me donner de la place. Je me sentis soudainement coupable. La pensée de partager le repas me pesa sur le cœur. « Ils sont plusieurs bouches à partager cette soupe aux choux des îles à la sardine à l’huile. Beaucoup d’huile. Wahmija me sourit. Elle me rassura de son regard bienveillant et ce bon petit monde me fit oublier que j’étais un élément en plus.  Un pique-assiette. Pendant le repas, je m’efforçais de m’empêcher de baisser la tête lorsqu’elle me parlait. Mais baisser la tête est un signe de respect chez nous. Il est vrai que la femme de Hnaialu insufflait le respect et la lumière de la bougie suffisait à faire rayonner toutes les joies du monde. Vivre. A la fin du diner qui s’était achevé bon gré mal gré, Madame me dit de bonnes paroles pour remercier papa pour les ignames, geste d’amitié et d’humanité verdoyante de Ponoz. « Que l’Invisible rende la pareille. » 

A la fin, je m’excusai à la famille pour m’éclipser. Wahmija me remercia encore pour je ne sais combien de fois. 

Sur le chemin du retour, un sentiment d’un travail accompli sembla avoir gagné tout mon être. Je me dis alors que j’ai semé une graine en faisant un don aux plus nécessiteux. J’avais aidé les miens. Dans le noir, je n’avais plus peur du monde. Le Monde. J’avais foi que mes aïeuls veillaient sur moi et que je vivais pour eux. Désormais le monde m’appartenait et le froid ne se posa même plus sur ma peau. C’était comme si une grosse couverture invisible était posée sur tout mon corps. Pour la première fois de ma vie, je me sentis utile, mais surtout bien dans ma peau. Je savais désormais où puiser mon bonheur. 

A présent, je n’arrête plus de remercier mon père pour le service qu’il m’avait demandé d’accomplir. Tout le bien que l’on donne à autrui, est un bien que l’on donne à soi-même. Nous ne faisons qu’impacter notre propre vie. Notre acte nous libère. Avant tout c’est pour soi-même que l’on agit. Il est vrai qu’en portant le sac d’ignames à la dame de la chefferie de Hnaialu, je lui avais procuré de la joie mais au fond mon père voulait me donner une grande leçon de la vie. Une belle expérience du travail accompli qui n’a pas de prix.

La rencontre avec Wahmija et ses enfants fut déterminante. Elle m’a permis de me connaitre. En prenant soins de la vie de quelqu’un d’autre, je me suis senti bien. Alors j’en ai fait mon métier. Chaque soir, je rentre du travail avec la perception d’un besoin assouvi. Je n’ai pas choisi mon métier pour gagner de l’argent mais plus pour vivre-ensemble dans le rapport à l’humain qui est au centre de mon activité de tous les jours. 

Suite de billet avec la poésie de David (suive ce lien)

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Le plus de la rédaction :

Je pense à Ginette Arhou. Elle est de Koumac. Elle est partie dans l’autre monde, (voila plus de je ne sais plus combien de temps.) C’est quand même dur de perdre une relation, c’était aussi à elle que j’envoyais mes textes pour corriger. Un soir, elle m’a invité pour conter autour d’un feu à la tribu de Gatope. J’ai accepté. C’est le texte ci-dessous que j’ai lu. 

Pendant le tournage d’un film (reportage sur une sœur poétesse, Imassango) nous sommes allés nous recueillir sur la tombe de Ginette à l’entrée du village de Koumac. A quelques mètres du bord de la route, Ginette se reposait dans le cimetière plutôt familial. La poétesse parlait mais je ne l’entendais pas. Je me tenais assez distant de ce lieu de rendez-vous. Je saisissais seulement quelques paroles, des bribes, entre les bruits de moteur des voitures qui roulaient à vive allure. Les usagers ne voyaient pas la résipiscence de l’évènement. Moi, je me suis éloigné encore plus en remontant dans ma voiture. Les paroles s’envolaient alors dans le vent, d’autres mourraient là sur l’herbe folle qui poussait dessus la tombe. Ginette à travers cette verdure nous suivait sûrement. 

Nuelasin 72 est un mélange de ce qui a été amorcé l’année dernière et celle de 2022. Je souhaite à vous une bonne lecture et à vendredi prochain. Wws 

 Cette nuit, Piliwe sortit de sa réserve et agressa Mazalujë. Sa force enroula d’une main sa tignasse et dans l’autre un gourdin qu’il avait arraché du jardin. Il était à deux doigts de la tuer. Excédé de jalousie. Mazalujë ne broncha même pas. Elle était sur ses genoux, elle pleurait parce que son mari l’avait traînée hors de la maison. Chez eux. Sa femme, plein de larmes dans le regard allait se laisser mourir. Elle lui dit alors en levant les yeux: « Fais-le ! » Elle laissa couler quelques temps pour bien marquer sa sincérité. Elle ne se débattit même pas. Elle était accroupie sur le sol. Mais il n’y eut rien. Alors, elle rompit le silence. Elle sortit les paroles des promesses qu’elle avait faites à Piliwe. « On s’était marié Piliwe mais tu connaissais la vie que je menais. Pour rien au monde, je ne l’abandonnerai. J’ai même juré sur la tête de l’oncle de nos enfants, Inegit. Et tu le sais, c’était à toi que j’ai dit même que tu étais avec Gérald ta putain de caporal de compagnie et tu étais d’accord sinon on ne se mariait pas. Maintenant, tu vois Wazika, Cilako et Dralue, ils sont bien de toi. Tu étais allé même à m’obliger de faire ce fichu test d’ADN. Ma parole ne te suffisait pas pour dire que nos enfants sont bien de toi. Ne me prends pas pour la tige de roseau creuse à laquelle ta mère aime assimiler les femmes infécondes. Tes frères n’ont pas de gosses, tes sœurs non plus. Des puits à sec. Et, maintenant que me veux-tu ? Ma mort ? Tue-moi, ma vie je te l’ai déjà donnée. Ma mort aussi. Je suis devenue morte à l’instant où tes sœurs sont venues me détacher et m’arracher à mon clan[1], à l’heure même où les cloches ont sonné[2] pour moi, chez toi. Dans ton église. » Le gourdin tomba de la main du justicier. Juste à côté de Mazalujë. Tous deux le fixaient. Un cœur de gaïac noir. Lourd. Piliwe était aussi lourd que noir de jalousie. Comme son gaïac. Amorphe, anéanti, il n’était plus un homme. 

Extrait de la nouvelle : Sous la fumée de Vavouto du recueil De séduction en séduction de Léopold Hnacipan

[1] Ils sont venus m’arracher à mon clan : évoque la coutume des Calédonie selon laquelle les sœurs de l’époux allaient détacher l’épouse et l’amener avec elles dans leur clan. 

[2] Les cloches ont sonné : pour célébrer le mariage. La religion a une très grande place dans le quotidien de la tribu.

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Le numéro 71 de Nuelasin est disponible et en téléchargement dans cet article. Léopold est de retour

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La rédaction: Heureuse année 2022. Je voudrai m’excuser à vous chères lectrices et lecteurs pour ce long silence. C’aurait pu être un silence définitif vu que j’ai contracté le virus de la covid qui a nécessité mon isolement. Depuis, je me remets mais avec des séquelles comme l’essoufflement qui ne me quitte pas. … Voir la suite dans le PDF à Télécharger suivre le lien

Responsable de la publication: Léopold Hnacipan

Si je ne reprends pas Nuelasin, c’est comme si je suis parti dans le mauvais vent. Non, faut que j’écrive pour prouver à moi-même que j’existe. J’exulte! 

J’aurai pu le faire depuis, mais je ne le pouvais pas. Je rêve beaucoup mais on dirait que cette faculté-là (si c’en était une) m’a quitté. Elle revient petit à petit. L’usage des doigts me revient aussi. Je n’avais pas repris le travail depuis septembre. C’est que je m’essoufflais pour monter les escaliers à côté de la guérite pour aller au collège. 

À l’heure où je vais publier Nuelasin pour repartir, j’ai une grande pensée à celles et ceux qui nous ont quitté. Certains sont des lecteurs fidèles. Oleti. En ce moment, c’est le deuil de la maman des fils Ukeiwe. Cela me va droit dans le cœur surtout qu’ils sont de ma famille mais sutout aussi qu’ils me sont très proches par leur travail qui touche à la littérature. Nous avons les mêmes sensibilités. Qu’ils reçoivent mes condoléances en ces jours difficiles. 

Je reprends aussi en plus du journal, l’écrit (une interview) auprès de mama Waitha. C’est chez elle qu’a vécu Drikona Jean Ukeiwe, lorsqu’il enseignait à Hunöj. C’est de lui, Ataï (combien de temps encore ?), Troni a treijepin lo itre drai hnapane (repris par Reglyss le groupe de l’Hérault) et bien sûr Rozanë. Allez, je vous laisse en espérant vous retrouver vendredi prochain. Wws

Le puits de Hunöj. (suite et fin)

         Je suis chez Mama Waitha[1], ma grande-sœur[2] mais qui est aussi une des grands-mères de la tribu. Elle habite devant le temple. J’allais tout le temps la rencontrer lorsque j’arrivais à la tribu. Elle est une des personnes ressources de l'ancienne génération dont nous avions toujours besoin. Aujourd'hui, Mama Waitha a 79 ans. Elle était née en 1936. Je suis venu cette après-midi pour lui poser quelques questions au sujet de l'eau de la tribu. Je voulais savoir comment les gens de son époque se comportaient et comment l’eau était gérée quand Mama Waitha était arrivée à la tribu en épousant un homme de Hunöj.

Wawes : Et, à cette époque-là comment faisiez-vous pour vous baigner ? 

Mama Waitha : Chacun se baignait avec l’eau d’une seule bouteille et c'était suffisant. Moi, j'avais ma bouteille et pareillement pour les autres. Il n'était pas question de se baigner avec plusieurs bouteilles et de dépenser l'eau comme on le fait au temps d'aujourd'hui.

Wawes : Et vous arriviez à vous savonner tout le corps avec votre manière de vous baigner ?

Mama Waitha : À notre époque, on économisait l'eau et le savon. Et nous étions très propres. Quand je vois la génération de maintenant, je remarque que même après vous être lavés, vous paraissez toujours sales. J'ai l'impression que vous ne savez pas vous baigner. Vous vous lavez, vous vous savonnez et après vous vous essuyez. Et, quand on regarde la couleur de la serviette, elle est sale. Et elle est toute noire parce que vous n'avez pas frotté votre corps d'un linge ou de je ne sais quoi.

Wawes : Est-ce que les gens de votre époque avaient beaucoup de poux dans les cheveux ? 

Mama Waitha : Effectivement, les filles comme les garçons. Ils avaient des poux dans les cheveux mais je ne pense pas que ce soit comme les filles et les garçons de votre époque. Quand on sentait qu’on avait des poux, on pressait du citron dans la chevelure. C'était suffisant. Sinon, on s’épouillait des après-midis entières. Il n'y avait rien d'autre à faire. Les peignes à poux viennent tout juste d'arriver. Comme les autres produits d'ailleurs que nous trouvons dans le commerce.

Wawes : Et les gens des deux bouts de la tribu, Hnyamala et Drepo, venaient-ils aussi pour puiser de l'eau dans le puits à côté du temple[3] ?

Mama Waitha : Le puits en effet était la propriété de toute la tribu. Et tout le monde venait pour puiser son eau. Comme je le disais, chacun venait avec son seau. Une fois qu'ils ont fini de tirer ce qui leur fallait, chacun repartait avec sa bouteille et son seau. Tu sais, si nos vieux n’avaient pas creusé ce puits, je ne pense pas qu’il y aurait eu une tribu par ici ou alors… la vie serait très dure[4].

Wawes : Et pour nettoyer le puits, comment faisiez-vous ?

Mama Waitha : Avant, c'était le vieux Ixöeë[5] qui descendait pour nettoyer le fond. On le descendait parce qu'il était aveugle ou malvoyant. On disait de lui qu’il n'avait pas le vertige et surtout qu’il n'avait pas peur. C'était comme ça. On attachait alors un siège au bout de la corde comme on le faisait pour un seau et on laissait descendre le vieux Ixöeë jusque dans le fond du puits. Il ramassait alors les feuilles mortes, les brindilles de bois mort et de l'herbe sèche qui était tombée dedans à cause du vent et qui pourrissait dans le fond. Il y avait aussi un autre vieux que Ixöeë, c’était Kamenu-qatr.

Wawes : Et comment ce puits avait-il été creusé ?

Mama Waitha : Je ne sais pas. Mais pour le nettoyage, les vieux avaient une technique. Ils descendaient dans le puits le vieux Ixöeë ou le vieux Kamenu, au bout d'un siège à l'aide d'une poulie. Les deux vieux ne descendaient pas directement dans le vide ; de chaque côté du trou il y avait comme des marchepieds que les hommes tâtaient au fur et à mesure qu'ils descendaient.

Wawes : Est-ce que les vieux avaient déjà sorti des poissons, des anguilles ou des bêtes de ce genre de l'eau du puits ? 

Mama Waitha : Du tout.

Wawes : Y avait-il eu des accidents survenus à l'époque liée à l'entretien de ce puits ?

Mama Waitha : Même pas.

Wawes : A qui revenait la tâche de puiser l'eau ?

Mama Waitha : Cette tâche incombait aussi bien aux hommes qu'aux femmes de la tribu. Pour nous ici à la maison, tout le monde pouvait aller puiser de l'eau ; les enfants mon mari et moi-même. Parfois on se retrouvait tous là-bas mais la plupart du temps, c’était juste moi.

Wawes : A quelle heure de la journée vous vous retrouvez au puits pour assurer cette corvée ?

Mama Waitha : À la maison, on allait puiser de l'eau plutôt vers la matinée. Mais la tendance était générale. Toute la tribu se retrouvait au point d'eau. Je pense que c'était parce que le petit chef de la tribu avait décrété qu'on laissait les gens se servir au puits dans la matinée pour leur besoin de la journée après c'était fermé jusqu'au lendemain. C'était encore l’époque de Hmeleu qatr[6]. C’était lui qui avait décidé cela. 

Wawes : N'y avait-il pas de quotas de bouteilles d'eau pour chaque maison ?

Mama Waitha : Non, on pouvait remplir autant de bouteilles que l'on voulait. Pour nous à la maison, on remplissait nos bouteilles qu'on laissait là-bas à côté du puits et après on faisait des allers et retours pour les ramener chez nous. Les gens qui avaient de la force pour tirer le seau du puits avaient beaucoup d'eau aussi. Tu sais, l'eau du puits provient sûrement d'une grande nappe phréatique. Une source intarissable.

Wawes : Et comment tu trouves cette eau comparée à l'eau de nos jours ?

Mama Waitha : L’eau d'avant à mon avis était beaucoup plus propre. Elle était plus claire et au niveau du goût, on ne sentait pas le plastique ni la tuyauterie moderne. Maintenant on sent aussi que dans l’eau il y a des produits qui y sont ajoutés.

Wawes : Avez-vous été malade d'avoir bu cette eau du puits ou vous est-il arrivé de vous trouver face à des personnes qui avaient souffert d'avoir bu cette eau ?

Mama Waitha : Non à vrai dire. D'abord tout le monde était obligé de boire cette eau mais il ne m'était jamais arrivé de penser que quelqu'un puisse tomber malade d'une diarrhée par exemple ou d'une autre maladie quelconque.

Wawes : Est-ce que quelqu'un était venu à l'époque pour analyser cette eau ? Un scientifique par exemple.

Mama Waitha : L'analyse de l'eau n'était jamais arrivée ni dans mon esprit ni dans celui des autres. On ne pensait pas qu'on pouvait tomber malade de cette eau que nous avons bue du puits à côté du temple et cela depuis des générations.

Wawes : Est-ce qu'il y a déjà eu des histoires je veux dire des mésententes ou des querelles à cause de l’eau ?

Mama Waitha : Pas à ma connaissance. Au contraire, ce puits nous rapprochait. Il rapprochait nos familles, nos clans, il n'y avait à aucun moment des problèmes à cause de l'eau. Je trouvais qu'il y avait plutôt une bonne gestion de la denrée mais surtout qu'il y avait de l'amour de l'eau. Tu sais des fois, on n'avait pas besoin de nous déplacer vers le puits de la tribu ; quand on n'avait pas d'eau on demandait à la famille d'à côté, à l'oncle, à la cousine, etc.… avant de nous rendre au puits. 

         Pour se laver, chacun prenait sa douche chez lui. Il n'y avait pas de douche publique[7]. Cette idée-là était venue bien après mais dans les autres tribus. Chez nous, nous n'avions pas de douche pour la collectivité ; les sanitaires qu'ils appelaient. Pour nous laver, nous n’avions besoin que d'une seule bouteille. Et nous arrivions vraiment à nous débrouiller avec.

Wawes : Est-ce que vous aviez du savon à l'époque ?

Mama Waitha : Tu sais, à l'époque nous allions couper des branches de Feja, nous enlevions la peau après nous grattions l'enveloppe jusqu'au cœur. Nous mélangions de l'eau à tout cela et la mousse montait. Il moussait beaucoup. Avec cela on se baignait et on lavait aussi notre linge. On était aussi éclatant que le linge que nous portions.

Wawes : Est-ce qu'il y a eu des histoires d'amour à cause de ce puits ?

Mama Waitha : Je ne sais pas.

Wawes : Je pose la question autrement ; y a-t-il eu des histoires adultérines au bord du puits ?

Mama Waitha : Oui, c'était le cas de Joséphine[8] et du Vieux André. À cause d'accompagner pour puiser de l'eau la femme de quelqu'un d'autre au puits, le vieux André a fini par en être amoureux. Pareillement pour la vieille Joséphine qui n'allait pas au puits avec son mari mais elle allait aussi au champ avec le mari de quelqu'un d'autre.

Wawes : Vous est-il arrivé de puiser de l’eau pour faire boire vos animaux comme des chevaux par exemple ?

Mama Waitha : Ici à la maison, mon beau-père avait cinq chevaux, des mâles et des femelles. À côté, il y avait le vieux Leitre qatr, il possédait un troupeau. Ces vieux-là amenaient leurs chevaux au puits du temple pour les faire s’abreuver.

Wawes : Et, vous ne vous fâchiez pas que les autres fassent boire leur troupeau dans le même puits que vous ?

Mama Waitha : Non. Ils faisaient boire leurs bêtes en puisant l’eau du puits comme nous le faisions pour notre usage domestique. On ne peut pas reprocher aux uns et aux autres de faire boire leur bête à cet endroit. Nous faisions aussi appel à eux lorsque nous avions des charges lourdes à rapporter de nos champs. Dans les coutumes ; ils amenaient leurs cochons pour la viande. Il n'y avait pas beaucoup de maisons qui avaient des bêtes pour les coutumes. Chez nous, mon beau-père donnait un seau par bête et c'était suffisant. Et, il les faisait boire tous les trois jours non pas qu'il pensait à la réserve d'eau qui s'épuisait mais plus parce que c'était difficile de tout le temps aller pour faire boire les bêtes.

Wawes : J'arrivais chez toi et tu n'avais pas d'eau pour m'offrir un café, comment tu aurais fait ?

Mama Waitha : Pour le café nous n'avions pas d'eau. On allait seulement payer sa tasse chez le vieux Leitre qatr. Il avait une réserve d'eau suffisante parce qu'à la tribu il était le seul à préparer le café à cinq francs la tasse[9].

Wawes : Après le puits à côté du temple, apparaissaient de plus en plus des citernes d'eau dans chaque foyer. Qui c'est qui a commencé à creuser une citerne d'eau à la tribu ?

Mama Waitha : Je ne sais pas. Quand je me suis mariée ici j'ai vu qu'il y avait déjà la citerne de la tribu à côté du temple pas loin du puits mais on ne s'en servait pas. Pourquoi ? Je ne sais pas.

Wawes : Une date ?

Mama Waitha : A l'époque du vieux pasteur Mawe[10].

Entretien assuré par Hnacipan Léopold auprès de Mme Vve LUANANA Waitha qatr, le 17 juin 2015

 

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Deux nouvelles publications ALK, Louis-José Barbançon, et Nicolas Kurtovitch - Frédéric Ohlen, traduites en langues kanak.

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Deux nouvelles publications ALK,  Louis-José Barbançon, et  Nicolas Kurtovitch - Frédéric Ohlen, traduites en langues kanak.

Deux nouvelles publications de l’ALK :

Louis-José Barbançon, et Nicolas Kurtovitch et Frédéric Ohlen, traduits, à leur demande, en langues kanak.

  • “Poésie, siji dröne pahatr” de Nicolas KURTOVITCH et Frédéric OHLEN. Texte en drehu
  • “La itre iape së ka hetre iwaan, Nos ailes ont des raçines” de Louis-José BARBANCON. Texte en Drehu, Nengone Iaai.

Source : Académie des Langues Kanak (ALK) 29, rue Georges Clémenceau – Centre-ville – Immeuble « Le Botticelli » – 6ème étage BP 274 – 98845 NOUMEA CEDEX – NOUVELLE-CALEDONIE Tél : (687) 28.60.15 – Fax : (687) 28.60.35 Courriel : alk@alk.nc – Site web : www.alk.n

Poésie, siji dröne pahatr de Nicolas KURTOVITCH et Frédéric OHLEN.

Présentation de l’ouvrage :

Sur les sentiers de l’île de Lifou les feuilles de fougères « pahatr » et autres plantes témoignent encore de nos jours d’une pratique Drehu : le « siji dröne pahatr ». Celle-ci consiste pour celui qui chemine à graver un signe, un mot, un code, un surnom sur le support végétal à destination d’une autre personne.

Ce recueil poétique de Nicolas KURTOVITCH et de Frédéric OLHEN est avant tout une invitation à décrypter le signe et à le transcender pour y extraire l’universalité de l’émotion. C’est une marche pas à pas à travers le Pays : « Chemins de sang et de haine », « Poèmes de la Côte Est » (Kurtovitch)… Mais aussi un regard sur la région miroir, de nos aspirations comme dans « Poème à Katherine Mansfield » (Kurtovitch)…

Ainsi les chemins deviennent initiatiques, et contemplatifs car « Tout est présence » (Olhen). Les destinées se signalent pour des rencontres singulières faites de « Bribes » (Olhen) et d’animaux fantastiques tel « Un Éléphant de cristal » (Olhen). Ici marcher signifie s'accompagner, se rencontrer, se saluer, avancer, reculer, s'arrêter, regarder derrière comme devant et tisser sur les nervures des « pahatr » vivantes un lien avec l’autre.

Frédéric OHLEN

Frédérix Olhen à ST Malo

Frédéric Ohlen, poète et romancier français, naît à Nouméa (Nouvelle-Calédonie) le 15 décembre 1959. Sa famille y est installée depuis six générations. Sur son arbre généalogique, des émigrants allemands, des déportés de la Commune. Il grandit dans la dernière ferme de sa ville natale, en des lieux où la brousse et l'espace urbanisé s'entremêlent et nourrissent son imaginaire. Très engagé dans la vie culturelle calédonienne, il est en 1989 à l'origine du concours de science-fiction TranspaSci-Fique, mais également du Prix Orphée de poésie.

Son engagement au service de la création prend aussi la forme d’une maison d’édition, L’herbier de feu. Il est officier des Arts et des Lettres et reçoit, en 2021, le prix Arembo de la Poésie, attribué conjointement par l’association Ecrire en Océanie et la Mairie de Boulouparis. Consacré par les éditions Gallimard avec son roman Quintet, il demeure une référence classique et innovatrice dans le paysage littéraire local et national.

Nicolas KURTOVITCH

Prix Arembo en 2020, photo EEO

Poète, romancier et dramaturge, Nicolas Kurtovitch naît à Nouméa le 20 décembre 1955. Sa famille maternelle est installée en Nouvelle-Calédonie depuis 1843, ce qui l’enracine affectivement et culturellement sur le territoire, en dépit de ses racines yougoslaves et de ses nombreux voyages.

Engagé politiquement et socialement dans l’histoire littéraire calédonienne il a très tôt initié une dialectique entre des voix qui, affirmant leur diversité, manifestent dans le même temps la possibilité d’une parole partagée. Influencé par le taoïsme, conscient de l’impermanence de événements, il se montre soucieux de la mesure et du détachement, cultivant le présent, se montrant explorateur des soubresauts et des tréfonds de l’âme humaine, rêveur et observateur de scènes de rue, objecteur de conscience et pourfendeur des laideurs du monde.

Recueils de poésie, romans pièces de théâtre s’enchaînent et de nombreux prix consacrent l’écrivain, régulièrement invité des salons littéraires et des résidences d’écriture. En 2021 il reçoit le prix Arembo de la Poésie, attribué conjointement par l’association Ecrire en Océanie et la Mairie de Boulouparis.

La itre iape së ka hetre iwaan, Nos ailes ont des raçines de Louis-José BARBANCON

Présentation de l’ouvrage :

De qui sommes-nous les héritiers ? C’est par cette question que Wieni Robert Xowie, maire de Lifou, a interpellé Louis-José Barbançon historien calédonien. Il nous invite à un voyage initiatique à contempler le sillage d’hier à travers le parcours de femmes et d’hommes de Lifou et Tixa qui ont marqué l’ensemble de la société calédonienne. Depuis Elia Trijikone, premier maire de Lifou à Case Kanyan footballeur en passant par Fote Trolue premier juge kanak, sans oublier Ieneic Jacques Iekawe haut fonctionnaire d’État, l’historien nous propose au gré de son cheminement de vie une approche intimiste des acteurs d’hier et des héritiers d’aujourd’hui.

Tous avaient la singularité de puiser dans leurs racines la force de s’envoler au-delà des assignations que leur imposaient leurs époques et de s’envoler vers de nouveaux rivages, comme une ode à la liberté.

Weniko Ihage, Directeur de l’ALK donne un visage à ces acteurs par une galerie de portraits qui clôture le propos de l’historien. Il fige ainsi dans le temps autant de visages, « qëmek », en drehu pour les générations futures.

Louis-José Barbançon

Historien, est originaire de Nouméa, Nouvelle-Calédonie. Professeur certifié hors classe à la retraite, descendant direct de condamnés aux travaux forcés, il travaille depuis plus de 30 ans sur la transportation et la déportation en Nouvelle-Calédonie.

Silo 2020, Louis-José Barbançon reçois le prix Popaï pour son ouvre le Bagne Calédonien (Le travail d'une vie)

Silo 2020, Louis-José Barbançon reçois le prix Popaï pour son ouvre le Bagne Calédonien (Le travail d'une vie)

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Le plus de la rédaction : Bonne lecture à vous. Wws

Bonjour, avec un peu de retard (16h03). Je vous propose une partie d’un entretien avec une grande sœur, grand-mère de la tribu. C’est au sujet de l’eau, un problème récurrent aux îles Loyauté et notamment à Hunöj. Bonne lecture à vous. Wws

         Le puits de Hunöj.

         Je suis chez Mama Waitha, ma grande-sœur qui est aussi une des grands-mères de la tribu. Elle habite devant le temple. J’allais tout le temps la rencontrer lorsque j’arrivais à la tribu. Elle est une des personnes ressources de l'ancienne génération dont nous avions toujours besoin. Aujourd'hui, Mama Waitha a 79 ans. Elle était née en 1936. Je suis venu cette après-midi pour lui poser quelques questions au sujet de l'eau de la tribu. Je voulais savoir comment les gens de son époque se comportaient et comment l’eau était gérée quand Mama Waitha était arrivée à la tribu en épousant un homme de Hunöj, Naxue Luanana.

         Wawes : Mama Waitha, je voulais te poser des questions au sujet du Grand puits à côté du temple. Je voulais connaître ta pensée mais surtout comment les gens de la tribu utilisaient l’eau de ce puits.

Mama Waitha : Personnellement, je ne connaissais pas trop bien l'histoire de ce puits. Quand j’étais arrivée ici pour la première fois pendant mon mariage il y avait déjà le puits.

Wawes : Et vous, vous n’aviez pas de puits ici chez vous à la maison ?

Mama Waitha : Non, nous n'avions pas de puits ni de citerne ni de réservoir d’eau.

Wawes : Et du coup, vous vous rendiez au puits de la tribu pour vos besoins domestiques.

Mama Waitha : Eh bien, c'était là-bas que nous allions puiser de l’eau pour notre foyer. Nous puisions de l'eau en tirant sur une corde.

Wawes : Et avec quoi vous puisiez votre eau ?

Mama Waitha : Nous amenions avec nous le seau de la maison. Arrivé au bord du puits, nous attachions l’anse à la corde que nous descendions dans le puits. La corde était la propriété de la communauté. Elle restait là-bas à côté du puits. On descendait le seau dans le puits à l'aide d’une poulie et on le remontait une fois qu'il était rempli. Il était toujours plus facile de puiser de l'eau en groupe. Individuellement, le travail était plutôt pesant. Le poids de l'eau et du seau était très lourd. Le seau était une marque américaine arrivée chez nous après la deuxième guerre mondiale. C'étaient les Américains qui nous avaient fait parvenir cet ustensile. Je disais que le travail était moins pénible si nous nous retrouvions en groupe mais lorsqu'on était tout seul, le travail était très corvéable. C'était le cas pour nous autres ici à la maison parce qu’on était seulement deux à aller puiser de l'eau. C'était une très lourde tâche. On retirait alors l'eau du puits et nous remplissions nos bouteilles que nous disposions à côté de l'ouverture. Beaucoup de bouteilles en verre. À l'époque, on ne laissait pas traîner les bouteilles vides. On les récupérait pour les stocker à la maison. On trouvait toujours leur utilité. Celle de contenir l'eau pour notre usage domestique. 

On pouvait voir le fond du puits à cause de l'eau aux reflets d'argent. Elle bougeait comme si elle coulait doucement. On pouvait même regarder le seau descendre jusqu'à toucher le fond. Avec le recul de l'âge surtout, je me rends compte que le puits était quand même très profond. Avant, je ne m'en rendais pas compte. C'était peut-être à cause de mon âge et de ma force. Quand on se retrouvait à plusieurs, on se mettait à deux ou à trois pour tirer sur la corde qui allait de l'ouverture du puits jusqu'à l'autre côté de la route vers chez le vieux Ixöeë à une trentaine de mètres si ce n'était pas plus.

         Quand quelqu'un passait et rencontrait une personne en train de puiser de l'eau, il courait tout de suite à son secours. Il se rendait alors au puits pour donner un coup de main parce que tout le monde savait que puiser de l'eau était une tâche quotidienne et pénible. Un travail d'homme tout le temps assumé par les épouses. Une fois que nous avions retiré le seau du puits, chacun disposait son récipient à l'entrée et une personne se chargeait de remplir une à une ses bouteilles vides. On pouvait faire facilement notre travail quotidien sans être dérangé un moment par une voiture. Aucune voiture ne passait pas non plus sur la route. Nous avions largement notre temps mais aussi notre espace pour accomplir la tâche.

Wawes : Et le seau à qui il appartenait ?

Mama Waitha : Le seau était une propriété individuelle. Chaque femme amenait son seau de la maison.

Wawes : Et votre seau, était-il en quelle matière. ?

Mama Waitha : Notre seau était très lourd parce qu'il était en métal. Il était aussi très grand. Il n'y en avait pas d'autres que celui-là que nous étions obligés de l'utiliser, en plus, il y avait très peu de récipients par ici. Quand on se retrouvait à plusieurs autour du puits, le travail était allégé parce qu'on se mettait à deux ou trois pour tirer sur la corde. Mais le travail était tout autant harassant parce qu'il fallait puiser de l'eau pour une femme puis pour une deuxième puis pour le reste. On avait honte de remplir notre seau et de ne pas remplir le seau d'une autre femme. C'était comme ça chez nous.

Wawes : Et les bouteilles, de quelles matières étaient-elles ? Etait-ce déjà la période des dames-jeannes ?

Mama Waitha : À cette époque-là, nous ne connaissions pas encore l'existence des dames-jeannes. Une fois revenue à la maison avec les bouteilles d'eau, nous les rangions soigneusement dans un coin. Nous n'utilisions pas l'eau n'importe comment vu qu'elle était une denrée plutôt rare.

Wawes : Et cette eau que vous retiriez du puits, est-ce que vous la buviez ou vous en faisiez un autre usage ?

Mama Waitha : L'eau nous servait pour notre consommation domestique. Nous buvions cette eau et nous nous en servions aussi pour la cuisine. Mais jamais nous la buvions directement du seau. Mais des fois, il nous arrivait de la boire directement en la sortant du trou ; pendant des travaux communs de la communauté ; un mariage, un deuil etc.… Alors on pouvait se concocter une citronnade avec.

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Désobéissance pacifique de Naouiâme Yewéno et Bruno Lahaye

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Désobéissance pacifique de Naouiâme Yewéno et Bruno Lahaye

Source des informations Présence Kanak - Présentation de la société Kanak traditionnelle et moderne (Nouvelle-Calédonie)

Ce livre a été publié par les éditions Naouîame.

« Désobéissance pacifique » est un ouvrage écrit à quatre mains. Il aborde les difficultés d’accès à l’ensemble des services audiovisuels pour les habitants de Nouvelle-Calédonie non pas comme un pamphlet en faveur de la liberté numérique mais à travers des échanges riches, respectueux et constructifs.

Résumé

Le livre est un dialogue entre Naouiâme Yewéno et Bruno Lahaye. La première interroge le second puis vice-versa pour se retrouver dans une discussion faite de partage d’idées, de visions, de solutions pour aider la Nouvelle-Calédonie à sortir de ce qu’ils nomment « l’apartheid numérique ». A travers leurs dialogues, leurs échanges, ils présentent leurs histoires, leurs cultures mais aussi leurs expériences professionnelles dans le domaine de l’audio-visuel en Nouvelle-Calédonie ; ils racontent la culture, la société Kanak. La première est Kanak, le second est Métropolitain et leur dialogue illustre à merveille la devise du Pays « Terre de parole, terre de partage ». plus et extrait sur Présence Kanak

NB : Préface de Claudia Rizet-Blancher, Fondatrice du Blog « Présence Kanak »

Les auteurs

Bruno Lahaye a travaillé près de 40 ans pour la TDF, il en a été le directeur délégué Nouvelle-Calédonie pendant 4 ans. Aujourd’hui retraité, il continue à travailler bénévolement pour différentes associations humanistes et enseigne aussi la légitime défense en tant que bénévole. Naouiâme Yewéno travaille depuis des années dans le secteur de la culture ; comme de très nombreuses femmes du Pays, elle s’investit également au sein de sa famille et de plusieurs associations.

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Le plus de la rédaction : Bonne lecture à vous. Wws

Bozusë. Un petit texte pour nous lier et une chanson pour vous égayer dans votre lieu de rendez-vous. La traduction n’est pas fidèle. Elle relève plus du phantasme de celui qui vous écrit (hahaéèéèé !!!). Ça ne changera rien aux couleurs du temps. Ici, la pluie nous a rendu visite dans la journée d’hier mais elle n’a pas duré. Les quelques gouttes n’ont pas suffi à faire lever le niveau de la rivière qui, inéluctablement s’assèche. Patiente encore. Jusqu’à quand ? La question est posée. Bonne lecture et bon confinement à vous tous.

Wws

De l’école communale à Tiéta

Le matin du premier jour de la rentrée scolaire est toujours un moment exceptionnel dans la vie d’un écolier. La maison vivait au rythme des enfants. Maman s’était réveillée plus tôt que d’habitude. Emélie était en 5e. Moi, j’allais effectuer ma rentrée en 6e. J’étais pressé d’être devant le professeur, je vibrais à l’idée de parler une nouvelle langue. A la maison, Emélie, de deux ans mon aînée me montrait toujours son cahier d’Anglais. Elle émerveillait ma mère par ses nouveaux mots, surtout lorsqu’elle les prononçait. « How old are you? What your name? It is ten o’clock » et d’autres phrases encore qu’elle prononçait en ponctuant bien. Ma mère et ma grand-mère surtout en étaient subjuguées. Cela encourageait Emélie à toujours progresser. C’était alors comme si elle ne faisait plus partie de la famille. On la voyait déjà assise dans un bureau en train de donner des ordres aux hommes, comme on peut voir dans les films. Grand-mère, l’œil allumé disait que ma sœur irait loin dans les études.

Sept heures sonnaient lorsque nous franchissions le portail. Maman avait garé la voiture sous le flamboyant de chez Kafeat. Nous marchions en compagnie des autres parents et des autres élèves. Emélie marchait devant, son cartable flambant neuf était accroché sur ses épaules. Il couchait bien sur son dos. Maman ne lâchait pas ma main. Elle ne voulait peut-être pas me laisser partir. J’avais remarqué qu’elle feignait d’être à la hauteur de l’événement. L’instinct maternel. Elle pleurait son fils. Sûr. Elle savait que ma sœur et moi allions endurer les mêmes souffrances que l’année passée. Moi, je voulais dépasser Emélie. De toutes les façons, on ne réussirait jamais à changer la mentalité des gens du jour du lendemain. 

Il faut être le centre d’intérêt de la famille. Je me voyais revenir à la maison avec le cartable rempli de cahiers et surtout parlant Anglais. Ma seule motivation.

« Voilà Marcuse. » Me lança-t-on dans la cour. Je reconnus Delphine qui avait aussi fait tout son primaire à Voh, à l’école communale. Elle était venue toute seule. La « Mytho » ; celle qui aimait inventer des histoires de monstres. On était devenu de très bons amis malgré tout, parce qu’elle était aussi rejetée par les autres élèves. Les élèves du village lui menaient la vie dure. On nous reprochait de ne pas avoir de papa. En effet, nous en avons bien un comme tout le monde. Mais, le mien avait quitté ma mère pour vivre avec une autre femme. Ils avaient laissé le village pour Nouméa. Marienne, ma mère vécut seule pour s’occuper de nous. Sept enfants. Ce n’est pas simple. Je suis le troisième enfant. J’aidais beaucoup ma mère. Dès fois, le mercredi après-midi; j’allais à Gatope dans la mangrove pour ramasser des crabes. C’était plutôt extraordinaire pour mon âge. 

« - Alors Marcuse, ça va ? » « - Ah ! Ruben. Toi aussi tu es ici. J’ai vu Juliette avec sa grand-mère. Nous sommes trois du village. » Il se dirigeait vers les classes du haut. Ma mère était déjà venue pendant les vacances pour régler nos fournitures. Toujours en avance. Marienne était naturellement venue seule. Elle fuyait la foule. Les commères du village ne l’aimaient pas. Elles disaient sur elle de mauvaises choses. Je ne pense pas que tout cela est vrai. A l’école, les élèves me ressortaient tout ce que racontaient leurs mères à la maison, au sujet de maman. Evidemment, j’en souffrais. Cela n’avait fait que renforcer ma relation avec Delphine, une des mal-aimés de notre école.

7h45. Une voix se fit entendre. « Nous demandons à tout le monde de se diriger vers le réfectoire. » La salle à côté du manguier. Nous étions parmi les derniers à rentrer. Il ne restait plus de place sur les bancs. Nous nous étions alors dirigés vers le fond de la salle. Les profs et le personnel de l’école se trouvaient de l’autre côté de la balustrade où l’on passait avec le plateau à onze heures. J’avais peur. Je sentais les regards se poser sur moi mais aussi sur maman. Emélie n’avait pas peur. Elle me collait des noms aux visages que je lui montrais. Les anciens. Ils se reconnaissaient de loin. Ils avaient l’air plus dégourdis. Certains parlaient plus fort que d’autres, juste pour attirer l’attention sur eux. 

Après le discours du directeur, l’échange des coutumes se fit. Des tissus et des billets de banque étaient étalés sur une table. Un parent d’élève sortit de notre rang pour remercier le geste ; il s’était adressé à nous, les élèves. Il nous encourageait. Il nous disait de travailler. « Il faut écouter vos éducateurs et vos profs. C’est eux qui nous représentent ici à l’école. L’usine du Nord surplombe votre collège ; pensez. Travaillez pour le pays de demain. » Avait-il dit. Après ce temps de partage, on libéra le monde. Chaque élève gagnait alors sa nouvelle salle de classe où attendait le professeur principal. L’année scolaire de 6ème pour moi venait vraiment de commencer. Une nouvelle année où je devais une fois de plus faire face à la moquerie des autres élèves. 

H.L

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