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Mots pour Maux : Christine Bourrelly. Encore un beau texte, du très court de qualité

Publié le par ecrivainducaillou.over-blog.com

« Tremblez ! Tremblez ! La sorcière est de retour ! »

 

C’est la voix d’Ophélie à l’interphone. Je lui ouvre.

Ofé, c’est ma sorcière préférée, rieuse et maléfique en diable ! La revoilà, après deux mois d’absence ! Comme chaque premier jeudi du mois, ce soir se tient notre réunion du Club des sorcières. Chacune apporte à boire (de l’alcool), à grignoter (des cochonneries, no limit sur les calories), et on invente les pires sortilèges à l’intention de ceux qui nous ont fait du mal.

Elles sont toutes là, sauf Amandine, partie en vacances au Japon. C’est Agathe qui attaque. Elle n’y peut rien si sa poitrine est généreuse. Elle essayait une jolie robe décolletée trop étroite et souhaitait passer la taille au-dessus. Elle a détesté l’air pincé et gêné du vendeur lorsqu’il lui a dit : « Mais, madame, nous allons déjà jusqu’au 42 ! »

Elle agite la grande baguette noir et or et lui prédit :

« Chipolata ! Traviata ! Rosalie et pissenlit ! Cramoisi ! Riquiqui !

Change de métier, prends 20 kilos et perds tes cheveux ! »

Chacune a son style dans les invectives, mais on aime assez les rimes.

C’est au tour de Virginie. Pas de chance, elle a refusé une priorité à droite à une camionnette de flics. Au policier qui l’a verbalisée et lui a retiré deux points, elle crache son venin :

« Enragé ! Cassoulet ! Verrue au nez ! Prends-toi les pieds ! Quatre pneus crevés ! »

Nous, les sorcières, nous sommes parfaitement lucides. Ce que nous reprochons aux autres, c’est presque toujours de notre faute. Nous sommes gourmandes, dépensières, étourdies, distraites, maladroites et jalouses… Avec cette séance de mauvaise foi collective, nous nous octroyons le droit, pendant quelques heures, de devenir mauvaises, hargneuses et injustes, sans peur d’être jugées, unies dans un même esprit revanchard. Avec les sorcières, nous pleurons de rire en évacuant nos petites misères et en choisissant de prétendus coupables. Cela nous fait un bien fou !

J’ai prévu de maudire mon propriétaire trop rigide à coups de « bouses séchées de rat-taupe tout nu » et de jurons de grand-mère, parce qu’il vient d’augmenter mon loyer.

Ofé hésite à prendre la parole. Je l’encourage : « Allez ! À toi ! Fais-nous trembler ! »
Finalement, elle se lance :

« À la petite boule qui a grandi dans mon sein et qui est devenue bien trop grosse pour que je n’en parle pas, je dis : ‟Sacrebleu ! Laisse-moi un peu de temps ! Disparais et ne reviens jamais !” »
Elle éclate d’un rire sonore, qui dure, dure, et nous assomme. Un froid glacial balaie la pièce et s’accroche à nos grimaces figées. Ofé finit pas se taire ; elle se replie sur elle-même, et laisse couler ses larmes.

Oui, ce soir, les sorcières tremblent.

Devant un malheur si puissant, leurs pouvoirs de furies enjouées se sont éteints. Elles ne sont plus ni rieuses ni harpies, et redeviennent des femmes ordinaires. Elles oublient leurs petits soucis et entourent leur amie.

Tout à l’heure, je rangerai ma baguette de sorcière dans le tiroir de la commode. Et elle y restera. En souvenir de notre joyeuse insouciance.

Publié dans Nouvelles

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Mots pour Maux : Nicolas Kurtovitch, un poème inédit pour cette période de pandémie

Publié le par ecrivainducaillou.over-blog.com

Quitter la brume

 

Quitter la brume

brume poussière et débris par un tunnel

jusqu’aux arbres rabougris mais plein de soleil

 

l’eau plate avance

à petits coups jusqu’à heurter en silence

la maison qui n’est plus habitée sinon d’herbes sauvages

 

dormir pourquoi n’est-ce pas possible

si seulement la pluie s’arrêtait

et le froid et la faim et la peur

 

suivre la berge

me dit-on jusque là-bas la porte bleue

mais la boue sur la berge me retient

 

ils se connaissent

se saluent au café petit matin froid intense

puis se séparent leurs pensées déjà bien loin

 

je regarde par la fenêtre

depuis là où assis sur la chaise  je lisais

je vois le temps avancer au rythme des petits chiens tenus en laisse

 

la friche

par au-delà les rivages les gris les sales les encombrés

en arrière des cages pour humains bariolées laides mal fabriquées

 

si économiques

tant lucratives lapins partis

disparus exterminés morts de désespoir

 

un gamin hurle

un autre plus âgé peut-être sorti de l’asile étend son bras rigolard

arrête le passant pour un rien il ne sent pas la pluie sur son visage

 

est-ce la pluie que j’entends

de la clarté de la lune demeure le souffle du vent

autrefois il me portait jusque la maison

 

ce reflet après la pluie

sur les branches embrumées est-ce ton sourire

le nez à la fenêtre j'admire le vent et les grosses feuilles qu'il bouscule

 

j’ai cru voir une barque

peut-être une barque grise peinture ou usage

la pierre est floue passée au papier de verre

 

des images

des photos peut-être se présentent en désordre

elles montrent une ville ou rien un immeuble ou un arbre

 

la mer le port

elles sont extraites d’un album ancien oui ancien

où reposent également des visages amis

 

la rouille

gagne partout elle s’affiche rouge noire entre deux trous

ce détritus ôter ce sourire du pouce faire de la poussière

 

il se chargera

lui le vent de disperser tout ça

moi par les pierres je remonterai le torrent

 

par un matin

d’avril dès le soleil apparu on les vit se presser

vers les quais pas dix par vingt empressés

 

avec le soir il est encore possible d’imaginer

le lendemain tandis qu’à la nuit seul demeure sensible l’incertitude

de ce qui va advenir par la fenêtre on peut observer une lune

 

c’est la nuit oui

la nuit rien d’autre un autre peut-être est-il à ses côtés

il dit c’est seulement le soir le soir et rien d’autre c’est là toute la différence

 

échoué sur le rêve

non là sur la grève toute grise

un paquet d’algues toutes en longueur et luisantes

 

quelques phrases

pour dire que la nuit s’invite qu’il est temps

de fermer boutique il faut penser à la route à faire

 

par-dessus d’immenses amas blancs

nuages transparents toutes formes flottantes

oui par-dessus lesquelles s’évadent les animaux

 

C’est ainsi que s’achèvent

les jours à la mer bientôt ils seront souvenirs

dépose le texte regarde comme tout devient page blanche

 

la brume ne laisse voir

qu’une ombre de rocher la distance réduite à une seule main

si petite qu’elle n’englobe que l’inconnu

 

                                                     Nicolas Kurtovitch

                             En ce mois si particulier, de mars 2020

 

Nicolas Kurtovitch naît à Nouméa le 20 décembre 1955. Sa famille maternelle est installée en Nouvelle-Calédonie depuis 1843. Elle compte parmi les siens l'un des premiers français ayant posé le pied sur ce qui n'était encore, aux yeux de l'Occident, qu'une « terra incognita » : Jean Taragnat.

Publié dans Poésie

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Mots pour Maux : Sandrine Teyssonneyre nous offre une poésie parfumée

Publié le par ecrivainducaillou.over-blog.com

[Agrumes]

Jardin des Hespérides

Limón – limon de la terre

Eclaboussure d’or jaune des seins des diosas

Diosas qui allaitent le nouveau-né au pomelo

Pampelune de miel juteux

Naranjas, mandarinas

Eclats de joie brûlants

Bain de lumière andalouse

Verdure dorée des allées ombragées du Sud alangui

Réveil agrumé qui se nomme Séville à l’Aube

Mordre l’écorce, âpre, amère, forte

Palais blancs qui ruissellent de luz

Luz limon-ade

Sol vert

Sol-eil

Nard de citrus qui fait l’amour avec la mer

Jaune au ciel qui fend les eaux

De fuego

Feu des Hespérides

 

[Fleur d’oranger]

Néroli des jardins près des médinas

Néroli de Vallauris

Orange, amer et pâle

Orange vierge

Orange sans sang

Odeur de lait

Odeur de sein-teté

Odeur à épicer

Odeur à poivrer

Néroli aux baies roses pour sortir des sentiers de la vierge

De la fleur d’oranger à faire des gâteaux pour bébés

Néroli à jasminer

Néroli sur les chemins de Damas la rose

Néroli et Bulgarie pour mettre le feu aux poudres

De la petite fleur blanche-enfant sage

Comme une image d’Épinal

Néroli à mettre au parfum

De coco

Pour lui apprendre à se déshabiller

Et à dévoiler ses seins

Nus

Sur le sable jaune qui fume

Comme une adoration au Soleil

Néroli à pimenter

Pour que l’Orientale sorte du harem

Comme une Tahitienne …

 

A noter : Sandrine Teyssonneyre a été la lauréate de la dictée du Pacifique 2020 avec le meilleur score, presqu’un sans faute. C'est une surdouée (je l'avais oublié dans ma programmation pourtant elle avait répondu dès les premières solicitations pour Mots Pour Maux)

 

Publié dans Poésie

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Mots pour Maux : Patricia Artigue poétesse calédonienne nous offre deux poèmes

Publié le par ecrivainducaillou.over-blog.com

ELLE

 

Un soleil sans vigueur étirait l’horizon terne troué de pâles collines.

Elle n’avait gardé de la tristesse du torrent que l’éclat froid qui lui mordait la jambe et la douceur des galets, caresse moite à fleur d’âme.

Les écorchures de ses pieds dessinaient sur la grève d’anonymes esquisses,

Son souffle rauque effrayait les oiseaux,

Et c’est moi, petit homme, qui puisait à ce chant désespéré la force d’encore respirer.

Cette herbe folle cachait en elle la ténacité des chênes ancestraux.

Elle avait la grâce frêle d’un elfe fatigué mais la robe percée d’une gitane.

Elle avait la beauté des madones mais le regard crucifié de Marie sur Jésus.

Elle était la femme et j’étais l’enfant.

Elle était ma vie, j’étais sa promesse.

 

 

RENCONTRE

Homme, quand tu erres dans ces pays sans nombre

Où ton moi éperdu affleure le non – dit,

Quand tout le reste est vain, quand tout le reste est sombre,

Alors de ton chaos émerge une autre vie.

 

Quand tombe bas l’écorce de ta vieille peau

Et que léger tu oses murmurer aux oiseaux

La complainte du vent qui chante à ton oreille.

Quand de tes lèvres closes tu berces les abeilles,

 

Alors…je peux venir.

 

Là, où tout est si beau, là, où tout est serein,

Là, où les choses se nouent, là, où tout devient.

Dans ton pays d’ombres et de purs silences,

A l’à-pic de l’âme, au creux de l’absence,

 

Attends-moi, je viens…

 

Son dernier ouvrage : Bozù, Patricia Artigue, Éditions Écrire en Océanie, 2017. Elle a publié de la poésie dans l’ouvrage collectif ECLAIRE NOS PAS, QUINZE ANS DE POÉSIE chez l’éditeur Herbier de Feu

Nouvelle-Calédonie, 1995-2010

Une anthologie de 26 poètes dont Patricia Artigue, Anne Bihan, Luc Camoui, Pierre Gope, Déwé Gorodé, Nicolas Kurtovitch, Catherine C. Laurent, Denis Pourawa, Paul wamo, Waixen Wayewol…

Cette bibliographie n'est qu'un extrait de ses publications.

Publié dans Poésie

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Mots pour Maux : Alain Brianchon nous parle des Malgré-Nous, une émouvante nouvelle

Publié le par ecrivainducaillou.over-blog.com

Une tranche de vie – Bourges 1944.

 

La petite histoire que je vais vous raconter aurait parfaitement pu être tirée de faits réels si… car malheureusement il y a un Si… le principal acteur, dont j’ose inventer la courte vie, avait eu la chance d’être toujours de ce monde au moment où l’action est sensée se dérouler.

Ainsi que vous pouvez vous en douter, chaque écrit d’un livre sous-entend, la plupart du temps, la résurgence de personnages, de tranches de vies, ayant plus ou moins directement traits à son auteur, et je ne renie pas que, sans certaines anecdotes familiales, un peu passées dans l’oubli, il m’aurait été difficile de créer une scène que l’on pourrait interpréter comme réaliste.

Mais revenons à notre sujet : nous sommes en 1944, dans une ville moyenne de France, Bourges. Son aéroport, ainsi que les usines de matériels qui le bordent, sont régulièrement bombardés par les forces alliées et les pauvres gens qui vivent alentour doivent subir, non seulement l’oppression des forces allemandes au jour le jour, mais aussi les ravages collatéraux que font les bombes qui viennent à tomber, de manière plus ou moins précise, sur la ville.

D’ailleurs, hier, le 11 avril 1944, les B-24 Liberator du 467th Bomb Group ont lâché leur cargaison de mort sur les positions allemandes, et principalement sur l’usine aéronautique A.N.C.A.C. et la Cité jardins de l’aéroport. Les sirènes ont déchiré l’air de leur hurlement strident pour signifier l’alerte et tous les habitants se sont réfugiés aux abris ; qui dans sa cave, d’autres dans l’église toute proche ou même dans les abris enterrés, ceux qu’on a rapidement creusés quelques mois ou semaines auparavant. La guerre est là depuis maintenant plusieurs années et tous se sont habitués à ces escapades diurnes ou nocturnes.

Pour petit Pierre, le cadet de la famille et plus jeune de la fratrie de neuf dont nous allons parler, la vie est ainsi faite. Il a huit ans et ne se souvient que peu de ce qui se passait avant la guerre. Il vit ces événements comme des choses presque naturelles, comme si la vie de tout un chacun devait être ainsi faite. Après tout, il n’est pas malheureux, il est aimé, on peut même dire choyé par ses parents et tous ses frères et sœurs qui s’occupent de lui. La famille n’est pas bien riche, mais arrive quand même à survivre et arrive même à partager le peu qu’elle a, quand plus malheureux vient lui réclamer de l’aide. Personne ne se plaint et trouve que la vie peut avoir du bon, même en cette période d’occupation !

Pierre va à l’école et, comme tous les enfants de son âge a plein de petits copains avec lesquels il joue et s’amuse, dont un tout particulièrement, Gérard, le confident, l’inséparable, celui sans lequel rien ne saurait se faire. Et justement, ces deux-là ont quelque chose en tête, surtout depuis que Ernst, le vieux soldat allemand leur en a parlé. Mais, pour l’instant, c’est un secret qu’il nous faut garder.

Je peux comprendre votre étonnement quant au fait que deux jeunes bambins connaissent ce soldat allemand, à une période où l’envahisseur tenait la France sous sa coupe. Il me faut donc lever le doute sur ce que vous pensez et vous expliquer le pourquoi de la chose.

Ernst, Ernst Schulmeister plus exactement, Alsacien de souche et de coeur, la quarantaine passée, avait été enrôlé de force dans la Wehrmacht comme beaucoup de « malgré eux ». Il portait bien un nom prédéfini qui lui collait parfaitement à la peau, car il était maître d’école dans son village. Il adorait son métier et tous les enfants qu’il rencontrait lui rappelaient ceux qu’ils avaient dû laisser derrière lui, Pierre et Gérard n’échappant pas à la règle. Souvent il discutait avec eux quand il les voyait, et ces deux gamins étaient bien peu impressionnés de voir ce soldat, qui leur donnait aussi parfois des friandises. Ils n’avaient d’ailleurs pas plus d’appréhension pour son compagnon d’escouade, Hanz. Ces deux inséparables que l’âge rapprochait, aucun sous-officier du régiment de la place n’avait osé les séparer… (Téléchargez la suite avec le lien ci-dessous)

 

Télécharger cette nouvelle pour lire la suite en suivant ce lien

 

Alain Brianchon est grand spécialiste des tapas, c’est un collectionneur averti. Il écrit aussi des ouvrages historiques et des nouvelles comme celle qu’il nous a offert aujourd’hui.

Publié dans Nouvelles

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Mots pour Maux : Joël PAUL écrivain, blogueur, humaniste

Publié le par ecrivainducaillou.over-blog.com

La musique qui convient à ce récit et ce ballet d'hélicoptères

Mission Earthquake

 

 

« Tout moun sou tè a fèt tou lib. Tout gen menm valè (nan je lasosyete), tout moun gen menm dwa devan Lalwa.

Tout moun fèt ak yon bonsans, tout fèt ak yon konsyans epi youn fèt pou trete lòt tankou frè ak sè. »

 

Karl Hook essayait de comprendre le sens de la prière que cette femme, à genoux, récitait devant la statue de François-Dominique Toussaint dit Toussaint Louverture sur le Champ-de-Mars. Une fois de plus, Toussaint avait résisté. Droit et fier, il était planté devant le palais présidentiel effondré.

 

The first Lieutenant Hook venait, une dernière fois, de tenter avec ses hommes de sortir des rescapés des décombres du palais mais il fallait se rendre à l’évidence, aucun des sénateurs en réunion ne devait avoir survécu. Il s’épongea le front en regardant une fois de plus cette femme agenouillée devant le bronze de Toussaint Louverture. Le spectacle lui rappelait la Louisiane dont la population en majorité noire ressemblait à celle-ci après le terrible ouragan Katrina. Après une longue hésitation, il donna enfin l’ordre à ses hommes de se mettre en marche pour rejoindre le point de ralliement ou un hélicoptère viendrait les récupérer.

 

 « On met nos masques à gaz les gars ». Ils enfilèrent leurs masques du type M40 plutôt destinés aux risques chimiques mais c’était la consigne. Chaque GI ajusta son masque, avec le même geste mécanique, en expirant fortement pour décoller les clapets de sortie d’air puis en serrant la sangle pour bien coller le masque sur son visage. L’odeur dans les rues du centre ville était insoutenable. Des cadavres jonchaient les trottoirs sans personne pour les enterrer. Les bras disponibles étaient utilisés à sauver d’éventuels survivants.

 

« Cheat Earthquake, let’s go ! » ordonna-t-il à ses hommes avant de se mettre en branle.

 

Tous les hommes de sa section étaient épuisés mais aucun ne le montrait devant tant de misère. Les regards désespérés des survivants qui croisaient la section ainsi équipée étaient insoutenables. Depuis deux jours, dix-neuf hélicoptères se relayaient pour vider les cales du porte-avions Carl Winson de tout ce qui pouvait servir à nourrir ou aider les sinistrés. Il n’y avait plus rien à bord. Karl et ses hommes savaient que c’était leur dernière mission. Ils allaient partir en simulant une autre rotation en trompant la population. Ils avaient le cœur serré.

 

Une fois arrivé au « landing strip » sommairement aménagé depuis leur arrivée et après avoir dû repousser mendiants, estropiés qu’ils croisèrent en traversant le centre ville, ils grimpèrent un à un dans l’hélico turbine en rotation en se faisant copieusement engueuler par le pilote qui leur rappelait impérieusement de faire vite.

 

« Allez grouillez-vous, bande de bâtards. Je n’ai pas envie de faire feu sur ces malheureux ».

 

Le pilote craignait que son appareil soit pris d’assaut. Le premier jour de leur mission, un groupe d’Haïtiens menaçants avait tenté de le faire, ils durent faire usage de leurs armes en tirant en l’air pour les disperser.

 

Une fois dans la carlingue, ils ôtèrent leurs masques. Ils étaient abasourdis par la fatigue, le bruit de la turbine et les pales en rotation. Ils contemplèrent, en décollant, une dernière fois le spectacle de Port-au-Prince dévasté par l’un des plus importants tremblements de terre que la région ait connu. En prenant de l’altitude pour rejoindre le porte-avions mouillé au large, le gros oiseau bruyant leur dévoila le pourtour de la capitale meurtrie, entourée de collines appelées mornes. Karl qui passait pour un officier lettré savait que morne en français veut dire : empreint de tristesse.

 « Les Créoles en choisissant ce mot pour désigner une petite montagne avaient peut-être anticipé cette catastrophe », se dit-il. Port-au-Prince est entouré de tristes collines. « Pauvres gens, pauvre pays, toute la misère du monde est sous nos pieds », lança-t-il à ses hommes. « Yes, sir », répliquèrent-ils d’une même voix.

 

Ils ne se l’avouèrent pas mais chacun des hommes de l’US Navy pensait être un privilégié avant cette mission. Ils se la coulaient douce par rapport à leurs collègues sur les théâtres d’opérations en Afghanistan ou en Irak mais le spectacle de tous ces morts, femmes, enfants, vieillards qui n’avaient eu que leur seule misère au poing pour se défendre les attristait au point de pleurer.

 

Des larmes traçaient un sillon sur les joues poussiéreuses de certains soldats. « Ça ne pleure pas un homme », disait le chanteur Ringo dans les années quatre-vingts. Pourtant des soldats ont pleuré à Port-au-Prince trente ans plus tard à cause d’un séisme qui aurait pu être baptisé « Amalric magnitude 7 », un méchant séisme qui a ordonné à son bataillon de secousses : « Tuez les tous, Dieu reconnaîtra les siens ».

 

Le 16/10/2010 juste après mon retour de Vanuatu après avoir pris connaissance dans l’avion du drame haïtien.

 

Traduction : Premières phrases de la déclaration des droits de l’homme en créole

Tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits.
Ils sont doués de raison et de conscience et doivent agir les uns envers les autres dans un esprit de fraternité.

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Mots pour Maux : Huguette Montagne poétesse, conteuse amoureuse des mots

Publié le par ecrivainducaillou.over-blog.com

Monsieur le président de la République,

 

C'est à vous que je m'adresse parce que ma grand-mère disait toujours qu'il valait mieux s'adresser à Dieu qu'à ses saints. Je ne veux pas discuter avec le chef de la fanfare municipale, le maire, le préfet, le patron de la sûreté, du GIGN ou d'autres sous fifres. Quand un corps est gangrené par la septicémie on ne le guérit pas en allant chercher le rebouteux... Et on ne pose pas un Velcro sur un fourreau de Dior qui vient de craquer... J'espère que vous me comprenez, en tout cas moi je me comprends.

 

Voilà ce qui se passe : nous autres, simples petits écrivaillons du quartier Célières de Nouméa (une ville peu connue de la Présidence, il me semble, mais qui gagnerait à l'être davantage, enfin c'est mon avis et je le partage) sommes pris en otage par le P.I.E.D (Pour l’interdiction de l’écriture dirigée) . Entendez-moi bien, on ne nous a pas pris par les pieds, c'est le pied qui nous a pris. C'est clair ? Pour moi oui, je me comprends.

 

Le PIED nous a pris par surprise un lundi. Ce n'est pas que le jour soit important, mais cela mérite d'être signalé car c'est celui où on travaille. Un mardi, par exemple, ils auraient fait le pied de grue devant une porte close...Ne croyez pas que nous ayons pris notre pied dans cette affaire ! Non, puisque c'est le pied qui a fait la prise, vous me suivez ? Moi, je me comprends.

 

Bref, ces terroristes, je n'hésite pas à employer le mot, et pourtant j'ai bien conscience de son impact négatif sur un chef d'état à notre époque, ces terroristes donc... Bon, voilà qu'ils se fâchent ! Mais bon dieu, quel mot voulez-vous que j'emploie pour vous désigner ? Libérateurs ? Vous y allez un peu fort, tout de même !

 

Permettez, Monsieur le Président, que je règle notre petite querelle de vocabulaire avant de continuer...Vous nous prenez en otage et vous souhaitez que je vous nomme libérateurs ? Désolée, ce mot est inapproprié et je sais de quoi je parle, tout de même ! Émancipateurs ? Ce n'est pas un peu prétentieux ? Vous ne vous mouchez pas du pied si j'ose dire...Défenseurs des libertés ? En nous en privant, vous trouvez ça logique ? Pourquoi pas bienfaiteurs de l'humanité, tant que vous y êtes ? Sauveurs ? Rédempteurs même ? Vous me faites rigoler, tiens ! Pas vous ? Bon, après tout c'est vous qui tenez le pistolet, on va trouver un terrain d'entente linguistique : groupuscule armé, ça vous va ? Comment non ? Ah si ! Deux personnes ce n'est qu'un groupuscule, désolée de vous contredire encore, et c'est bien un pistolet que vous avez là, non ?

 

Comment ça non ? Il n'est pas chargé ? Mais bougres d'imbéciles vous ne pouviez pas le dire plus tôt ? On est huit, vous n'êtes que deux, vous croyez que j'aurais ameuté la présidence de la république sans ce foutu pistolet ? Votre opération, vous l'avez faite au pied levé, non ? Allez, qu'on attache bien fermement ces individus aux pieds de la table, ça leur fera les pieds, hé, hé !

 

Monsieur le Président, veuillez accepter nos excuses pour le dérangement. C'est ces gars qui étaient dérangés : vouloir faire interdire l'écriture dirigée ! Ce n'est pas à vous qui dirigez précisément notre grand pays la France que je vais apprendre les bienfaits de la contrainte ? Ici à l'atelier d'écriture nous nous épanouissons dans la contrainte. Et vos sujets devraient vous remercier d'être dirigés d'une main ferme par un homme aussi contraignant que vous.

 

Vous me trouvez trop courtisane ? Vous avez raison.

 

Huguette Montagne écrit des nouvelles et même du théâtre. Avec son sketch Tendresse écrit pour le théâtre Dis moi à quoi tu penses, je te dirais comment tu me hais… interprétée par la comédienne : Marithé Siwéné dans le cadre Le cabaret des fous à lier, la voix aux paroles d’ici, paroles grinçantes et décalées en 2014. Elle lit des contes et des texte sur son compte Face Book pour apporter sa bonne humeur dans les foyers confinés. (voir le lien ci-joint)

https://www.facebook.com/huguette.montagne.1/videos/1427717507416037/

Publié dans Poésie

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Mots pour Maux : Michèle, derrière ce pseudonyme se cache une poétesse, c’est cela même qui le rend plus beau

Publié le par ecrivainducaillou.over-blog.com

Sappho poétesse grecque de l'Antiquité

 

La nuit est noire, ce soir. Vide d'étoiles. Emplie de silence. Les lampadaires brillent d'une lueur pâle et étalée, tâches de lumière. Traces éphémères sur la toile urbaine.

 

 Silence assourdissant des rues désertes, de personnes sages ou apeurées. Qui lisent, font l'amour, dansent, se font du mal dans un espace confiné. J'ai envie et j'ai peur des mots. Des sons qui disparaissent comme si la vie respirait sereinement, que le danger s'éloignait.

 

 Quand nous recouvrirons le chemin du bruit, des pas, de la consommation, de la pollution. Qui serons-nous devenus ? Plus sages, plus aimants, moins pressés, plus attentifs à ceux qui travaillent chaque jour pour notre bien et qui étaient devenus invisibles ?

 

 Cette retraite forcée, cette vision de nous, seuls. Face à la solitude, face à nos proches trop proches. Occupés à remplir l'immobilisme, à remplir nos placards, à faire des réserves de denrées essentielles en quantités inutiles.

 

 Les œuvres dans les musées se reposent, les parcs publics se ressourcent. Les ouvrages de la rentrée littéraire 2020 sont en écriture et auront un parfum particulier. La beauté n'est plus à notre disposition mais elle transpire partout dans les esprits. Elle reprend sa juste place. Éternelle.

 

 Et la nature nous regarde. Elle se demande pourquoi nous avons déserté le terrain. Pourquoi nous sommes dans nos terriers. Figés. Que font-elles ? Ont-elles compris la leçon ? Pauvres créatures, terrifiées par l'invisible.

 

 

 La nuit est noire. Et le silence nous embrasse. Enfin le temps a ralenti.

 

Michèle

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Mots pour Maux : Imasango, une poétesse au grand cœur nous offre une poignée de riz

Publié le par ecrivainducaillou.over-blog.com

Pour une poignée de riz

 

À mes voisins Indonésiens, humbles et discrets, en les remerciant d’avoir suscité ma

curiosité de découvrir leurs ancêtres et leur terre d’origine.

 

Je n’ai pas découvert

l’arbre de mes ancêtres

c’est lui

qui s’est révélé à mes os

 

Nous avons mêlé nos souffles

et flux de vie

dans le mythe et l’histoire

façonnant mon visage

 

Mes entrailles métisses

nées sur l’île

ancrage de migrations diverses

où cultes primitifs

ronde bosse et terrasses irriguées

sont empreintes

rappelant mes aïeux

 

Ma tête creuse est fertile

tronc couché

au-dessus de dépressions infranchissables

aqueduc portant le flot

lignée en marche

vers son destin au-delà des mers

 

Amarrant les racines à leur source

les mains javanaises de l’arrière grand-mère

épouse d’un Balinais

puisant soif de vivre dans les rizières

abandonnées à l’époque coloniale

quand manqua sur la table

une poignée de riz

à remettre aux enfants criant famine…

 

Téléchargez la suite de ce beau poème en suivant ce lien

 

Née en 1964 en Nouvelle-Calédonie, Imasango passe son enfance entre Nouméa et la brousse où elle retrouve les racines de son métissage, avant d’effectuer des études de lettres en Europe et en Amérique du Sud. Passionnée de musique, de danse et de calligraphie, fascinée par les caractéristiques plastiques de la typographie, elle a longtemps préféré « exposer » ses poèmes plutôt que de les publier…

Retrouvez la sur son compte FaceBook où elle déclame de la poésie pour soutenir ceux qui souffrent.

 

Publié dans Poésie

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Mots pour Maux : Jean Vanmai, président de l’association des écrivains de Nouvelle-Calédonie

Publié le par ecrivainducaillou.over-blog.com

J’AIMAIS TROP L’ARGENT…

 

Annie était éperdument amoureuse de Fred, un jeune homme venu travailler durant quelques temps dans son petit village minier, situé au nord de la Nouvelle-Calédonie. Lorsque la mine cessa ses activités à cause de la mévente du nickel, comme cela arrive régulièrement dans cette île surnommée aussi le « pays de l’or vert » ; Fred dût partir bien à contre cœur travailler à la capitale, Nouméa, éloignée de près de quatre cent kilomètres du village de Koumac. 

Lorsqu’un matin à l’aube, décidant sur un coup de tête, Annie qui venait d’atteindre la majorité légale, c’est-à-dire vingt-et-un ans, prit son baluchon et, sur la pointe des pieds, eut le courage de monter à bord d’un autobus, surnommé en ce temps-là un « baby-car », pour aller rejoindre son « Tristan ».

Tout au long du trajet qui dura près de sept heures sur une route en terre chaotique et poussiéreuse, elle ne regrettait aucunement sa vie passée sous les ordres et brimades d’une mère triste, agressive et acariâtre.

Maintenant installée, protégée, aimée par l’homme de sa vie, et, en attendant son retour, elle eut l’idée  d’écrire  régulièrement ses pensées ou découvertes, relatives  notamment à cette ville insulaire dont elle avait si souvent entendu parler auparavant.

 

LA VILLE DE NOUMEA EN 1960

 

La vie s'organisa peu à peu. Il faut dire qu’au début de cette vie commune et inédite pour moi, j'éprouvais une certaine anxiété lorsque mon Fred s'en allait au travail m'abandonnant à moi-même, seule sous mon nouveau toit. Le fait de pouvoir agir désormais à ma guise, prendre en toute liberté des décisions sans la crainte d'un reproche, me semblait étrange et me donnait le vertige. En effet durant l’absence de mon aimé, aucune autre personne au monde ne pouvait me donner des ordres ni me dicter ce que je devais ou avais à faire.

Cette émancipation récente me déroutait et m'effrayait terriblement. Est-ce le fait d'en recevoir trop d'un coup ? Probablement. Car cette sorte de libération soudaine survenue aussi rapidement face à un passé surchargé de contraintes avait le goût de l'angoisse.

-- Je souffrais du manque de liberté. Maintenant j'en ai trop... N'y aurait-il donc jamais de juste milieu ?

Fred se montrait si prévenant que je parvins à dominer mes inquiétudes et recouvrais peu à peu mon assurance. Je me transformais en une véritable maîtresse de mon petit intérieur. Il me devenait même agréable et grisant de pouvoir vivre comme bon me semblait.

Lorsque les problèmes à résoudre avaient une certaine importance, j'attendais naturellement le retour de mon homme au foyer. Aussitôt tout redevenait clair et lumineux. Car Fred avec douceur et compréhension approuvait, lorsque mes initiatives étaient bonnes ou apportait quelques conseils et ajustements lorsqu'il les jugeait nécessaires. Jamais plus je ne subis de réprimandes sur un ton sévère. Comme du temps où la moindre chose était régentée par des ascendants acariâtres et autoritaires. Grâce à lui, je découvris très vite le sens véritable des responsabilités.

- Tu organises ta journée et ton emploi du temps selon ta volonté, Annie. J’ai noté par ailleurs que tu te débrouilles très bien en tant que jeune maîtresse de maison. Je suis très fier de toi, ajouta-t-il les yeux rieurs.

Qu'il me semblait bien loin cette triste époque où je devais vivoter dans un milieu familial monotone, médiocre et sans joie. Réfugiée en son sein au-delà de l'âge légal de l’adolescence, je me comportais en réalité comme une enfant bourrée de complexes qui avait peur de la vie. Pendant que d'autres, garçons et filles, plus jeunes que moi, volaient depuis bien longtemps de leurs propres ailes vers la liberté et le bonheur.

Fred était venu, il est toujours là. Je n'avais donc aucun regret à avoir. Et de tous ces événements je ne voulus conserver que les bons. En revanche, ceux qui me rendaient nostalgique je les avais refoulés très loin, vers l'oubli. Car bien qu'ils fassent partie des lots pénibles de l’existence, je ne souhaitais plus perpétuer les souvenances d'un tel passé.

C’est ainsi que chaque jour, lorsque Fred se rendait à son travail, je partais souvent à la découverte de la cité

La vie urbaine était bien différente de tout ce que j'avais pu concevoir en pensée depuis mon plus jeune âge. Même pour une si petite ville la vie insulaire me semblait pourtant trépidante, active. Et cette sorte d'agitation perpétuelle portait en elle un aspect incroyable qui m'enchantait.

Mon étonnement s'arrêtait sur de multiples choses. Telles les vitrines attrayantes des magasins, les affiches commerciales, les belles maisons au style colonial ou tout simplement les passants. Un rien me fascinait.

Le marché couvert installé face à une grande place baignée de lumière, la Place des Cocotiers, était le point de rencontre par excellence des habitants multiethniques de cette mini-capitale des mers du Sud. A l'intérieur de ses bâtiments aux toitures de tôles ondulées, les portes s’entrouvraient dès les premières lueurs de l'aube. Une animation exceptionnelle y régnait durant toute la matinée. Je découvris avec surprise la foule ainsi que le va-et-vient des gens parmi les allées encombrées de tubercules et de fruits exotiques. Pendant que les bavardages entre amis et connaissances, tout comme les marchandages inévitables entre vendeurs et acheteurs, donnaient à ces lieux une note particulièrement pittoresque. Dans cette multitude cosmopolite et bon enfant, l'on pouvait rencontrer aussi bien des ménagères toujours pressées portant des robes de couleurs vives que des citadins nonchalants venus, en short et claquettes japonaises, comme clients ou simplement en curieux. Parfois de nouveaux immigrants fraîchement débarqués sur l’île s’extasiaient devant ce spectacle bigarré qui s'offrait ainsi à leurs yeux. Tandis que des touristes arborant chemises à fleurs ou des « robes mission *» pour la gente féminine, filmaient tous azimuts caméra 8mm au poing.

Dans une juxtaposition extraordinaire de couleurs, les étals croulaient sous des montagnes de marchandises. Ici, des maraîchers vietnamiens proposaient des légumes les plus variés. Là, une vendeuse d’origine mélanésienne présentait fièrement ses produits de la terre tels que taros, ignames, patates douces et maniocs. Un peu plus loin, un vieil Indonésien immobile et silencieux attendait le chaland à côté de ses pyramides de fruits tropicaux. Il avait exposé là des mangues, pommes lianes, cocos verts, bananes, ananas, pamplemousses, oranges, entre autres. Ailleurs, des Européens au visage brûlé et buriné par le soleil des îles présentaient à foison des orchidées, des oiseaux de paradis et autres fleurs fraîches de toute beauté. Tandis que de belles et joyeuses Tahitiennes, une fleur de tiaré immaculée accrochée à l'oreille, les yeux rieurs, criaient à la cantonade en roulant les "r" afin d'écouler au plus vite leur délicieuse salade de poisson cru, mariné dans du pur jus de citron. Pendant que des Wallisiens, véritables forces de la nature et excellents pêcheurs, se tenaient fièrement derrière des présentoirs bondés de fruits de mer. Un peu plus loin, près des balances anciennes rongées par la rouille mais toujours en service, des poissons de toutes tailles gisaient dans des sacs en toile de jute préalablement trempés dans l'eau de mer. Selon la variété, les picots de récif ou les bossus dorés étaient vendus soit à la pièce, soit au poids. Des mollusques, des crustacés à profusion et du poisson fumé faisaient également partie des mets rares et très recherchés par la population locale.

Dans la grande cour intérieure, les vendeurs de billets de loterie s'installaient sans sourciller à proximité de cageots contenant de la volaille, des pigeons ou des tortues marines. Leurs voisins déchargeaient des sacs de pomme de terre, de choux, de cocos secs et de mandarines des bennes des camions de colporteurs arrivés de la Brousse lointaine un instant auparavant. A mon avis, ce marché au pays du nickel et de « l’or vert* » demeurera le lieu de rencontre et d’attraction touristique de premier ordre pour très longtemps encore.

Mais mon émotion fut à son comble, lorsque je découvris des poissons proposés à la vente et qui étaient maintenus en vie dans de grands bacs rectangulaires remplis d'eau de mer.

-- Pris dans des filets ou au bout d'une ligne, prisonniers maintenant des hommes, ils ne rejoindront plus jamais la mer bleue, murmurais-je avec un certain désenchantement cette fois. Dans peu de temps ils finiront leur existence soit en friture, en court-bouillon ou encore, une fois découpés en fines lamelles et imbibés de jus de citron en salade tahitienne sur nos tables.

Décidant de m’éloigner de cet endroit, je me retrouvais quelques minutes plus tard dans le quartier des affaires. Mon centre d’intérêt se déplaçait dès lors vers les voitures de toutes tailles, rutilantes et polychromées qui roulaient innombrables au milieu de rues étroites et mal réglementées. La circulation en ce lieu me semblait d’ailleurs anarchique voire dangereuse. Pendant que le bruit assourdissant des moteurs de camions ou de motos peu entretenues, me donnaient très vite une sensation étrange. Celle d'être subitement débarqué sur une planète tumultueuse et enivrante. En spectatrice consciencieuse et curieuse, installée ainsi aux toutes premières loges devant ce véritable cinéma de la vie, je suivais aussi du regard la multitude qui se déplaçait sans cesse presque en désordre. Telles des fourmis humaines se rendant on ne sait où.

Puis malgré l'animation des êtres et des choses, la foule et le bruit finirent toutefois par me provoquer de terribles maux de tête. Habituée au calme depuis toujours, mon organisme avait sans doute des difficultés pour s'adapter à ces conditions de vie nouvelle.

-- Ça suffit pour aujourd'hui. Il faut que je rentre. Ce serait plus sage, me disais-je à chaque fois.

Ce fut là en tout cas un véritable bouleversement pour une fille comme moi qui n'avait jamais pu sortir de son trou. Et quel contraste frappant entre ces gens si différents toujours pressés et nos braves villageois au tempérament placide, à la démarche tranquille. Mais cette tranquillité paisible des gens de la campagne je n'en voulais plus. Je la laissais bien volontiers sans contre partie aucune aux maraîchers, agriculteurs, éleveurs ou aux vieillards et autres amoureux de la nature.

Puisque dès ce moment-là, j’étais déjà soumise et conquise par la loi du contraste. C'est-à-dire dans mon cas, quitter avec plaisir le silence et le calme pour le tumulte et la foule. Pour la première fois de ma vie aussi, je me sentais parfaitement bien dans ma peau et doublement comblée. Puisque j'étais amoureuse d'un homme mais également d'une ville.

 

Extrait du roman : « J’aimais trop l’argent »

Editions Dualpha Paris 2009

 

Chân Dàng « Les Tonkinois de Calédonie au temps colonial », est la grande œuvre de Jean Vanmai, il a fait connaître au monde cette histoire  des travailleurs indochinois en Nouvelle-Calédonie.

Publié dans Nouvelles

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