Ce deuxième essai est la suite logique de Comprendre les référendums de 2018-2022 en Nouvelle-Calédonie. Il s’agit de se poser, au-delà de la question lancinante du débat-combat pour l’indépendance ou pour le maintien dans la France ultramarine, une interrogation bien plus porteuse de sens et d’avenir : le peuple calédonien appelé de ses vœux par Maurice Lenormand dès 1958 existe-t-il ?
Nous répondons « oui ». Les graines ont été ensemencées lorsque le parti autonomiste multiracial Union calédonienne prit comme devise : « Deux couleurs, un seul peuple ». La germination a commencé quand Jacques Lafleur a déclaré en 1977 : « Ceux qui ont doivent donner à ceux qui n’ont pas. » Le préambule de l'accord de Nouméa a lancé une nouvelle dynamique.
On est passé d’un état végétatif à un état de gestation quand l’accord de Nouméa a permis aux deux principes opposés de convoler. Un bébé en est né : le peuple calédonien. Ses parents continueront-ils à se disputer ou donneront-ils le meilleur d’eux-mêmes au fruit de leurs entrailles. Tout dépendra de vous, de nous, d’eux, d’ils et d’elles !
Frédéric Angleviel au festival de la BD à Boulouparis en 2017 photo JP
Historien, il est né le 1er mai 1961 à Nouméa. Licencié en histoire, en anthropologie et en géographie, il a obtenu une thèse d'histoire nouveau régime sur l'histoire de Wallis et Futuna (1989) puis une Hdr sur l'historiographie de la Nouvelle-Calédonie en 2002. Professeur d'école normale, puis directeur du Centre territorial de recherche et de documentation pédagogique de la Nouvelle-Calédonie, il fait ensuite carrière à l'université et en tant qu'historien libéral. Auteur d'une dizaine d'ouvrages historiques sur l'histoire du Pacifique francophone, il s'intéresse plus particulièrement aux vagues de peuplement, à l'histoire religieuse et à l'histoire politique du "Caillou". Auteur d'un ouvrage de science fiction (La menace pourpre) et d'un roman historique (De la vendetta à la Nouvelle-Calédonie. Paul Louis Mariotti), il publie aujourd'hui un recueil de nouvelles : Caléidoscope kanak.
Stasiland est le roman de la Stasi, la redoutable police secrète de l'Allemagne de l'Est. Malgré la chute du mur de Berlin, cette terrible époque hante encore victimes et anciens agents. Ainsi, Miriam Weber, seize ans, détenue plusieurs jours pour un interrogatoire après avoir tenté de franchir le Mur. Herr Winz, nostalgique du communisme, cette période " bénie " où tous avaient du travail. Ou encore cet indic qui se faisait passer pour aveugle afin de mieux espionner les suspects. Enfin, Frau Paul, séparée pendant des années de son fils, hospitalisé à l'Ouest au moment de la construction du Mur. Au fil de ces histoires, Anna Funder nous entraîne au cœur d'un régime camisole et nous plonge dans la folie de ces années Stasi où triomphe la délation. Comme La Fie des autres, Stasiland expose un pays figé dans la peur. Un monde où la vie n'est jamais privée. Une réalité qui dépasse la fiction.
Dans une pièce de la Cité internationale universitaire de Paris dans le 14ème arrondissement, Olivier BARROT reçoit Anna FUNDER pour son livre "Stasiland", enquête sur la police d'état de l'Allemagne de l'est entre 1949 et 1989.
Hier soir, ce n’était pas une conférence mais un cours magistral sur la Pologne pendant la seconde Guerre mondiale que l’historienne Christiane Terrier a offert au public. La conférence a durée plus de 2h30. L’historienne, passionnée et passionnante, avait tellement envie de raconter cette période avec à l’appui ses photos de voyage. Une enquête de terrain, un reportage, qu’elle a fait en 2018. Sa redécouverte de la Pologne et des lieux de souffrance l’ont profondément émues. Un plaisir et une émotion, plaisir car les paysages sont magnifiques et les villes sont belles tandis que l’émotion de ce pays parsemés de vestiges des camps et de cimetières interpelle en permanence le voyageur.
Même si la Nouvelle-Calédonie n’a pas subi d’exactions sur son sol pendant la dernière guerre, ce lieu de mémoire, dans la demi-lune, était symboliquement bien choisi pour cette conférence. De plus, dans quelques jours, le 1er septembre cela fera 80 ans qu’Hitler lançait la seconde Guerre mondiale en envahissant la Pologne. L’historienne a fait son voyage en partant d’Allemagne et traversant le Brandebourg. Elle s’est mise dans les pas des bottes des nazis. Plus la conférence s’enfonçait dans la guerre, plus le musée de la guerre de Nouméa se métamorphosait en musée des horreurs avec des photos comme celle montrant des chars russes trônant à l’entrée d’un cimetière où 2000 officiers russes reposent. Des évocations comme la bataille de Breslau en Silésie, un carnage. La forêt de Katyn, près de Smolensk, en Russie car Christiane est allé sur ce site aussi où 22000 officiers polonais ont été exécutés mais la visite des camps commeAuschwitz nous a transporté dans l’horreur absolu avec un détour par le ghetto de Varsovie, les musées dédiés à shoah (Sur 70000 Juifs de Cracovie il n’y a eu que 1000 survivants) ou aux victimes dont on ne parle pas assez comme les Gitans et les Roms. N’oubliez jamais comme le titre d’une chanson de Joe Cocker, ai-je envie d’écrire. C’est impossible de résumer 2h30 de conférence en quelques lignes mais Christiane Terrier a été diserte sur ce sujet. J’espère qu’elle fera profiter de ce gros travail de préparation d'une telle conférence pour un autre public dans les jours qui viennent.
Elle a terminé son récit par la tanière du loup et l’évocation des déportés calédoniens. JP
Dernier déporté de la Grande Guerre vivant en Nouvelle-Calédonie, Edmond Chartier, interviewé par Alexandre Rosada, retrace le douloureux parcours de ceux qui furent internés dans les camps de la mort.
Sa leçon de vie est celle d’un être humain qui n’a pas de haine vis-à-vis de ses bourreaux et qui a réappris à vivre, tout en ayant l’envie inlassable de transmettre aux jeunes d’aujourd’hui le vécu d’hier, afin que cette expérience puisse servir, tant au présent que dans le futur.
NB : j’ai écrit plusieurs nouvelles sur la seconde Guerre mondiale qui abordent ce sujet dont La Fourmi d’Auschwitz. JP
Auschwitz-Birkenau fin d’année 1944, il fait un froid sibérien sur le camp. Les barbelés sont gainés de givre et de glace. Un chapelet de stalactites en forme de poignards monte une garde inutile en sus des soldats perchés dans les miradors. Les prisonniers sont amorphes sur leurs bannettes, sans force, sans vie, sans espoir et frigorifiés. Qui pourrait avoir assez d’énergie pour s’évader ? Personne, le camp sent la mort, il n’y plus que des morts-vivants. Parmi ces morts en sursis dans un des baraquements s’élèvent des plaintes, des cris, des pleurs d’enfants. C’est la tonde.Suite de cette nouvelle en suivant ce lien
NB : Au musée de la guerre, (la demi-lune) des journées portes ouvertes sont prévues la première semaine de septembre
Alors que sa peine d’inéligibilité relative à des emplois fictifs a été purgée, l’ancien maire de Papara a rédigé un livre qui sera prochainement en librairie à Nouméa mais en attendant : Maunten de Drusilla Modjeska est disponible. Un gros pavé sur la Papouasie-Nouvelle-Guinée que je dois attaquer bientôt après une large inspiration 565 pages pour tout savoir sur ce grand voisin qui fait l’actualité en ce moment. JP
Présentation du livre de Bruno Sandras sur le site Au vent des îles :
Ce livre a pour ambition d’approfondir un domaine auquel peu d’ouvrages ont été consacrés : les maires de Polynésie française, les tāvana.
Des individus volontaires et engagés qui, dans leurs fonctions quotidiennes, méritent une reconnaissance de leur travail comme de leur dévouement.
Derrière la fonction, qui connaît véritablement ces hommes et ces femmes, les innombrables défis qu’ils doivent relever et auxquels ils ne s’attendaient certainement pas avant d’accéder à la première magistrature de leur commune ?
Écrit par un ancien tāvana – Bruno Sandras -, ce livre se veut être un hommage à ceux et celles qui sont des repères incontournables de la vie démocratique de la Polynésie.
Ce samedi 24 août, la diffusion du film documentaire « l’Ile de Lumière, quand la France sauve les boat people » de Nicolas Jallot (65 mn), Grand prix du jury 2019 du festival les Ecrans de la mer a attiré du monde au musée maritime.
La projection a été suivie d’une causerie animée par Alain Le Breüs, secrétaire du musée et Valérie Vattier, la dynamique directrice avec Michel Cordier qui a attendu 40 ans pour parler de cette aventure dont il peut être fier.
L’exposition va durée 3 mois et jeudi à 18h00 une nouvelle projection du film à 18h00 aura lieu. Demain dimanche à 14h00 et 15h00, venez assister gratuitement à l’animation musicale présentée par Le Hai Phuong qui jouera du DanTrung, instrument traditionnel vietnamien !
On l'appelait Gaston, une causerie pour évoquer notre ancien CHT à l’occasion de la sortie du livre de Jean-Marc Estournès qui aime raconter les histoires à travers des témoignages. Cette fois c’est avec des médecins, chirurgiens, infirmières, aides-soignantes ou brancardiers de Gaston-Bourret qu’il a pu réaliser son ouvrage.
La présence de Fernand James le premier directeur civil après 115 ans de règne des militaires a permis d’entendre des anecdotes souvent savoureuses de la bouche d’une mémoire vivante de l’hôpital. Ce beau livre a été réalisé à la demande du gouvernement dans le cadre du projet Art et culture du Médipôle SANA-CHT. Un travail qu’il était urgent de faire avant que les archives éparpillées et souvent oubliées dans des coins sombres que l’auteur a retrouvé ne disparaissent. C’est comme ça, après la guérison, on oublie parfois les médecins et l’hôpital qui vous a sorti de là. Mais grâce à cet ouvrage bien illustré, la mémoire de Gaston sera préservée. D’anciens employés de l’hôpital n’ont pas résisté de goûter aux plaisirs de raconter leurs propres souvenirs au cours de cette causerie.
Encore un livre à inscrire au patrimoine de « nos bibliothèques ». Il est disponible chez Calédo Livre au prix de 3900F
Nb : Le titre a été choisi pour souligner la complicité des patients avec l’ancien hôpital. On allait à Gaston comme chez Gaston un copain !
Numéro coordonné par Jean Vanmai. Responsable d’édition : Nicole Isch. Mise en page et publication et diffusion : Éditions Humanis. Illustration de couverture : « Les Autres », Bernard Billot. La présentation a été écrite par Bernard Berger.
Le thème du l'édition 2019 de Sillages d'Océanie est « Les Autres ». Les auteurs de cet ouvrage sont : Papou, Frédéric Ohlen, Roland Rossero, Bernard de la Vega, Claudine Jacques, Nicole Chardon-Isch, Firmin Mussard, Hamid Mokaddem, Nicolas Kurtovitch, Bob Cooper, Patrick Genin, Joël Paul, Samir Bouhadjadj, Alexandre Rosada, Marc Bouan, Imasango Waej, Juni-Génin, Sylvie Coquillard, Jean Vanmai, Frédéric Angleviel dans l’ordre des nouvelles du livre.
Présentation Bernard Berger
« L’art ne reproduit pas le visible, il le rend visible », écrivait en 1920 le peintre Paul Klee dans sa théorie de l’art moderne. L’art d’écrire serait donc celui de rendre visibles à d’autres les réalités captées par un être humain particulier.
S’il est un thème inhérent à la littérature, celui des « autres », tel un fantôme, hante depuis toujours les livres et leurs auteurs sans que la forme qu’il prendra soit toujours perceptible. Je ne parle pas, ici, des œuvres dont leurs auteurs veulent faire croire qu’elles révèlent ce fantôme d’un point de vue philosophique. Ainsi, Jean-Paul Sartre, dans sa pièce de théâtre Huis Clos. Car, même là, le philosophe est obligé de rappeler aux autres, lecteurs et critiques, le sens de sa célèbre tirade « l’enfer c’est les autres » : « L’enfer c’est les autres a toujours été mal compris. On a cru que je voulais dire par là que nos rapports avec les autres étaient toujours empoisonnés, que c’étaient toujours des rapports infernaux. Or c’est tout autre chose que je veux dire. Je veux dire que si les rapports avec autrui sont viciés, alors l’autre ne peut être que l’enfer. Pourquoi ? Parce que les autres sont au fond ce qu’il y a de plus important en nous-mêmes, pour notre propre connaissance de nous-mêmes [...] Quoi que je dise sur moi, toujours, le jugement d’autrui entre dedans. Quoi que je sente en moi, le jugement d’autrui entre dedans. Ce qui veut dire que, si mes rapports sont mauvais, je me mets dans la totale dépendance d’autrui. Et alors, en effet, je suis en enfer [...] Mais cela ne veut nullement dire qu’on ne puisse avoir d’autres rapports avec les autres. » Théâtre de Situations, Paris, Gallimard, 1973.
Un auteur, aussi talentueux soit-il, ne maîtriserait donc pas le rapport avec ce fantôme errant au travers de l’architecture de ses écrits. Mais le point de vue philosophique, psychanalytique, politique ou social n’est pas littérature en soi. Donc ce n’est pas là que se glisse notre fantôme. La littérature est un art avec ses possibles et ses contraintes. Poésie, théâtre, roman s’écrivent avec le pluriel des anciens qui les ont fait apparaître, et avec la singularité des contemporains de tout temps qui en perpétuent les rites. Tous les écrivains-artistes sont exposés à la réalité du support qu’ils ont choisi parmi les modes d’expression de leur temps et de leur culture. Le vocabulaire, la grammaire ou le style en sont la matière première qu’ils vont manipuler en respectant ou en triturant des règles littéraires communes à l’ensemble du système de la société d’où elles ont émergé.
C’est sans doute dans ses choix et peut-être même uniquement dans ses choix des règles, consciemment opérés ou non, totalement maîtrisés ou non, en adhésion avec un grand nombre de lecteurs ou non, que l’écrivain découvre le fantôme de son texte : l’autre, qu’il rend visible, cet autre qui est lui-même avant que son texte devienne lisible au lecteur. « Je est un autre » avait formulé Rimbaud dans une lettre du 15 mai 1871 à Paul Demeny.
Les auteurs qui se sont regroupés au sein de l’Association des écrivains de la Nouvelle-Calédonie proposent, dans ce numéro du magazine Sillages d’Océanie, de rassembler leurs textes issus de ce thème commun : « les Autres ». Chacun à sa façon, puisqu’il ne saurait y avoir d’école calédonienne dans la littérature actuelle, ni dans le style ni dans le fond. Des écritures singulières réunies dans un ensemble qui permettra au lecteur de passer, rendu visible, d’un style à l’autre.
27 août 2019 Conférence : D’Auschwitz à la tanière du loup, itinéraires à travers un pays martyr : la Pologne
Mardi 27 août 2019 – au musée de la Seconde Guerre mondiale à 18 heures.
Le Cercle des musées de la ville de Nouméa et le musée de la Ville de Nouméa vous proposent une conférence présentée par Christiane TERRIER au musée de la Seconde Guerre mondiale.
Il y a 80 ans, le 1er septembre 1939, Hitler lançait la Seconde Guerre mondiale en attaquant la Pologne.
Désignée par le IIIe Reich comme l’espace de la solution finale pour tous les juifs de l’Europe occupée, c’est en 1945 un pays martyr qui a perdu 14 % de sa population d’avant-guerre, soit 5,4 millions de morts. De plus, l’âpreté des combats s’est traduite par la destruction quasi-totale de pratiquement toutes ses villes.
Quels sont les espaces qui ont été principalement affectés par le conflit ? Quels sont les vestiges qui subsistent de cette époque ? et comment la Pologne actuelle gère-t-elle une mémoire aussi douloureuse ?
L’objectif de cette conférence, fondée sur de nombreuses photos prises sur place vise, à travers la présentation d’un certain nombre de lieux symboliques, à répondre à ces trois questions.
NB : Dans le Sillages spécial SILO 2019, un ouvrage collectif des écrivains de l’AENC qui m’ont gentiment offert un petite place, j’ai écrit une nouvelle Le travail rend libre (Arbeit match frei). Ce titre, c’est l’inscription de la grille d'entrée Arbeit macht frei (Le travail rend libre) du camp de concentration d'Auschwitz I. Une nouvelle écrite en mémoire de mon grand-père. Joël PAUL
Il y a 40 ans, dans la nuit du 29 au 30 mars 1979, l’Ile de Lumière, un cargo de 90 mètres de long, quitte le port de Nouméa pour partir au secours de dizaines de milliers de Vietnamiens fuyant les persécutions du nouveau régime communiste. Entassés sur des embarcations de fortune, chassés de tous les ports, violentés et victimes de pillages, des enfants, des femmes et des hommes, menacés de famine et d’épidémie, périssent par milliers au large de la Malaisie.Dès 1978, un extraordinaire élan de solidarité touche la France et la Nouvelle-Calédonie et le Dr Bernard Kouchner, aux côtés de nombreuses personnalités, contribue à mobiliser l’opinion publique afin de monter une opération de secours humanitaire. Mais rien n’aurait pu se faire sans le concours de Michel Cordier, armateur de la Compagnie des Chargeurs Calédoniens qui, pendant presque un an, va mobiliser un des navires de sa flotte pour les besoins de cette opération. François Herbelin, le jeune commandant de l’Île de Lumière, et les 16 membres de son équipage que rien ne prédestine à une telle aventure, acceptent humblement de participer à ce défi.Transformé en navire-hôpital, l’Ile de Lumière quitte Nouméa fin mars 1979 en direction de Poulo Bidong, une minuscule île de Malaisie d’environ 1 km2 où s’entassent plus de 40 000 réfugiés vietnamiens dans des conditions sanitaires épouvantables. Lors d’une escale intermédiaire à Singapour, le cargo a pris à son bord l’équipe médicale, dont Bernard Kouchner et Bernard Rousseau, chirurgien à Nouméa, ainsi que des journalistes qui relateront le combat mené jour après jour pour lutter contre ce drame humain.De retour à Nouméa le 7 février 1980, après avoir soigné et sauvé plusieurs milliers de boat-people vietnamiens, l’Ile de Lumière aura accompli une mission humanitaire sans précédent.
L'Ile de lumière» un bateau antitotalitaire
Par dizaines de milliers, des Vietnamiens fuient dans des embarcations de fortune la victoire communiste. Indignés de l'indifférence du monde à la tragédie des boat people, Bernard Kouchner, André Glucksmann et Bernard-Henri Lévy, qui avaient soutenu « la lutte héroïque du peuple vietnamien », affrètent en 1979 le cargo L'Ile de lumière pour aller les recueillir. Jean-Paul Sartre côtoie Raymond Aron dans le comité de soutien. L'intelligentsia française a découvert le combat antitotalitaire.
Ci-dessous un article de 2008 d’Olivier Houdan qui n’a pas pris une ride :
Il y a 30 ans l’odyssée de « L’île de Lumière »
« Si nous ne sommes pas sûrs que la parole sauve, nous sommes certains que le silence tue. »
Tout commença le 8 novembre 1978 au journal télévisé de 20 heures sur TF1, avec la projection éruptive des images du « Haï-Hong », emblématique rafiot pourri d'un nouvel Exodus, surchargé de 2564 réfugiés faméliques, loqueteux et terrorisés qu'aucun port ne voulait accueillir. C'est avec cette tête de pont subitement médiatisée, qui sera suivie de dizaines de barques, bateaux de pêche et jonques de rivière, surpeuplés de milliers d'hommes, de femmes et d'enfants n'hésitant pas à affronter la mer et ses périls pour ne pas avoir à se soustraire aux contraintes du régime communiste vietnamien que l'incroyable aventure de « L'île de lumière » débuta.
En l'espace de quatre ans, depuis la prise de Saigon en avril 1975, plus de 200 000 réfugiés avaient débarqué sur 300 km de littoral à forte densité malaise et musulmane, entre Kota Baru et Kuentan dont 40 000 sur le seul rocher pelé et noirâtre de Poulo Bidong : 3 km2 de superficie ! Depuis octobre 1978, 700 boat-people en moyenne arrivaient chaque jour en Malaisie ! La situation devenait humainement catastrophique et les conditions de survie innommables.
Dans l'édition du journal « Le Monde » du lendemain, une énième indignation de l'intelligentsia parisienne avait lançait une course à l'émoi et à la signature dans l'optique de mobiliser les gouvernants et l'opinion. Le soir même, à l'issue d'une réunion chez le dissident soviétique Maximov, au cours de laquelle Bernard-Henri Lévy proposa pas moins d'attaquer l'ambassade du Viêt-Nam à Paris, Bernard Kouchner énonça la possibilité de repêcher « ces gens qui se noyaient en mer » à l'aide d'un bateau ancrait dans les eaux internationales. L'idée d'un bateau pour le Viêt-Nam avait surgit. Ce titre n'était peut-être pas le fruit du hasard. En mai 68, les étudiants en médecine, membres de l'Association médicale franco-vietnamienne et du Comité Viêt-Nam national avaient proposé à l'époque de la guerre américano-vietnamienne, l'envoi d'un bateau avec pour slogan : « La victoire du Viêt-Nam, c'est aussi de la quinine et une trousse de secours dans chaque village ». Au journal télévisé du 20 novembre 1978, Yves Montand déclarait : « (...) Aujourd'hui, des Vietnamiens se noient et nous devons les aider ». L'opération, « Un bateau pour le Viêt-Nam » vers la Mer de Chine, était lancée. Il ne restait alors qu'à trouver un bateau...
Après d'innombrables obstacles et autant d'attaques, (scission au sein de Médecins sans frontières que le co-fondateur Kouchner quitte pour créer Médecins du monde ; presse parisienne narquoise et ravageuse à l'image d'un éditorial de Robert Hersant dans « Le Figaro » qui condamne nettement l'initiative ; affrontement des idéologies et des frustrations ; méandres tortueux de la diplomatie internationale, etc.), le Comité se rend rapidement compte que l'affrètement d'un navire depuis la France, distante de plus de 15 000 km du théâtre des sauvetages, serait vain, inutile et coûteux. En contemplant un planisphère, Kouchner l'aperçoit que la terre française la plus proche est à Nouvelle-Calédonie, à quinze jours de navigation de la Mer de Chine. Contacté, le Ministère des DOM-TOM transmet à Paul Dijoud, justement en visite à Nouméa, la proposition du comité d’établir un centre de transit et de soin d'urgence. Sur place, le Haut-commissaire de la République, Claude Charbonniaud, approuve à titre personnel l'objectif en marche. Parallèlement, l'ingénieur Lucien Poirier poursuit ses contacts avec la Calédonie et obtient l'accord de Michel Cordier, l’armateur-directeur de la Compagnie des chargeurs calédoniens. Marié à une vietnamienne, il éprouve un vif intérêt pour l'opération et propose un caboteur d'un blanc immaculé de 85 mètres de long construit aux Pays-Bas en 1962 et acheté en 1974. Le bateau pour le Viêt-Nam porte un nom qu'aucun publicitaire habile n'aurait pu inventer, ni même imaginé. Un nom en forme de symbole, d'espoir, de pureté, de force et de salut. Il s'appelle « L'île de lumière ». Avec le « Caillou », c'est l'autre surnom de la Nouvelle-Calédonie…
Localement, un immense soutien populaire s'organise autour du Comité fraternité créé pour l'occasion, dirigé par Michel Kauma et animé par Eliette Cognard. L'organisation d'un gala est annoncé par voie d'affichage dans toute la ville, des troncs sont disposés chez les commerçants et certains écoliers sensibilisés au sort des boat-people cassent leur tirelire. De son côté, Roger Laroque, le maire de Nouméa, n'est pas en reste. Avec les commandants Couvert et Leturc qui accomplissent des prodiges, le docteur Bernard Rousseau, chirurgien à la clinique Magnin, un des premiers compagnons et ami de Kouchner, se démène avec d'autres, pour transformer le bateau en navire-hôpital de 120 lits dont 44 pour la pédiatrie, avec cabinet de radiologie, bloc opératoire, salle de pansement et de réanimation,biberonnerie, pièce de stérilisation et pharmacie. Equipé avec du matériel récupéré à Gaston-Bourret et au Port autonome et fourni en médicaments par la pharmacie militaire, le navire est prêt en un laps de temps d'à peine quinze jours. Un délai que l'Administration n'aurait pu tenir. Seuls la bonne volonté, le dépassement de soi et la légendaire générosité des Calédoniens sont venus à bout des écueils et ont permis son appareillage dans la nuit du 29 au 30 mars 1979 avec à la barre le commandant François Herbelin. Les travaux d'aménagement seront achevés en mer et à Singapour. Le 17 avril à 18 h, le journal de bord enregistre l'ordre tant attendu : « En avant toute ! » Direction Poulo Bidong.
La campagne humanitaire dura cinq mois à Poulo Bidong et trois mois dans les îles éparses des Gambas au large de l'Indonésie. « L'île de lumière » fut également le premier bateau occidental à remonter le Mékong pour ravitailler Phnom-Penh. Plus de 30 000 personnes furent secourues parfois dans des conditions incroyables à l'image de cette trépanation par 47°C à l'aide de la perceuse électrique du chef mécanicien et d'une mèche de 13, effectuée sur un homme tombé dans le coma après avoir reçu un coco sur la tête. Le cargo et l'équipage ont rejoint Nouméa le jour de Noël 1979, neuf mois après son départ. Sa mission terminée, le caboteur a repris ses rotations commerciales dans le Pacifique Sud jusqu'au lundi 17 février 1986, jour où il a achevé son dernier voyage sous les couleurs de la CCC avant d'être désarmé puis remplacé par « L'île le lumière II » acquis en Islande.
Aujourd'hui, trente ans se sont écoulés. Que reste t-il de la fabuleuse épopée de « L'île de lumière » ? Une placette éponyme au Quartier latin, le nom l'une entreprise locale d'édition, des photos jaunies, des visages vieillis par le Temps et quelques survivants aux Etats-Unis, au Canada ou en Australie, une jeune femme qui célébrera dans quelques jours son trentième anniversaire, premier enfant né sur le bateau et qui fût baptisée Dao Anh Sang, « L'île de lumière » en vietnamien. Mais laissons le mot de la fin au docteur Dong dans un petit discours qu'il prononça au départ de Kouchner, la voix étranglée par 'émotion : « Sur cette île sombre et perdue, vous avez apporté la lumière. Ile de lumière, nom du destin (...). Je ne sais pas si nous serons tous là à ton prochain retour, mais on ne vous oubliera jamais... » En hommage à ces centaines de bénévoles retournés dans l'anonymat et à ses milliers de réfugiés désormais oubliés, rappelons-nous simplement que dans la torpeur d'un orage de moussons, un certain 11 avril 1979, un simple navire célébra pour l'éternité le plus beau surnom de notre pays et fût l'insubmersible véhicule des premiers balbutiements du Droit d'ingérence...
Par Olivier Houdan doctorant en Histoire.
Sources : Journal, « La France Australe », « Les Nouvelles calédoniennes », années 1978, 1979 et 1980. Bernard Kouchner, « L'île de lumière », Ramsay, Paris, 1980, 406 p. Joël Paul, « Le Calédonien », L'Harmattan, Paris, 2008, 260 p.