Overblog Tous les blogs Top blogs Littérature, BD & Poésie
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU
Publicité

Mots pour Maux : Patrice Guirao, le maître du polar du Pacifique mais pas que …

Publié le par ecrivainducaillou.over-blog.com

L’ami le plus fidèle

 

Il venait de remettre une bûche dans le feu pour lui redonner vie. Pas de celles faites en force pour durer, mais une vie toute simple, que l’on regarde mourir. Assis sur le banc de pierres noircies, le père fumait un grossier tabac mal séché. Il redressa la tête et regarda Rémi.

– C’est décidé, Rémi.

Rémi se tourna vers son père, l’interrogeant du regard. Le père ralluma pour la énième fois sa pipe au feu d’un méchant briquet d’amadou et après avoir tiré quelques bouffées poursuivit.

– Vick est trop vieux.

Il remua les braises sous la bûche avec un tison avant d’ajouter : « – Il a dix-sept ans aujourd’hui.  Il n’est plus bon à rien. C’est devenu une bouche inutile. Il faut s’en séparer, petit. »

Rémi sentit son ventre se nouer. Le père le regarda droit dans les yeux.

– C’est toi qui le feras.

– Mais Pa, j’sais pas faire.

– Tu apprendras.

Rémi se tassa un peu plus dans l’ombre près du père, la gorge sèche. Pour lui le monde venait de s’écrouler. Vick était son ami. Du plus loin que remontaient ses souvenirs, Vick avait toujours été à ses côtés. Ils avaient grandi ensemble. Ensemble, ils avaient partagé l’odeur moite des sous-bois humides de l’automne, les jeux épuisants du printemps, où tout redevient possible, où la vie se fait espoir, les longues soirées d’été, quand l’épaisse horloge de la cuisine et le soleil ne parlent plus le même langage, et serrés l’un contre l’autre, résisté aux blessures de l’hiver.

Pourtant aujourd’hui le moment était venu. Ce n’était pas vraiment une surprise pour Rémi, mais un choc. D’ailleurs, il avait bien compris, quand le père avait ramené le petit Brouck, que Vick ne pourrait plus rester longtemps avec eux. Maintenant, Brouck savait très bien mener le troupeau et le père avait raison, Vick ne servait plus à rien. Rémi avait espéré que le père attendrait que la nature fasse son œuvre. Ou bien qu’il aurait fait la chose discrètement. Qu’un matin, en se levant, il aurait constaté que Vick n’était plus là. Il aurait alors pleuré seul dans la grange. Personne n’aurait parlé et l’on aurait continué à vivre, comme si Vick n’avait jamais existé.

Mais, il n’aurait jamais pensé que la tâche lui incomberait. Il restait accroupi près du père, cherchant vainement à réchauffer son cœur.

– Mais j’sais pas faire, Pa, bredouilla Rémi, comme pour lui-même.

– Ne discute pas. Demain tu iras avec Paul. Il te montrera.

La nuit fut épaisse. Lourde. Rémi ne dormit pas. Puis le jour blanchâtre imposa la vie.

Vick les regardait et remuait la queue. Il ne s’était même pas levé, tant sa vieillesse devenait lourde à porter. Paul tendit son fusil de chasse à Rémi.

–Tu te mets à cinq mètres et tu vises la tête. Il ne souffrira pas.

– Mais j’peux pas, il me regarde !

– Attends !

Paul repartit dans la remise et revint avec un morceau de pain sec qu’il déposa devant le chien. Vick baissa la tête pour s’emparer du pain et le manger à petites bouchées gourmandes. Paul recula de quelques pas et se retourna.

– Vas-y, maintenant. Il te regarde plus.

Rémi, la vue brouillée, mit en joue et tira. Vick s’affaissa, son morceau de pain entre les crocs.

Le père arriva, la pelle à la main. Il s’arrêta près du chien et sans regarder Rémi lui dit :

« – Tu n’aurais pas dû faire ça.

– Mais Pa, c’est toi …

– Oui je sais… mais tu aurais quand même dû lui laisser finir son pain. »

 

                                                                       …….

 

Après une carrière d’aiguilleur du ciel, il entame avec succès une carrière de parolier sans pour autant quitter son île. Patrice Guirao est un surdoué. Il enchaîne en toute discrétion les tubes, et collabore avec des artistes tels qu’Art Mengo, Pascal Obispo, Calogero, Johnny  Hallyday ou Florent Pagny pour ne citer qu’eux . Il s’adonnera ensuite à l’écriture de comédies musicales à succès (Les Dix Commandements, le Roi Soleil, Cléopâtre, Mozart, Robin des bois et Bernadette de Lourdes sa dernière participation à une comédie musicale mais c’est aussi le roi du polar Noir Azur, une définition qu’il a inventé. Tous ses polars sont des bestsellers : sa trilogie Al Dorsey, des polars à la sauce océanienne qui ont pour décor le fenua et ses deux derniers polars dans la collection La bête noir chez Robert Laffont : Les disparus de pukatapu et Lebûcher de Moorea

Publié dans Nouvelles

Partager cet article
Repost0

Publicité

Mots pour Maux : Céline Fuentes auteure jeunesse calédonienne et cheville ouvrière de l’association Le Club des Indés

Publié le par ecrivainducaillou.over-blog.com

VOILE GRIS de Céline Fuentès

La mort dans l’âme, j’ai franchi le portail du parking de ma boîte. J’ai garé mon Scénic en épi, comme tout le monde. D’un pas lourd, j’ai longé l’allée de graviers jusqu’à l’entrée. Léa, la nouvelle de l’accueil, m’a lancé :

— Hey, salut Marc, tu vas être content aujourd’hui ! Gary n’est pas arrivé, tu pourras lui faire la remarque. Pour une fois, il n’est pas irréprochable !

— Enfin une journée qui commence bien, ai-je répondu en filant me mettre au boulot.

Gary n’était jamais en retard, ne demandait en aucun cas de délais pour traiter ses dossiers, classait toujours tout par ordre alphabétique et son bureau était aussi rangé que le mien était en bazar. Ça faisait six mois qu’on me l’avait collé dans les pattes. Avant, j’étais tranquille. Je gérais le service compta comme je l’entendais. C’est vrai, ce n’était pas tous les jours facile, j’étais surchargé, j’avais du mal à m’en sortir. C’est pour ça qu’ils avaient recruté Gary. Au début, j’étais plutôt content mais ça n’a pas duré.

Assez rapidement, il a commencé à me faire sentir que je faisais mal mon boulot. Des remarques, des petites piques disséminées çà et là. Il n’en loupait pas une. Si j’avais le malheur de faire une erreur, même minime, il s’en servait pour se faire bien voir par la hiérarchie. Du coup, le directeur général s’était mis à ne jurer que par lui. Gary ci, Gary ça. Moi, en l’espace de quelques semaines, je suis passé aux oubliettes. Mon moral en a pris un coup. Il y avait de moins en moins de clair dans le gris de ma vie. Petit à petit, tout s’est assombri. De manière insidieuse, il a pris ma place et je suis devenu un fantôme. Je longeais les murs et me recroquevillais derrière mes livres de comptes.

Heureusement, il me restait Léa et puis mes potes de la machine à café. Avec eux, je retrouvais le sourire l’espace d’un instant. On en rigolait parfois, de Gary, surtout Norbert qui l’avait baptisé La Pince. Parce qu’en plus d’être désagréable, d’être mal fagoté, d’être toujours cerné de fatigue et d’être un fayot, Gary était un vrai radin. Jamais il ne participait aux collectes pour une naissance ou un anniversaire, jamais il ne payait sa tournée de croissants le vendredi comme les autres et puis jamais il ne rendait les clopes qu’il nous taxait régulièrement… Écouter les moqueries de Norbert à propos de Gary me remontait le moral mais pas longtemps. Parce que les autres, ils le croisaient mais moi, c’était huit heures par jour que je devais me le supporter…

Ce matin, minute après minute, je reprenais mes marques et je jubilais en répondant aux nombreux appels du lundi :

— Eh bien non, Gary n’est pas là aujourd’hui mais laissez-moi gérer votre problème.

Je retrouvais mon grade, mon pouvoir, mon univers. Celui que j’avais perdu quand cet enfoiré avait fait irruption dans ma vie. Je respirais, j’étais bien, enfin… Je me prenais même à rêver : et s’il ne revenait plus, et s’il avait trouvé un nouveau poste, et si…

Il devait être presque midi quand Léa m’a téléphoné pour m’annoncer la nouvelle :

— Marc, c’est Léa. Ça va ?

— Tu m’étonnes, je revis. J’ai récupéré mon espace, mon bureau, ma vie quoi !

— Marc, j’ai une mauvaise nouvelle…

— Ah ?

— Gary est décédé ce week-end. On vient de l’apprendre. Le DG m’a demandé de te prévenir et de m’occuper de la collecte pour acheter une plaque au nom de l’entreprise, en notre nom à tous. Il tient à ce que nous soyons à l’enterrement qui est prévu demain à 9h à l’église. Je lui dis que c’est d’accord ?

— Léa, je ne sais pas. C’est triste mais je ne peux pas dire que le portais dans mon cœur… Alors, aller à l’enterrement. Je ne me sens pas très légitime, tu vois…

— Marc, le DG y tient.

— D’accord, dis-lui que j’en serai. Je passerai te donner ma participation dans la matinée.

 

Gary était mort. Je ne savais pas comment d’ailleurs. Je ne m’y attendais pas. Un court instant, je me suis senti soulagé de n’avoir plus jamais à travailler avec lui… Et puis, vite, je me suis repris, c’était affreux d’avoir de telles pensées. Je m’en suis voulu, un peu.  J’ai regardé son bureau bien rangé et je suis sorti.  Jusqu’au bout, il m’aurait mis le bourdon, le moral à zéro…

 Au fond du couloir, j’ai aperçu Norbert et Steph, en grande discussion, autour de la machine à café. Dès que je suis arrivé, Norbert m’a interrogé, peut-être par curiosité mal placée :

— Alors Marc, tu sais comment il est mort Gary ?

— Non, je ne sais pas. Peut-être un accident ? Il était fatigué vendredi mais c’était habituel cette fatigue chez lui…

— Peut-être qu’il était malade ? a demandé Steph en se tournant vers moi.

Je n’ai pas eu le temps de répondre que non, que je n’en savais rien, que Norbert en a rajouté et que je me suis senti encore plus mal :

— Tu te rends compte, il était sans doute malade à en crever, un cancer peut-être, et toi, tu te foutais de lui parce qu’il était tout le temps claqué… Imagine… Si ça se trouve il n’avait plus un radis parce qu’il s’était endetté jusqu’au cou pour payer ses frais médicaux… Et toi, son collègue, tu ne savais même pas dans l’état où il était et maintenant il est mort… Marc, ça craint…

— Stop, a coupé Steph. S’il avait été malade, on l’aurait su et puis Marc n’a rien à se reprocher. Personne ne pouvait le voir, Gary. D’ailleurs, t’as participé à la collecte ? Moi, j’ai filé un billet de 10 euros. Je ne me voyais pas donner plus pour cette pince !

— J’ai donné 20 euros. Je suis navré pour lui mais quand même, soyons francs, je ne pouvais pas me le blairer, je ne vais pas faire semblant. Je me sens un peu hypocrite d’aller à son enterrement.

— On comprend, qui pouvait apprécier ce type ? Mais bon, c’est toi qui bossais avec lui pas nous. C’est normal que le DG et toi y alliez et puis ça te fera un moment en tête à tête avec le big boss !

— Non, il emmène Léa et Clarisse aussi.

— Ah ben tiens, a dit Norbert, évidemment qu’il emmène sa petite secrétaire de Clarisse, experte en promotion canapé. Tu verras bientôt elle te piquera ton poste d’adjoint Steph !

— Arrête tes conneries mec, c’est pas le jour et puis Clarisse n’a pas les épaules !

— Elle n’a peut-être pas les épaules mais elle a autre chose, a lancé Norbert en ricanant.

Avec les gars, on s’marrait bien à la machine à café. Au moins deux ou trois fois par jour, on se réunissait pour rigoler un coup. Faut dire que des ragots au bureau, y’en avait à la pelle. Et puis Norbert, quel numéro, il avait donné un surnom à presque tous nos collaborateurs. Clarisse c’était la Marie qu’il l’appelait pour la Marie couche-toi là. Gary c’était La Pince parce qu’il ne participait jamais aux collectes et qu’il nous tapait des clopes tous les jours. Léa c’était La Minette parce que Léa c’était la plus belle et la plus douce. Tous les mecs en pinçaient pour elle. Avec Norbert, il fallait juste ne pas être trop susceptible et avoir une bonne répartie. Steph et moi, c‘était notre cas, alors Norbert était devenu notre pote.

— Marc, a lancé le big boss derrière la porte, tu viens, on va rassembler les affaires de Gary pour les remettre à sa famille.

— Rassembler ses affaires mais il n’avait rien. Pas une photo, pas un truc perso. Y’a rien à rassembler.

— Bon, très bien, sois au bureau à 8h30 précises demain. On ira ensemble à l’enterrement.

Norbert, Steph et moi, on est partis manger à la Cantine. C’était notre petit resto à nous, à trois cents mètres du boulot. On y allait à pied. Norbert en profitait pour lorgner les nanas et Steph et moi, on se bidonnait à le regarder faire. Ce jour-là, on a fait comme d’habitude, comme si rien ne s’était passé et que nous n’avions pas appris la mort soudaine d’un collègue quelques heures plus tôt. La vérité, c’est qu’on s’en cognait du Gary, voilà. On s’est rempli le bide en se foutant de la tronche de la moitié de la clientèle mais bon, ce n’était pas méchant…

Quand j’ai repris place derrière mon bureau, j’étais plein d’espoir. Le boss allait peut-être recruter la jolie Julie qui avait postulé en même temps que Gary mais qui n’avait pas été retenue. Elle avait l’air aimable. Bien sûr, j’aimais ma femme, Anastasia, mais rien ne m’empêchait de regarder le menu ! Julie était un vrai canon ! Norbert serait fou de jalousie. Ce serait un juste retour des choses, après avoir galéré six mois avec La Pince… De toute façon, avec la tonne de boulot qu’il y avait, le recrutement ne tarderait pas et je serai bientôt fixé.

J’ai terminé ma journée tranquillement, sans l’œil inquisiteur de Gary sur moi. Plus de stress, plus de lourdeur. C’était terrible à avouer mais je crois bien que j’avais passé la meilleure journée depuis un sacré bout de temps. Mon avenir s’éclairait enfin.

***

À huit heures trente précises, j’étais sur le parking de l’entreprise. J’avais la mine blafarde à la perspective de ce qui m’attendait. Aller à l’enterrement de mon collègue par obligation me dépitait. Tout ça pour faire plaisir à mon boss… En plus, il serait certainement impossible de passer inaperçu, on serait quoi, quatre pelés et deux tondus. Gary était tellement détestable. Pourtant, peut-être que des gens l’aimaient malgré tout ? Sa mère peut-être ? Tous les hommes ont une mère qui aime leur enfant. Elle serait là et aurait de la peine. Une sœur ? Un oncle perdu de vue ? Un ami ? Gary avait-il au moins un ami ?

— Bonjour Marc, monte, on y va, m’a lancé le boss au volant de sa Mercèdès rutilante.

Clarisse était à ses côtés, bien sûr. Avec sa jupe ras les fesses et son chignon bien serré, le patron n’était pas indifférent. Léa est arrivée au pas de course et s’est installée à ma droite. Tous les deux, nous n’avons pas dit un mot durant le trajet, un peu gênés d’être les témoins de cette scène tellement clichée… Le patron et la secrétaire… C’était peut-être pour casser cette atmosphère un peu vulgaire que le DG m’a dit :

— Marc, je sais que ce n’est pas facile de perdre un collègue, surtout de manière si soudaine. Un accident. C’est tellement bête. Gary était un homme de valeur, travailleur et honnête et personne ne pourra le remplacer. Je partage ta douleur. Mais pour t’enlever une épine du pied, sache que j’ai recruté Julie, tu sais, celle qui avait postulé en même temps que Gary. On verra bien si elle fera l’affaire. Dans tous les cas, ça te soulagera. Elle commence demain. Voilà, maintenant, tu dois être rassuré. Tu peux prendre quelques jours de congé aussi. Nous comprendrons. Prends tout le temps dont tu as besoin.

— Merci mais ça ira, ai-je répondu d’un ton grave, comme si la mort de Gary me touchait au plus haut point.

Gary était donc décédé à cause d’un accident. Il devait sûrement conduire sa vielle Ford Fiesta. Tellement pourrie cette bagnole. Trop radin pour l’entretenir. La portière côté conducteur n’ouvrait pas toujours. Il était parfois obligé de passer par le siège passager pour sortir… La honte ! Norbert en avait même fait un sketch. Un comptable qui n’est pas foutu de faire réparer sa bagnole. Fallait pas déconner, on gagnait pas des mille et des cents mais nous n’étions pas au Smic non plus. On pouvait dire ce qu’on voulait sur la direction mais à ce niveau-là, nous étions bien lotis. Sans compter les primes d’intéressement en fin d’année. Cela étant dit, j’avais une sacrée chance, j’allais travailler avec la belle Julie. Je ne perdais vraiment pas au change…

— Le monde ! s’est exclamé le patron. Il va falloir faire demi-tour et se garer bien plus loin. Nous ne sommes déjà pas en avance… Heureusement que j’ai demandé à la famille de nous garder une place…

À travers la vitre, j’ai aperçu l’église. Elle était bourrée à craquer. Des dizaines de gens attendaient pour pouvoir gravir les marches de la vieille bâtisse du 12ème siècle. De tous les âges, ils se saluaient avec tristesse et empathie. Certains pleuraient même. Un groupe de gamins revêtus d’un même maillot de foot bleu et blanc se tenaient deux par deux, main dans la main. Ils avaient six ou sept ans. Ce n’était pas possible, ce n’était pas pour Gary, il devait y avoir un autre enterrement juste avant. Le patron a tourné un moment avant de pouvoir se garer.

— Allez, ne perdons pas une minute, j’ai horreur d’être en retard, a lancé le boss.

Les talons de Clarisse résonnaient sur le trottoir et rythmaient nos pas pressés. Quand nous sommes enfin arrivés sur le perron de l’Eglise, Léa semblait un peu essoufflée. Le patron a traversé la foule en nous demandant de le suivre de près. Nous sommes entrés et il s’est dirigé tout de suite vers une dame d’une soixantaine d’années, très chic.

— Madame Persou, excusez-nous du retard. Voici Marc le collègue de votre fils Gary et les deux assistantes. Nous vous présentons nos sincères condoléances et restons disponibles si vous avez besoin de quoi que ce soit.

— Bonjour à tous et merci pour votre présence. Je vous ai gardé des places, venez par ici.

 

J’ai serré la main de la mère de Gary. Elle m’a tirée vers elle et m’a embrassé chaleureusement, comme si je faisais partie de sa famille.

— Marc, Gary nous a beaucoup parlé de toi, de tout ce qu’il a appris à tes côtés et de ton professionnalisme. Il aurait été heureux que tu sois parmi nous aujourd’hui.

Les mots de Madame Persou m’ont fait l’effet d’un coup de poignard. Quoi ? Gary m’appréciait, parlait de moi ? Et cette femme, avec l’air si sympathique. La mère de Gary ? J’avais l’impression que tout cela n’était qu’une blague. Je regardais autour de moi. Tout ce monde !

À peine avais-je eu le temps de m’asseoir qu’un silence glacial a remplacé le brouhaha sourd. Une troupe de gospel s’est avancée. Les chants ont commencé. Les voix s’entremêlaient en une puissante mélodie qui faisait chavirer mon cœur. Puis le prêtre a poursuivi :

— Célébrer la vie de Gary Persou, fils fidèle, ami serviable et homme de confiance est un honneur pour moi. Chaque personne qui a croisé sa vie sait à quel point il était empli de bonté et d’amour. Homme engagé dans de multiples causes, il a su transmettre l’amour de son prochain et œuvrer pour la solidarité. Clown dans les hôpitaux pour donner de la joie aux enfants malades, entraîneur du club de foot pour les poussins de la cité, membre actif des Resto du cœur et fondateur de l’association Ensemble, pour la paix, Gary donnait tout son temps, tout son argent, toute sa vie pour aider son prochain. Prions pour lui.

La chorale a fait, une fois de plus, voltiger les notes. Emporté par l’émotion, les larmes me sont montées, comme ça d’un coup. Tout se mélangeait dans mon esprit. Qui était Gary ? Le type austère du bureau ou le gars généreux que décrivait l’homme de foi. J’étais troublé.

Pendant toute la cérémonie, Léa et moi n’en revenions pas. Nous tombions des nues. De découverte en découverte sur le personnage de Gary, nous nous sentions de plus en plus mal à l’aise. Pour finir, c’est carrément la honte qui m’a envahi. J’étais un idiot. Je n’avais en aucun cas laissé une chance à Gary. Il m’avait pourtant proposé plusieurs fois de passer chez lui mais j’avais une telle image de lui que je n’ai jamais accepté ses invitations…

Je suis parti juste après la cérémonie, à pied, seul, rouge de honte. Léa m’a couru après :

— Marc, reviens. Partir comme ça, c’est impossible, le DG ne comprendrait pas et madame Persou a organisé un petit quelque chose chez elle. Viens !

— Léa, je peux pas. C’est pas le Gary que je connaissais, c’est pas lui.

De la main, j’ai repoussé Léa et j’ai accéléré la cadence. J’ai marché vite, le plus vite possible. À un moment, j’ai même couru mais j’ai vite eu le souffle coupé. Mon cœur cognait fort. Je regardais à droite à gauche mais tout était normal. Des bus, des passants, des voitures, des gens. Je ne les voyais plus pareil. Le p’tit jeune là-bas avec son chien et son jean troué était-il un homme bon ou mauvais ? La dame derrière toute pimpante et élégante, que cachait-elle ? Je ne savais plus qui était qui, je n’avais plus aucune perception de rien. J’ai arrêté de les regarder, eux, tous. J’ai foncé tout droit. Des heures et des heures. La pluie s’en est mêlée, je dégoulinais de toutes parts en déambulant dans les rues sans savoir où mes pas me menaient et puis j’ai entendu la voix de Steph :

— Marc, monte !

Je ne suis pas monté dans la BM de Steph.

C’est Norbert qui m’a attrapé le bras quelques mètres plus loin.

— Mec, on te cherche partout depuis ce matin, viens.

— Je ne viens pas. Toi, eux, moi, on est des pauv’gars, on vaut rien, pas un Kopec. Il va me falloir un moment pour pouvoir me regarder dans une glace. J’rentre dans mon bled, à Izalignac. À pied, en bus, en stop, en train, rien ne pourra me faire changer d’avis. Laisse-moi.

Je suis parti comme ça. J’ai mis du temps à me reconstruire. Des heures sombres. Anastasia m’a rejoint quelques semaines plus tard. Et puis, un jour, je suis allé voir Madame Persou. J’ai frappé à sa porte et je lui ai dit :

— Madame, pardon. J’ai côtoyé votre fils des mois et je n’ai pas vu qui il était. Il y avait comme un voile gris qui m’empêchait de bien regarder.

Elle a répondu :

— Je sais. Gary me l’avait dit… Maintenant, ton œil est exercé, il saura voir toutes les couleurs qui composent le gris.

 

Céline Fuentès Naviguant entre les grandes étendues de Nouvelle-Calédonie et les campagnes métropolitaines, Céline Fuentès a écrit une collection de littérature jeunesse éditée par Snk Editions et distribuée par Hachette Calédonie. Abécédaire et petits poèmes calédoniens en est le premier opus. Un si petit voyage et C’est pas grave si c’est raccommodé sont deux romans pour adultes disponibles sur Amazon. La nouvelle Voile gris est éditée dans le recueil 10 nuances d’Indés éditée par Le Club des Indés téléchargeable gratuitement sur Amazon et La Fnac.

N’hésitez pas la suivre sur :Twitter : https://twitter.com/lynseecf98 Blog : http://celinefuentes.blogspot.com/

En cadeau : à télécharger gratuitement : Lynsee Ée : 10 Nuances d'indés Suive le lien

Publié dans Nouvelles

Partager cet article
Repost0

Mots pour Maux : Luc Enoka Camoui, Poète, essayiste, enseignant, un sage du Nord

Publié le par ecrivainducaillou.over-blog.com

Mots pour Maux - Confinement

 

Sensation d'abandon de soi

Le monde petit dans son confinement

N'a que verbe le mal du siècle

Telle une assignation à résidence...

Vaincre la pandémie

N'est pas une mince affaire.

                      L'enfer, chacun pour soi

                      Le Paradis pour tous...

                      Et si Miss Chloroquine

                      Veuille bien nous désenvouter

                      Nous libérer de nos chaînes invisibles…

                      L'humanité vulnérable saura remercier

                      La molécule miraculeuse

                      Du Professeur de la science infuse;

                      Celui-là même le sauveur du monde…

                      En attendant, soyons vigilants et résistants !

 

Luc Enoka CAMOUI (Hyabé le 28/03/20)

 

Originaire de Pouebo, Luc Énoka Camoui travaille dans l'enseignement protestant. Spécialisé en remédiation, il est l'auteur d'un essai sur l'école calédonienne

Publié dans Poésie, Essai

Partager cet article
Repost0

Mots pour Maux : Daniel Miroux : linguiste et président de l’Alliance Champlain, un pilier de la francophonie en Nouvelle-Calédonie

Publié le par ecrivainducaillou.over-blog.com

JEE HWEN HNYI MËËK ME JEE BOMENE

 

 

Haba hweciin ta jee hwen hnyei hia, me walee anyita hwen. Waleling ûnyi ate ma he ka haatr, me tootr hwege hnyin, a wale cici eling tha xaca ae beöönua. Aanee hanöötaa wisa puco hnyi anyita hwen, me waleling ûnyi ae ti beöönua, ame kunöötaa ga oogaanâ me ookabâ ke at me ke at aten bi ke hnyei. Ate maa ûoogaanöötaköu, atenee ka oogaanööta bi. Haba ga xûâ hwen anyin ke hnyei, me ame kunööta ga möötr helâ me aten hnyei eling. Kene haba ga op hnyei hobikâu jee lakutin biju hnyi anyirin jee ûen, mötinaa he ga puco hnyi hwen anyin ke at me ke at, a caa haca anyirin hwen möötin, a waleling bongon he ka ûnuukötaköu ke at kake at ame kunööta he ka ûmöötrköu hnyi tahau, a waleling hna op hweledraany hobikâu biju ta jee lakutin me ta jee laööbwiitin nyielee.

 

NOTE:  le IAAI est la langue parlée à Ouvéa par environ les 2/3 de la population, l’autre tiers a, comme langue, le hwen ûë ou faga uvea qui est parlée par les descendants des migrants d’origine wallisienne arrivés à Ouvéa au XVIIIe siècle.

 

 

LES LANGUES EN NOUVELLE-CALÉDONIE

 

Le destin commun ne pourra se réaliser que si chacun se nourrit et se fortifie de sa propre culture et donc de sa langue car celle-ci est le fondement de toute culture. Être authentique dans sa culture est une nécessité pour pouvoir communiquer avec ceux qui sont de culture différente. Le respect de l’Autre ne peut se faire que si on se respecte soi-même. Par ailleurs, la découverte d’une culture différente de la sienne ne peut se faire que par la langue. C’est en faisant l’effort d’apprendre la langue de l’Autre que l’on pourra lancer des passerelles entre accueillants et accueillis, car rien n’est plus complexe que de comprendre une culture qui n’est pas la sienne et de reconnaitre celui qui est différent de soi comme son égal. C’est ainsi que l’on pourra construire le pays de demain.

 

NB : Le livre Lexique français-iaai/ iaai-français, de Daniel Miroux, a obtenu en 2019  le prix catégorie scientifique du salon insulaire d'Ouessant.

Le iaai, langue austronésienne, fait partie du groupe des langues océaniennes. Il est principalement parlé dans l’ile d’Ouvéa, appelée aussi Iaai, située dans l’archipel des Loyauté en Nouvelle-Calédonie. JP

Partager cet article
Repost0

Publicité

Mots pour Maux : Sylvie COQUILLARD professeur de Lettres, poétesse, correctrice et écrivain public

Publié le par ecrivainducaillou.over-blog.com

Variations sur le thème Mots & Maux (d’une si brutale actualité)

 

Dans ces temps d’incompréhensibles alarmes, de peurs légitimes, d’épidémie/ pandémie redoutée si lourde à vivre, surtout lorsque la maîtrise des paramètres nous échappe, il est essentiel de garder le cap et de cultiver, autant que notre jardin, une foi en l’Humanité et en ses valeurs fortes, ses arcs-boutants qui donnent du sens à nos vies ; un seul sourire échangé vaut un trésor si on en mesure la portée.

 

Plutôt qu’une fiction, une histoire, un conte ou même une fable, quelques mots à vous adresser pour une invitation, un voyage-fantaisie où tout pourrait peut-être se dire et définir autrement.

Au départ de ce « voyage », envisager que les mots « pansent » et peuvent même guérir si on les pense et les mobilise de façon différente en leur donnant une nouvelle vie.

Les Poètes savent combien les mots sont puissants eux qui les polissent (sans police), les cisèlent, les convoquent et les juxtaposent de façon singulière, les faisant miroiter au contact les uns des autres, dans une cohabitation qui démultiplie leur sens et leurs échos.

Les mots sont des sésames, des clés, des mystères qui méritent d’être explorés !

Parfois, mal employés, ils peuvent faire mal, blesser si l’on n’y prend garde, des mots à maux que nous décochons comme des flèches sans s’aviser (mais on tire !) de leur charge explosive…

Apprivoisons !

Ainsi, tout ce qui a trait au « maudit » porte les stigmates d’un sort de douleur et de fatalité.  Comment ne pas plutôt opter pour le « mot dit » en toute simplicité, celui qui –en un mot comme en cent !- a le pouvoir de dissoudre tous les malentendus dont nous souffrons tant. Le mot dit, alors, libère et délivre des incompréhensions souvent fruits de mots malencontreux.

À cet égard, les « inventions » et jeux de mots d’un Jacques Salomé sont éclairants :

T’es Toi quand tu parles !  (Sourire ! Ce n’est pas « Tais-toi » et pourtant ! …)

ou encore Heureux qui communique , nous voilà Ulysse(s) dans ce formidable voyage de l’échange et du mot à fertiliser pour le rendre bonne moisson.

Les mots plutôt que les maux, n’est-ce pas ?

Les explorer, les réinventer, jouer avec eux peut être une découverte fascinante… et l’occasion de vérifier, entre parents et enfants qui, d’eux ou de nous, saura le plus spontanément trouver des combinaisons inédites, des définitions-pansements.

Quelques suggestions ;

 la « morale » si elle est bienveillante et ne s’avise pas de s’ériger en vérité sectaire vaudra mieux que le « mot-râle » pris entre la maladie ou la colère devinée.

Le « moqueur », plus que taquin se révèle piquant, étourdiment blessant à ses heures. On lui préfère d’emblée …le « mot-cœur », celui duquel on puise le trésor à donner et à recevoir.

Avec un « mobile », en première instance, rien n’est figé…  Elle s’anime, cette belle composition tournante qui se place au-dessus des tout-petits, souvent colorée et musicale pour apaiser les pleurs, mener le nourrisson de veille à sommeil !

Le « mobile » ? Plutôt que le … « mot-bile » qui donne le mauvais sang, c’est ce qui nous pousse à agir, ce qui nous pousse à intervenir et que ce soit pour le mieux ; se mobiliser POUR

Garder le cap

Continuer à croire et à faire confiance en dépit de toute situation adverse. Mobile-impulsion POUR des valeurs positives (solidarité, partage, soutien) plus que CONTRE qui légitimerait les cortèges de pétitions et de révoltes même si cela part d’un bon sentiment ou d’un élan généreux.

« Mots à hics » ! Encore un mot-porc-épic, un mot hérissé d’aspérités. Préférer son écho qui répare ! Entendre : « mosaïque » …cette composition qui rassemble des fragments initialement épars pour offrir un tout harmonieux souvent inspiré. Harmonie, j’écris ton nom !

Notre époque nous a familiarisés à l’informatique et à une technologie qui dénomme ses outils ; écran, clavier, souris, « MODEM ». Ce qui se désigne par-là, c’est le boitier grâce auquel la connexion s’actualise. Qui nous empêche d’y voir une mise en relation sur le « mode-AIME » ? Sur la toile de nos échanges -une mouvante mosaïque ! - privilégier ainsi les messages d’amour et de confiance, de tendresse et de tolérance ?

On aime ou pas le « moka ». Affaire de goût, dégoût, ça ne se discute pas. Et le « mot-cas » ?

Celui sur lequel on ne va pas hésiter à se pencher, examen vigilant ET bienveillant. El là, cela suppose faire cas d’une chose, d’un animal ou d’une personne

Être « molesté » renvoie à la brutalité, l’agression ; le mot renvoie au mal et aux maux que cela fait endurer.

Antidote ; le « mot lesté » si on lui accorde le pouvoir d’avoir du poids et de se vivre comme un réparateur ancrage, une fois encore, nous gagnons dans le sens revisité !

 

Dépaysant ce parcours ! Tiré par les cheveux ? (Ça ça fait mal, attention !), insensé ?

Que chacun y puise ou non à sa modeste source.

Dans le creuset de nos imaginations, s’appliquer en tous cas à déployer une sorte d’alchimie dans laquelle l’essence des mots revalorisés sera rempart à ces maux qui nous assaillent si malencontreusement.

Alors « moteur » ? Le mot -heure à choisir pour le meilleur… que je vous adresse de tout cœur.

 

Sylvie Coquill’ARTS. Ce vendredi 27 mars 2020.

 

Au Bord d’Elle Éditions Persée 2014 (malheureusement épuisé)

Atlantides Éditions de l'Harmattan 2014

L’Âme des écorces Éditions de l'Harmattan 2018

Publié dans Poésie, Nouvelles

Partager cet article
Repost0

Mots pour Maux : Léopold Hnacipan, auteur kanak de Lifou, une des îles Loyauté de Nouvelle-Calédonie.

Publié le par ecrivainducaillou.over-blog.com

Öni aji (manger du rat)

Version en français, en anglais et hula (Fidji) en téléchargement à la fin du texte

Hune la ukahlokine eë, qaaqa a eaju la punei aji me dreudreuthe me nyiqaane pelepelethe la he. Thupei he, eahlo a kuiënepi la aji hune la eë, juneti hi laka tropa koi nyipine la eë. Nge eahlo hi a lapa thupëne. Kola palulu la eë hnine la lue mekei eahlo. Caa neköi sine sinöekö troa ujëne lapaan la aji wanga wele pi itre xaa hnepe ijöne. Asehë dreudreuth la itre pen, eahlo a hule pi la aji ka wetrewetre asëhi la ikupein. Eahlofe lai a papathe trijepi la ngöne i aji. Kolo jupehi lo aji, laka kapi wië me hmedre, a kupeine kacatr ; qaaqa hi lai a eaju, me kulumathepi. Ame la aqane atreinei eahlo ! Kolohi lai a hulepi la ketre nyö cile i aji qangöne la inganenyö fen me atëju ngöne la hni aji nge eahlo hi lai a kujepi la aji uti hë la taxoj, kola nenipi la trapaxel, eahlo hi lai a nango hulepi me amë hune la hnatresij, tropëhë a ce dreuthepe memine la itre hna xuitra me itre hnitr. Pëkö troa trije menun, ke tha kolokö lai a metrötrëne la xen. Ame la troa ule la pun, tre ketre aqanekö, ejekö thei itre ka atrein. Wanakoxumuono hi me wanakohulesep, öje ju hi hnei Waeju qatr la pune aji hnene lue ej, nge qaane la juneti, eahlohi lai a caa hulepi uti hë la pë. Hmalohmaloecatr e hna tro thengene la aqane qahleng ngöne eë. Celëhi la götrane hnenge hna ajane troa kuca ; ngo e fedre palaha la ikupeine kowe la jun, eni lai a thupatrijepi. Celëhi qaane la itre iwesitrë. Kola elë la hni qaaqa, matre eni minahi lai a qajajë lo itre hnei tretre Waloli hna qaja. Ame koi qaaqa tre tha metrötrëne köni la xen : « Tro Akötresie a upe la jiine koi së. » Öni eahlo e nango qaja.

Ame hë lo itre aji hna kuluhmath tre kola ha atuthe hnei dröne wacua, me amë hune la hnatresij, treqene la qaaqa a thinikëthe la lue drohno. Thupenelai, eahlo a seluthe pi la lue drohno tune lo satauro ekuhu trepene, eahlo a amë ju itre wej ka pepeija me itre igulago sinetrongei drai. E asehë, eahlo a atëju la itre aji hune la itre ihnyëxen, hna atë hnyawan nge hna sa la punei aji kowe la hni. Eahlo a hetrëne hmacaju hnei wej kapepeija me igulago. Pëkö xan nyine ahnyapan tune lo sootr, me soyu. Eahlo a hnyijeju memine lo lue pune drohno, me othe hnene lo june drohno hna triji june hnyawa. Eahlo a sine pi la dro ngöne la hnaeë me traihnyithe la neköi itra nge kolo pëhë a itreqe.

Eku fene la i polian, boelëhë la timi treetre Waloli. Eahlohë lai a hë hunijë troa iji ka idreuth me xeni lo itre munëne xeni ne eidri e hej hnei eahlo hna akeune hmaca. Tiqacatr hnei nyipi xeni me ihnyëxen : koko, kumala, wej. Ame la itre xeni asë tre hna wetrëne palahi hnei thiihlë, meketrë maine puaka wael ; ngo ame la xeni hna lapa treqene hnehuni asë tre, itra aji i qaaqa Waeju qatr.

Ame naene kolook, ame la kola traqa hnei Gaboroc kowe la itro kuli, atre hë huni kahape tha nanyikö qaaqa, tha hmitre kö matre fetrapi eahlo qangöne la ihmene gojenyi me itra aji hna xometrongën.

Ame Gaboroc tre, neköi thinene kuli eahlo, pëkö inue nyidro. Ame la ijine meci qaaqa, kola mecipife Gaboroc, ame koi huni tre, kösëpilo ka hape qaaqa hmaca a mec. Eahunia treije pine ej tune lo eahuni a treijepi qaaqa, nyipici, treetre Waloli pehi qathehun la ka tha hane treij, ma ka mecimekune eahlo.

E hohë itro kuli, maine nyiulili me pi ihej, eahunilai a isathil troa huliwa thoi nyimenyim maine pena eahuni petrehi lai a nyipi huliwa. Ame ni, tre enihëlai a thilicatr fene la itre hnitre katru, kösëlo eni ha wewë, nge itre xaa ijine enifelai a hulethea lo itre xa canekoko, ke loie ohnyinijë hnei hmihmi. Loie qanyi nyidrëtikö qaja koi ni kahape loijuhë. Atreini kahape, ceitungehi lai me Thuluë me Icica.

Ame itre keme me thinehun, angatr a hnyimafë lai kucahmëjolehun ngo kolo hi lai matre atimekë hun, me eacilë huni wanga tro minajëhun troa iwej hune la itre isinöe. Atre catre angatrelai kahape, ngazocatre la hnehun hna fekë. Tro hmaca pëhë angatre lai a bëek thupen troa wakecaan hnyawane la itre hnitre ka ngazo nge isa eahuni hmaca ha koilo a ini.

- Haa nekötrahmany, loi ju hë, trojëpe a xatua qaaqa.

Hne nyinawai hmiihmi lai. Enepe eahuni lai a isa mejë kösë lo itre qangöne elepetr a fetra matre jele la nyinawai aji. Kolohëlai a isa igoëë, ngo pëpikö troa pihnyima qëmekei itre mathin. Ihnyimapi pëhë e eëhuni hmekuje thupen. Ame itre mathineng tre, itre ka musicatr, xele angatre troa ihnyima hnine la hlapa. Qaaqa palahilai ka punelapa seijolene la melehun.

Eahuni lai a iwaja kowe lo uma wadratha troa xome lo munëne dröne haupuny me itre koko hna dreuth nge lapakacahae asë a nango tro koilo fenei wacua thei qaaqa. Ame la eahuni a traqa fenei la wacua, asehë thawa la xen.

Qaaqakö, e kuhu ezine la itra aji, asehë eë. Kolohë lai a isa köjahuni la itre trepai eahun. Hna elë hnyawanekö hnei eahlo hune itre dröne pahatre me itre dröne wacua nyine peleitre. Caa sine aji, maine caa aji ka pexej pena, thenge la etrune la itre tha e eidr ce tro me itre wej me itre xenyë. Xelefe Lulu ma hane xeni xenyë, matre eahuni lai a pune ieloon la edrö i angeic. Celë minafehi matre pune inyiengëhun pinelai. Nge ketre tretre kö a isa thawa koihun la itre koko hna dreuth me itre kap.

Nge eni me Thuluë la luetre nei trizanë dröne lemene koihuni asë, thupene lai nyio a xomejë la itre sine aji nyio me löölöfë e koië hnitr. Tropalahi eahunia sepë koi hnitr matre ananyi angatre itre katru, ke pëkö ce wenemekën. Itre xaa hnepe ijin, eahuni a drenge koilo qaaqa a wesitrë ketre mathin pine lapa huliwaahun, drengeju fehi huni koilo i hahae.

Pëkö meje hun, ke pëkö tro huni a ithanata qëmekene la itre katru. Eahunia nango xeni thaup, ngacama pi tro huni a hnyimasai angatre angetre folosa huni hna wesitrëne hnei qaaqa pi eahun. Thatrekö huni ngöne la ijine cili kahape angatre a ce enexöl.

Madrine catre huni koi qaaqa ka nyi xöle hun. Ke hnamajemine ngöne la hnalapa. Waeju qatrehi la atre acasi huni me angatre itre katru. Eahlohi a ase nue huni qangöne itre huliwa ne helep. Huliwa hmacajë edrahe hnaipajö qëmekene troa xen. Amehë la sooce huni tre, eahuni pëhë a troa elo e cili hnënge hnitr. Itre xane a elë utipalaha koho hnaidridripahone itre isinöe. Itre xane a wej aji maine thele iawa ka hmedr matre thupë thiihlë edrahe e hej. Nyimutre catre hnei huliwa hun.

Ngo ame la mano e naene o kolook tre, ceitune me ketre hna majemine hna ahmitrötrëne. Kosëpilo kahape qaaqa a troa ceamënine la hmi. Eahlo hmekujehi laka ithanata, nge eahuni a lapa thaup, tiqa la që hnei sine aji, kola isa pelikaca gönin.

E trona goeëne la meleng, eni a mekune la itre isa aqane drenge trotrohnineni la itre drai cili : tune lo enia ulume lo sine aji, kosë lo enia ketre menu laka kola ahleuhleunyihun, kola i nyizö, kola thinge la hnenge hna mano hnene la akötre cili. Kola ajolënife troa goeëne la ketre trejine me eni a ulumaxöxö la göni angeic. Ketre xapoti fe a xele ma igoeë me eni. Ame lai hnepe hace cili, eja tiithasë la lapa kacahae. Caasihi la aqane drengehun la hmahma cili lo kola öni thiihlë. Kola nango ahmahmanyisë e troa e së hnei angetre ka ijij me meköt: Itre lapa qatr me itre qatr.

Ame aji me thiihlë tre öni itre joxu, ame uzeqë tre ceitune me xeni koko qëmekene ihotrekeu me qëmeken iamanathithi qathei penëëti thei itre ka hmitööt ngöne la hnapet. Kola tha metrötrëne la itre wathebo, kola atrekënö la koko, ngacama koko qangöne zisëkö, ngo kola zae e troa xen, ka tune lo naene kolookehun e helep. Hetre isa ajasëkö, ajai ngönetrei.

Ngöne la itre drai thupen, ene la eni a bëeke koi kakati me nenë e Hunöj ; ame Havila la hnenge hna ini itre macatre ngöne collège tre kola köjani me ahmahmanyini kahape : atre öni aji, kösëpilo kahape hnenge hna kuca la ketre ngazo, iathixötrë. Nge maine hnathaipiëni, me wangaconyini, tha aqane hmahmaköni pine la huhnahmi nenë. Enia troa mec. E kuhuhnine, itre ini kahape kola xomihun tunelo itre kajidri palakö.

Ame la itre xötre atre eidre tre, angatre hi a xenituhun, ame lo ijine nekönaatr a inine troa xöleuthe hnyawa la itre hnei angeice hna drenge trotrohnine ngöne lae angeice me nööje ecili hutrö i angeic ; hanefehë lae eni a hna hane hnyimafë ngacama tha trotrohnine hnyawaneköni la ehacene la hna iwangaacony. Isi katru.

Ame la ketre drai, laka ije macatrehëla, ce eniju hi me ketre sine huliwang, ka ini physique me chimie ngöne la hnahage i itre tre ini. Eahlo a feepi la mokë melek paudra qangöne la ikalepany. Eahlo a pi hnëkë nyine iji kaidreuth matre troa aegöcatrenyi eahlo maca.

  • Eni a hnöötr, öni eahlo koini.
  • Cileju Maryline, kangazohë lai melek, eja pi, qeadridri palaha la hna lapa ngöne ikalepany ma caa macatrehëla, atre i ö ? Tha drenge kö eö la eja punepun ?
  • Hahahaéé ! Nyipëti laka ini qene wiwi, maine tro nyipë a atre hmekun la nöjei ewekë ka xulu qangöne la thelewekë i ange ka inamacan matre nyine xane la itre nyine xen e nöjei drai…, ma thatro ju kö nyipëti a qaja la mokë melek celë.

Lapa menupihini. Eni ; lo atre öni aji.

 

                                                           Léopold Hnacipan extrait de Passerelles 2017

Télécharger la version en français en suivant ce lien

Télécharger la version en anglais en suivant ce lien

Télécharger la version en hula(Fidji)en suivant ce lien traduction de  Valiraka Qaeze.

 

NB : Léopold Hnacipan écrit rarement en drehu, il est professeur de français (en brousse) à Tieta Koné, il a nous a fait parvenir ce texte pour ses amis et sa famille à Lifou avec la traduction pour les non-locuteurs de cette langue vernaculaire, une des 28 de notre Caillou. JP

Publié dans Culture Kanak, Nouvelles

Partager cet article
Repost0

Mots pour Maux : Marc Bouan, ingénieur, romancier et poète

Publié le par ecrivainducaillou.over-blog.com

 

PLAGES EN PERIL

 

                                                        En ces temps particulièrement difficiles…

                                                                    Pour s’évader en esprit…

                                                                    Par sollicitude pour nos compatriotes d’ici,

                                                                    Et de Métropole affectés par l’érosion des côtes.

                                                                                             

 

La vision de nos rivages nacrés nous faisait penser jusqu’ici

A une agitation joyeuse de vagues

Berçant nos maisons sur pilotis,

Ou brassant l’eau autour des pointes rocheuses,

Pour nous offrir sur la plage des bouquets d’algues,

Tandis que les cris des mouettes

Font monter en nous des saveurs iodées.

 

Finie la mobilité douce et toute naturelle du littoral,

Sous l’action combinée des vagues, du vent, des courants et des flores affectées

Fixatrices des sables et des vases.

La mer ne danse plus et les déferlantes océanes font peur aux paisibles passants.

Soumis aux douleurs de transitoire,

Le littoral recule significativement malgré

Les digues, les épis en bois ou autres ouvrages de protection.

L’urbanisation, les activités humaines, comme le nettoyage des plages et l’extraction,

La destruction des mangroves et la construction des barrages fluviaux

Contribuent à cette régression.

Dans le monde, l’estran1 se rétrécit parfois de façon spectaculaire

Et inquiétante.

A la faveur de la montée des eaux, et des tempêtes plus fréquentes, l’océan,

Avec sa brutalité primitive a raboté les côtes et ébranlé les falaises imperturbables,

Illustrant la délicate rencontre entre la terre et l’océan, et

Nous invite à rejoindre les anciennes cités englouties.

 

L’océan sera toujours là, immuable et infini, et constitue

A la fois une source de vie et un espace de mort.

Il est parcouru par des puissants courants qui représentent

Des métaphores du voyage.

Bruyant, fantasque et exigeant, il pulvérise le solide, le préjugé, le conformisme.

Il provoque un réajustement constant des équilibres et des idées.

Il stimule notre raison et nous rend plus humble.

 

Marc Bouan - 2014

 

 

1. Estran : portion de littoral comprise entre les plus hautes et les plus basses mer

Publié dans Poésie

Partager cet article
Repost0

Mots pour Maux : Joël PAUL écrivain blogueur littéraire

Publié le par ecrivainducaillou.over-blog.com

Vol de nuit

(Le monologue du pétrel)

J’ai toujours été dans mon élément entre ciel et mer, porté par un courant montant d’air chaud ou en rase-mottes au-dessus des vagues, à la recherche d’un poisson imprudent flirtant avec la surface de l’eau. J’utilisais les vents déviés à la verticale par les crêtes des vagues pour m’élever passivement dans les airs et redescendre en glissant, sans qu’il fût nécessaire d’effectuer un battement d’ailes. Les reflets de la lune et des étoiles suffisaient à m’éclairer.

 

Quand je pense qu’hier encore, après avoir repéré une proie, estimant la profondeur à ma portée, j’ai peut-être effectué ma dernière plongée, un piqué parfait dans le beau lagon calédonien. Le poisson était de bonne taille, mais je l’ai happé pour le sortir de l’eau comme s’il s’agissait d’une sardine. Il avait gesticulé en vibrant frénétiquement dans mon bec, une sensation grisante. Comme je ne tenais pas à le perdre, j’avais serré pour l’occire pour de bon, car j’étais bien décidé à l’inscrire sur mon menu. J’envoyai illico un message au chef d’escadrille pour respecter le règlement en formation aérienne : « Pétrel quatre à leader, je décroche. Je rentre à la base. » (Heureusement, on communique par télépathie chez les oiseaux, car avec mon poisson dans le bec, le message aurait été inaudible.)

 

Je me souviens dans les moindres détails de ces dernières heures. J’ai pris la direction de mon minuscule îlot qui se détachait sur l’horizon comme toutes les nuits de pleine lune. Il était bien visible loin des lumières polluantes de la ville, je ne pouvais pas le rater. Quoique ! Elles m’attiraient de plus en plus ces lumières du front de mer.

 

Certain d’être trop lourd pour redécoller avec mon poiscaille pesant le poids d’un âne mort, en découvrant l’encombrement de la plage, je trompetai : « Attention en dessous ! » Tandis que le sol montait irrémédiablement, faisant fi de la casse éventuelle, les pattes en avant et en écartant mes doigts de pied palmés pour ralentir ma chute, je me posai tant bien que mal ! Néanmoins, je bousculai au passage un pétrel, une femelle. Elle me fit un esclandre en rameutant toute la colonie. Nonobstant ma culbute, je déposai mon poisson sur la plage pour aller lui clouer le bec.

Tu devrais savoir que la plage, c’est notre piste, au lieu de couiner comme une truie. Je suis un chasseur, moi !

Prétentieux, tu pourrais partager ton maquereau avec moi pour te faire pardonner, me répondit-elle.

Si tu veux du poisson, tu prends le large pour chasser, ma belle. On recrute dans ma volée de chasseurs.

Pauvre puffin égoïste ! Garde-le, ton hareng qui pue, dit-elle en s’éloignant.

 

Cet échange d’amabilités après mon atterrissage de la nuit dernière me revenait bizarrement, pourtant je ne regrettais rien de ma réaction au cours de cette altercation avec ma sœur pétrel. Trois heures de vol de nuit pour se faire engueuler en arrivant… et elle aurait voulu béqueter mon butin en plus !

 

Après cet atterrissage mouvementé, je dus batailler, avec ma prise au bec, avec ceux qui voulaient me chiper mon repas, avant de trouver un coin tranquille pour boulotter ma pêche. Mes congénères occupaient le moindre espace. En période de reproduction, les places étaient chères. Ça piaillait de partout, des criailleries du centre au pourtour de l’îlot, pour défendre son petit carré de territoire, dans un tintouin douloureux pour les tympans.

 

Il faut jouer des coudes sur les plages de nos îlots surpeuplés. De bonnes âmes ont planté des panneaux pour nous protéger, soi-disant ! Des recommandations du genre : « Réserve marine », « Attention aux oiseaux », « Chiens et chats interdits », des inscriptions destinées à rappeler aux visiteurs que nous serions en voie d’extinction ! Croyez-moi, il y a une surpopulation d’oiseaux en voie de disparition sur mon îlot. Ce n’est pas la place qui manque sur d’autres îles, mais nous, les pétrels, nous sommes un peu stupides. C’est ici que l’on veut être. Sur cet îlot-ci ! Le petit. Ce minuscule îlot perdu dans le lagon. Nous sommes tellement nombreux sur cet atoll que des campeurs excédés par nos cris nous massacrent parfois. Nos gémissements sont inhumains, paraît-il ! Ce qui me console, c’est qu’ils massacrent les cossards qui flemmardent dans le sable, comme la grosse que j’ai écrabouillée.

 

Je suis chasseur, moi ! Pétrel quatre de la compagnie C, comme corvéable à merci au dire des persifleurs, mais je ne partageais pas ce point de vue. Les corvées de poisson me permettaient de voler de nuit. J’adorais les vols de nuit au-dessus du lagon, avec la voûte céleste tachetée d’astres lumineux au-dessus de ma tête. Je me sentais libre quand je planais, porté par le doux zéphyr. L’altitude me procurait des sensations incomparables. J’étais heureux de pouvoir scruter l’horizon pour chercher la fin de l’immense océan et regarder vers la Grande Terre pour admirer les étoiles que les hommes avaient réussi à accrocher. Elles m’intriguaient ces lumières de la ville. Je voulais découvrir leur secret.

 

Après cette dernière nuit de chasse, j’avais dû creuser pour faire mon trou, et pioncer avant le lever du jour. Comme toujours, mon nid avait été squatté. Un fléau chez les pétrels. La journée annonçait le retour des motos marines, des bateaux et du soleil brûlant. Tout ce qui pouvait emmerder un pétrel se déroulait la journée.

 

Après une horrible journée à supporter la curiosité des hommes qui s’enfonçaient dans nos nids creusés dans le sable et hurlaient parfois de frayeur lorsqu’un oiseau ébouriffé s’envolait en sortant comme un diable par l’autre trou. Ils ignoraient que nos terriers avaient deux accès comme les narines pour respirer. Heureusement que la nature nous avait inculqué cette technique ! Mais ayons une petite pensée pour ceux qui étaient tombés sur les concurrents de Jusko Poto, la fameuse émission de téléréalité. Il se disait qu’ils avaient commis un vrai génocide de puffins-fouquets du Pacifique à l’île des Pins. C’est notre vrai nom fouquet, mais les habitants du Caillou nous appellent pétrel. Certains disent une pétrel. Une pétrel, pourquoi pas une pétasse !

 

Enfin, le jour déclina, ce fut l’aube d’une nouvelle nuit. Nous étions dans l’espace de temps curieusement appelé « entre chien et loup ». Drôle d’expression… J’en frémissais en attendant la nuit d’encre rassurante. Les chiens et les loups étaient des carnassiers, un oiseau salé aurait sûrement flatté le palais de ces gloutons.

 

Le voile de la nuit tomba enfin sur l’îlot de corail. Les jacassements reprirent de plus belle, les cris des pucelles qui subissaient l’assaut de nos mâles vigoureux me cassèrent très vite les oreilles. Une cacophonie insupportable recommençait. J’aurais voulu dire à ma famille de pétrels, pour être drôle, « Vos gueules les mouettes ! », mais ils n’auraient pas compris la plaisanterie. Heureusement, je vis le chef d’escadrille qui tournoyait au-dessus de ma tête. C’était le signal du départ en chasse. J’étais chasseur, moi !

 

J’ai couru, j’ai couru pour décoller mon gros cul. La même femelle que j’avais croisée au petit matin était encore sur mon chemin au crépuscule, qui nichait sur la piste. Je dus l’admonester une fois de plus pour la faire déguerpir de la plage. Je levai mon bec en battant des ailes dans le bon sens du terme. Je m’élevai, en trouvant rapidement un courant d’air ascendant, un bon gradient de vent qui m’emporta avec lui. Ayant pris suffisamment de hauteur, je me décontractai, l’alizé m’avait pris en charge.

 

De joie, de bien-être, je fis des loopings, des figures acrobatiques qui m’enivrèrent. De cercle en cercle, de proche en proche, je m’éloignai.

 

« Ô ciel ! », m’écriai-je affolé en m’apercevant que j’avais perdu l’escadrille. Faire du vol à vue les yeux fermés m’avait joué un vilain tour. J’étais bien loin de mon îlot, mais très proche de la Grande Terre, des fameuses lumières, des étoiles qui piquetaient le littoral. Comme c’était beau ! Comme cela brillait. J’approchai encore. Mon chef d’escadrille n’étant plus là pour me donner des ordres, j’en profitais. C’était la fiesta ce soir. J’allais en ville. J’allais m’éclater.

 

« Pétrel quatre à leader, je ne vous reçois plus ». Les cons, ils devaient surveiller la surface de l’eau à l’affût d’un poisson ou d’un calmar en espérant être le héros du jour au retour, mais le héros, ce sera moi. Je vais en ville !

 

Je vis plus clair en me rapprochant, Nouméa brillait de mille feux. Je ne résistai pas à la tentation, je fonçai en descendant en piqué. Sans tournoiement inutile, il n’y avait pas de requins sur terre, je n’avais pas de précautions à prendre, je voulais faire un carreau pour atterrir dans la lumière. Je voulais cueillir une étoile comme on happe un poisson. Si j’avais pu en capturer une pour la ramener sur l’îlot…

 

Patatras ! Badaboum ! Aïe ! J’ai eu très mal ! Saloperie de lampadaire. Elle était belle mon étoile, un candélabre. Je m’étais éclaté pour de bon. Je n’avais pas fait un carreau, j’étais sur le carreau. J’avais une aile pendante, l’humérus cassé. Je me traînai sur un gazon qui empestait la merde de chien. J’avais échoué sur la promenade Pierre Vernier. Groggy, je restai blotti contre le tronc d’un cocotier. Si un chien ne me bouffait pas pendant la nuit, j’avais des chances de finir au parc forestier.

 

Guillaume Apollinaire a écrit : « Il y a un poème à faire sur l’oiseau qui n’a qu’une aile. » À vos plumes, amis poètes ! Adieu, compagnons pétrels, puffins, frégates, sternes, tous mes potes les oiseaux de mer, pour moi les vols de nuit sont terminés. Je me suis laissé aveugler par les lumières de la ville. J’ai perdu ma liberté. Je vais sûrement perdre la vie.

 

Les heures s’écoulèrent lentement tandis qu’une douleur diffuse me harcelait, mais l’engourdissement l’étouffa. Personne ne me repéra. Il faut dire que la nuit les promeneurs étaient peu nombreux, mais il y en avait tout de même : des insomniaques, des vieux qui volontairement écourtaient leur nuit pour faire du rab sur Terre, et vivre plus longtemps en dormant moins. Il faut profiter de la vie, la belle vie. La mienne était définitivement gâchée à cause de cette pelle que je venais de me ramasser. Une chute aux conséquences dramatiques.

 

J’eus la peur de ma vie, quelques minutes après minuit, à cause d’un vigile qui promenait son chien, un pitbull. Le molosse me flaira et m’aurait bien broyé dans sa mâchoire puissante si l’homme autoritaire n’avait pas tiré violemment sur la laisse en resserrant le collier étrangleur. En voyant cet assassin de chien, à moitié étouffé, la langue pendante, j’avais failli m’étrangler de rire, mais le soubresaut de mon ricanement réveilla la douleur. Je déchantai rapidement pendant que le molosse, la tête à l’envers, tiré par l’homme aux rangers, me lorgnait méchamment en regrettant de ne pas m’avoir achevé.

 

Les étoiles s’éteignent une à une. Le bruissement du vent du large qui caresse les palmes des cocotiers et le clapotis des vagues me jouent le requiem pour oiseau de mer, un cantique funèbre pathétique. Je n’aurais jamais dû m’éloigner de mon îlot. La vie lasse de mon corps brisé me quitte, je n’ai plus de force. J’ai le bec entrouvert. Je suis déshydraté. C’est un signe qui ne trompe pas, je vais crever !

 

Est-ce que les oiseaux se cachent pour mourir[1] ? J’ai la réponse : je suis mourant, recroquevillé contre le tronc de mon palmier et personne ne me voit.

« C’est le combat du jour et de la nuit. » Les derniers vers du grand poète, Victor Hugo, seront mes dernières paroles.

 

 

[1] Est-ce que les oiseaux se cachent pour mourir                        ?
Coppée (François), Promenades et Intérieurs (Lemerre).

 

Partager cet article
Repost0

Publicité

Mots pour Maux : Odile Dufant réalisatrice

Publié le par ecrivainducaillou.over-blog.com

Abrutis.com, une nouvelle de Odile Dufant

 

Photo NC 1er

— Papa, Théo saigne vraiment. 

— Tu vois pas que je travaille, bordel ! 

 

Jules a refermé la porte de mon bureau. Il fallait que j’arrive à transférer le fichier vidéo compressé pour le balancer sur le serveur et le petit rectangle du chargement était bloqué sur le milieu depuis cinq minutes. Je vérifiais à nouveau mes branchements, l’export, les câbles, les entrées et les sorties des disques externes. La porte s’est ouverte à nouveau et la voix de mon fils aîné a repris sa litanie.

 

— Théo saigne beaucoup et si tu ne viens pas, Maman va piquer une crise parce qu’il saigne sur le tapis, moi je m’en fous mais c’est le tapis tout neuf.

— Mais qu’est-ce qu’il fout sur le tapis du salon ! Il peut pas aller saigner ailleurs !

 

J’ai gueulé le nez sur mon écran d’ordinateur, la main crispée sur la souris, les yeux prêts à sortir de leurs orbites, tellement la contrariété me rendait fou. Puis je me suis levé.

C’était plutôt le rapport à la couleur du tapis et aux colères de ma femme qui m'obligea à lâcher l'affaire. Théo jouait avec ses petites voitures, bien installé sur le tapis de laine vierge beige et gris. Tapis très clair, trop clair, je lui avais pourtant bien dit, à l’achat de ce foutu tapis.

 

Et il était rouge, d'un beau rouge vermillon, le sang qui tombait de l’arcade sourcilière de mon fils.

 

Cela formait plein de petits points foncés à ses pieds...

 

J’ai attrapé Théo et je me suis baladé avec lui au bout des bras, dans le grand salon. Je ne savais pas où le poser avec tout ce sang qui pissait. Je l’ai assis sur l’évier de la cuisine. Puis je me suis à frotter ces foutues traces sur le tapis comme un forcené.

 

Et je suis retourné aussi sec, voir si ce putain de curseur avait avancé. En claquant bien la porte, pour ne plus être emmerdé par ma progéniture.

 

Ouf ! le fichier était bien compressé et dans le bon format. J’allais pouvoir l’envoyer.

Je me suis assis soulagé. J’ai visionné l’ensemble du film avant l’export. On voyait Théo qui jouait à s’étourdir en tournant sur lui-même. Puis il perdait l’équilibre et s’écroulait sur la table basse dans une pirouette assez spectaculaire, le dos à angle droit.

 

Les enfants sont d’une souplesse inimaginable. On pourrait croire qu’il s’était fait très mal et même cassé quelques vertèbres. Mais non ! Il se relevait hilare. C’était une magnifique séquence et je l’envoyais illico à l’émission Vidéo-plans puis sur mes comptes MonTube, Vibéo, FaceLook, Personnal Making, Watch.Me, King of Little.

 

J’allais le poster sur Rigole.Com et Gamelles. Tubes quand ma femme a ouvert la porte en grand.

 

Derrière elle, dans le prolongement du couloir, j’ai pu voir Théo blanc comme un linge, toujours assis sur l’évier. Je me suis levé d’un bond pour aller le chercher, mais elle m’a  poussé sur mon siège méchamment.   - Tu sais que Théo s’est ouvert l’arcade ? Vu la profondeur de l’entaille, je vais devoir le conduire aux urgences et je pense qu’on va le recoudre. Je peux savoir combien de temps tu l’as laissé tout seul là-bas ? 

J’ai essayé rapidement de calculer la durée globale des différents exports. Quand j’ai réalisé que cela faisait plus de trente minutes, ma femme avait disparu avec Théo. J’ai soupiré. Heureusement qu’elle n’avait pas vu l’auréole brunâtre sur le tapis ! J’en profitais pour me remettre à mes envois.

 

 J’avoue que j’étais assez fier de mon petit film.

 

Odile Dufant en 2019 21ème festival de cinéma de La Foa

Trois prix pour « Go to Bac »

« Go to bac » d’Odile Dufant est le grand gagnant de la soirée. En plus du prix d’interprétation, le film rafle le prix de l’Agence du court-métrage et le prix NC la 1ère du meilleur court-métrage. Récompenses méritées pour ce joli film, inspiré d’une histoire vraie.

Publié dans Nouvelles

Partager cet article
Repost0

Mots pour Maux : Claudia Rizet-Blancher, auteure calédonienne et journaliste

Publié le par ecrivainducaillou.over-blog.com

Avant d’être des humains, nous sommes des êtres spirituels.

 

Nos vies, à chacun d’entre nous, ne se limitent pas à notre seule expérience humaine, ici et maintenant. Nous venons vivre cette expérience pour évoluer, vivre l’expérience d’Amour.

 

L’Université de la vie terrestre est une université difficile mais ô combien prestigieuse. La preuve : nous sommes aujourd’hui plus de 7 milliards à l’avoir choisie ! Il faut du courage et beaucoup de volonté pour y entrer.

 

Le pays, l’époque au travers desquels nous avons choisi d’étudier vont nous permettre de développer bien des capacités, de nourrir notre cœur, notre esprit. Tel un ouvrier artisan nous allons travailler la matière la plus noble et la plus fragile qui soit : notre âme. Tout au long de cette expérience de vie, de nombreux professeurs, comme nos parents, nos grands-parents, nos frères et sœurs nous présenteront les outils, les leçons théoriques pour nous permettre de nourrir notre pensée, d’enrichir nos connaissances, d’affiner notre Idée.

 

C’est en donnant du sens à notre quotidien, ce qui passe par les soins apportés à notre lieu de vie, l’accompagnement de nos enfants, le soutien aux parents malades, vieillissants, la valeur donnée à notre travail, que nous réussirons à accepter et faire face aux aléas de cette existence. C’est dans la recherche du bien-être, auquel nous aspirons tous d’instinct, dans tous les domaines de l’existence, que nous développerons le mieux notre capacité à aimer, nos aptitudes à la joie et au bonheur. C’est grâce à ce quotidien terrestre, qui nous paraît si peu glamour, que nous deviendrons la meilleure version de nous-mêmes. Et sincèrement, les participants à Koh Lanta font figure de piètres candidats à côté de ce que les candidats de la vie de tous les jours ont à réaliser !

 

C’est une bénédiction, à mes yeux, de savoir cela, ici et maintenant, d’avoir gardé le souvenir de la mission de vie terrestre que nous avons à réaliser. Nous devrions tous avoir cette capacité. Grâce à Dieu, il existe de nombreux outils qui peuvent nous aider, nous permettre de nous en souvenir. Il est important, primordial même, de les identifier, de les (re)connaître.

 

Lorsque l’on naît avec la mémoire de ce qu’est l’expérience humaine, il arrive parfois, souvent même, que cela ne soit pas reconnu par l’entourage, l’environnement immédiat. Ne dit-on pas que nul n’est prophète en son pays ? Confrontée à cela dès mon plus jeune âge, j’ai rapidement identifié un des outils qui permettait de vérifier ce que j’affirmais : LE LIVRE. Tout a déjà été dit, écrit. Jusque dans les histoires aussi simples et légères que celle de Mary Poppins, la Connaissance est écrite.

 

Voltaire, Platon, Socrate, Victor Hugo, Lobsang Rampa, le Dr Joseph Murphy, Martin Gray, Emmerson, André Chouraqui, Maria Montessori, John Holt, Pierre Rabhi, pour ne citer que ceux-là, ont présenté dans leurs ouvrages bien des clés, des vérités pour nous accompagner. Ils ont formé mon esprit. L’étude théologique des religions, pas seulement dans les livres mais surtout dans les échanges, les rencontres, ont nourri mon âme. Toutes ces études m’ont conduite au cours de la période adolescente au spiritisme.

 

La théorie sans pratique est vide de sens. Tester, éprouver puis approuver chacune de ces connaissances m’a menée sur le chemin de l’évolution. Il est arrivé que ma copie soit bonne du premier coup, à d’autres moments truffée d’erreurs. Comme l’enfant apprenant à marcher en trébuchant, il m’a fallu tirer des leçons, mes leçons de mes propres erreurs.

 

Et puis un jour, j’ai compris, qu’à l’instar de l’édelweiss poussant dans un environnement hostile et difficile, je réussirais à faire de mon mieux, avec courage et persévérance, dans cet environnement terrestre, ma foi, bien difficile.

 

Claudia Rizet-Blancher

 

Faites un détour par son site, elle distribue du bonheur Les Carnets de Claudia

Publié dans Essai

Partager cet article
Repost0