Mon petit livre de la collection Un auteur Une nouvelle de l’association Ecrire en Océanie est disponible à la librairie Calédo Livres. Au péril de ma vie, j’ai bravé les éléments pour récupérer quelques exemplaires, il est petit mais bien fait, sympa comme tout. Les ouvrages de cette collection vendus à un prix abordable permettent à cette association de vivre. N’hésitez pas, EEO est d’utilité (littéraire) publique. Je ne touche pas de droits d’auteur sur ces ventes mais c’est un plaisir d’être édité. Joël PAUL se cache, tente de se protéger derrière ce masque.
- Tagaloa, tu sais bien que c’est de ta faute, je t’avais dis de ne pas courtiser la fille du chef de l’île double, que ses habitants appellent Niuatoputapu.
- Mais ce n’est pas ma faute, elle ….
- tais-toi, tu es le plus beau et le plus fou de nos guerriers, je sais bien que toutes et tous t’admirent, mais elle n’était pas pour toi.
- Je t’assure….
- Oui ?
- Bon, je reconnais, j’ai eu tort de rentrer dans le falé de son père à Hihifo et de l’approcher. Mais je te jure qu’il ne s’est rien passé.
- Et son peigne dans tes cheveux.
- Elle me l’a offert.
- Et ce collier de fleurs que tu n’as pas quitté même lorsqu’il nous a fallu fuir.
- Hum !
- Tiens, tu n’as plus ta faconde habituelle.
- Je respecte trop mon frère aîné pour le contredire. Alors, qu’allons-nous faire maintenant ?
- Une fois de plus, nous avons repris la mer. Notre famille et ses alliés représentent treize pirogues. Il nous faut trouver une île déserte et accueillante. As-tu une idée ?
- Tui Oro, guide de notre peuple, nous irons où tu nous guideras.
- Ah ça, lorsqu’il s’agit de prendre des décisions difficiles, tu me renvoie mon titre au visage.
- La cohésion de nos familles et de notre groupe de pirogues repose sur le droit d’aînesse. Je sais bien que nous sommes sept frères et que chacun de nous à ses idées et ses lubies. Alors, oui, je t’obéis et je suis ton homme lige. Sans ton autorité ferme et paternelle, nous ne serions qu’un corps sans tête qui s’agite comme un poulet décapité.
- Merci pour la comparaison. Bon, un de nos cousins a entendu parler par un pêcheur de l’île double, de l’existence d’une petite île verdoyante au nord. Personne ne s’y est encore installé car elle est très isolée.
Oro, changea alors de registre et utilisa le reo aliki, la langue des nobles et des savants prêtres de son peuple.
- Ainsi, si tu continues tes frasques, elles resteront circonscrites dans le lagon.
- Hum. J’ai remarqué que tu te remets à parler la langue des chefs chaque fois que tu veux me rappeler ma place sans pour autant froisser mon caractère ombrageux et chatouilleux. Père serait fier de toi, tu sais obtenir de nous ce que tu veux.
- Petit frère, s’il n’y avait que toi à être ombrageux, fantasque et susceptible. Notre peuple est fier, c’est sa force et sa faiblesse. Nous refusons de plier devant la menace et nous préférons mourir au combat que dans les affres de la vieillesse. Ce n’est pas pour rien que nous n’avons jamais pu vivre durablement avec les petits hommes noirs de l’ouest. Nous sommes des guerriers. Notre honneur est chatouilleux et seule les strictes règles de préséance mises en place par nos aïeux nous permettent d’admettre l’autorité des frères aînés. Nous n’hésitons jamais à répandre notre sang sur les champs de bataille mais nous avons appris à respecter les premiers nés, choisis par les dieux pour le meilleur et pour le pire.
- Drôle de manière de me rappeler que je ne suis que le septième fils de notre père.
- Et tu as toujours été son préféré !
- Tiens, tu reparles comme le commun des mortels. J’ai vraiment du mal à l’admettre mais nous avons de la chance d’avoir un guide tel que toi et pas un chef gros et gras comme le chef Rongorongo du village de Hihifo.
- Son peuple est heureux. Ils vivent en paix et les ventres de leurs femmes sont féconds. Leurs taros sont ronds et leurs ignames sont longs. Leurs puakas sont gras comme leur chef et leurs pêches donnent des poissons en abondance. C’est ce que je veux pour notre peuple et s’il faut que je devienne gras et lourd comme lui, je suis prêt à vivre cette vie durant de nombreuses lunes.
- Et nos rêves de conquête et de victoire sur tous nos ennemis, les as-tu oublié ?
- Tagaloa, nous n’avons plus douze ans et nous ne jouons plus aux guerriers. Nous avons tous eu notre part de guerre et de batailles. Qu’avons nous gagné : des cicatrices et des tatouages remémorant notre courage !
- Et voilà que tu reparles comme père. Paix à ses cendres.
- Oui, je parle la langue des chefs pour te rappeler que toi comme moi ne pouvons pas nous contenter d’agir et d’avancer à l’aveugle dans la vie. Nous sommes les guides de notre communauté et nous allons donc conquérir pacifiquement cette île prometteuse.
- Ainsi soit-il, Tui Oro, notre guide paternel et fraternel…
Frédéric Angleviel, né le 1er mai 1961 à Nouméa, est un historien français spécialiste de la Nouvelle-Calédonie et de Wallis-et-Futuna. Il a soutenu une thèse Nouveau régime d’histoire contemporaine sur Wallis-et-Futuna en 1989 et une habilitation à diriger des recherches sur l’historiographie de la Nouvelle-Calédonie en 2002 (publiée en deux parties au CDP de NC et à Publibook). Vacataire, puis Maître de conférences puis Professeur des universités en section 22 à l'université de la Nouvelle-Calédonie depuis 1988, il travaille aussi comme historien libéral.
Merci à notre poète du nord qui a participé activement à Mots pour Maux. C'est un homme de cœur ! En cliquant sur l'image on obtient une meilleure définition. JP
L’opération solidarité des écrivains calédoniens, la mise en ligne de textes en soutien à la population confinée ou malade, a été un franc succès. Cette action va probablement continuer tant que nous recevrons des textes. La Nouvelle-Calédonie va progressivement revivre mais ailleurs la pandémie fait encore des ravages. Nous sommes des citoyens du monde et la toile n’a pas de frontières alors vos poèmes, nouvelles, extraits d’ouvrage sont encore les biens venus pour réchauffer les cœurs.
Un grand merci aux 33 participants qui ont envoyé parfois plusieurs textes et à mon partenaire Nicolas Kurtovitch. Merci aux Nouvelles Calédoniennes qui m’a envoyé un journaliste pour me prendre en photo au début du confinement pour relayer cette action, l’article n’est toujours pas paru mais c’est l’intention qui compte. Merci à tous les auteur(e)s du pays. La lutte continue ! JP
Marc Bouan, Joël Paul, Odile Dufant, Claudia Rizet-Blancher, Alain Brianchon, Alain Lincker, Imasango, Sylvie Baille, Nicolas kurtovitch, Georges Macar, Benoit Seaudeau, Patrice Guirao, Céline Fuentes, Luc Enoka Camoui, Daniel Miroux, Sylvie Coquillard, Léopold Hnacipian, Michèle, Jean Vanmai, Bernard Billot, Catherine C. Laurent, Hamid Mokadden, Christine Bourrelly, Paul Fizin, Anne-Marie Jorge Pralong-Valour, Sandrine Teyssonneyre, Patricia Artigue, Huguette Montagne, Frédéric Ohlen, Bernard Suprin, Evelyne André-Guidici, Dewé Gorodé, Thierry Chartron.
Entre les îles de Petite terre et de Grande terre à Mayotte, au pied de la mangrove dans le fracas des mouvements telluriques les vestiges d'une civilisation disparue sont mis à jour. Quel est le fléau qui a conduit à son anéantissement ? Un récit sans doute plus actuel que jamais. Entre les maux, les mots font resurgir la véritable histoire des hommes au pied de la mangrove : la citée du peuple oublié
Un précédent article de ce poète qui est resté dans le cœur des Calédoniens et qui réside dans l’Est de la France, un foyer de la pandémie.
« Ici dans mon quartier, à l'angle de la rue Rollin et de la rue Cardinal Lemoine, j'ai rencontré un ami ! C'est Barnabé ! Il n'est pas très causant, c'est plutôt le genre pensif, un rien résigné. Il est posté en sentinelle devant l'établissement qu'il représente ; les 1001 Nuits.... À monter la garde ainsi, il n’a guère le loisir de se répandre en échanges superflus. A force de le croiser, il s’est instauré entre nous une drôle de connivence. Je pense même que, dans son for intérieur, quelquefois, il attend mon passage ; nous avons alors, l'un pour l'autre, de secrètes paroles puisque nous nous sommes apprivoisés !
Il est endurant mais je sens bien qu'il fatigue. Comme je suis tentée, parfois, d'aller passer mes bras autour de son cou, lui dire, en tendresse et en gestes, des paroles de réconfort :
"Courage, Barnabé !»
Eté comme hiver, tous les après midis, il tient sa faction comme les gardes de Buckingham Palace sauf que lui, il n'a pas de couvre-chef pour le protéger des intempéries.
Pire, il accomplit sa tâche sans en avoir le prestige...Il appartient au petit monde des oubliés.
Tout au plus, on lui jette un regard vite repris. Les gens sont blasés, ils s'en foutent pas mal de sa petite besogne anonyme : Barnabé, il prend la pluie, le vent, les excès de soleil dans une indifférence générale...
Et pourtant, c'est une belle figure ; faut juste « les yeux du dedans » pour voir !
Sans doute l'avez-vous deviné...Barnabé est une petite âme modeste enfermée dans un corps inerte ; un simple chameau en peluche !!!
A l’origine, il devait avoir fière allure, un port de tête royal, il a encore ce je ne sais quoi qui ressemble à une élégance !!!
A présent, pelé par endroits, il est affligé d’une sorte de lèpre honteuse. Son regard borgne ne trouve sans doute qu'en moi, une tacite reconnaissance.
Comble d’infortune, au fil du temps, une de ses pattes a dévié le laissant boiteux. Un jour, c’est sûr, il flanchera tout à fait.
Quand je le vois, je ne peux m'empêcher de penser à l'autre, le p'tit cheval " dans le mauvais temps" ; lui, Barnabé, personne ni derrière, ni devant !!! Juste lui et une foule vague qui passe et l'ignore. J’ai oublié de dire qu’il est bossu aussi... et même pas un pékin pour aller toucher cette bosse là, histoire que ça lui porte Bonheur. Il n’est donc qu’un Destin de "chose utilitaire", cette enseigne bâtarde qu'on sort à l'ouverture du café des 1001 Nuits et qu'on rentre quand le dernier client se décide à partir.
« Courage Barnabé ! »
Un jour, il finira à la décharge ; j’ai le cœur qui se serre à cette pensée là. Salauds de patrons qui sans se soucier de lui, trinquent et rient tri dans leur antre oriental !
J'ai même pensé à l'acheter, Barnabé. Mais avec toute la place qu'il tient avec son grand corps fatigué, où je le mettrais donc, le vieil Ami? C'est évident, il ne tiendrait pas dans les 45 m2 de l'appartement que j'occupe au quatrième étage.
J'échafaude encore des solutions. Parfois, je rêve même tout à fait qu'un jour, il verra son désert, celui que sillonnent ses frères caravaniers.
"Courage, Barnabé!"
Je sais, je sais qu'il sait que lorsque j'ai ces mots chuchotés à son adresse, tout bas, d'une voix étranglée par une grosse émotion, c'est aussi pour moi que je parle.
Ma solitude ressemble fort à son exil et nous avons bien des détresses en partage pour tricoter les mailles de nos solidarités. Alors, au nom de nos peurs communes, de nos incertitudes et de nos vides, c'est comme une petite chaleur au creux du ventre :
"Courage, Barnabé !" »
J’en étais là de tout ce fatras d’émotions quand tout à coup, j’ai senti un souffle me répondre :
« Merci ! Merci pour l’espoir, merci pour le soutien que tu me donnes depuis tout ce temps. Et surtout sois tranquille, là où je m’en vais, je vais trouver le plus beau des recommencements. Tu avais raison, toujours garder courage, la vie, quand on croit en elle, nous réserve …le meilleur ! »
Je me suis écartée, j’ai regardé mon vieil ami et au travers de mes larmes, j’ai vu son œil unique briller comme un soleil. Il brillait et je crois même. -j’en suis sûre ! - qu’il souriait… »
Han, han… je peine à retrouver mon souffle. La montée a été sportive. 128 mètres de dénivelé jusqu’au sommet du Ouen Toro. De quoi être fier de moi. Le soleil commence à décliner, mais il fait encore très chaud. Le panorama sur Nouméa, sur l’Anse Vata, juste en dessous, et les îlots au loin est remarquable. Deux canons gigantesques pointent vers l’océan. Ah ! Un panneau explicatif pour les touristes…Ils ont été placés là par l’armée australienne en 1941, quand la Nouvelle-Calédonie était une base militaire stratégique. Parfait ! Le géocaching me donne l’occasion de faire du sport, tout en me cultivant et en m’offrant un peu d’aventure. Cela me convient tout à fait en ce samedi de juin. Reste à trouver le trésor.
Je vérifie les cordonnées GPS indiquées sur mon portable dans mon application Geocache. La cache devrait se trouver tout près des canons.
Oh… Mince… elle est vraiment trop facile à trouver. Là… juste derrière la roue du canon de droite. Je suis content, mais un peu frustré. Je préfère quand c’est plus compliqué.
Dans une boîte en plastique de type Tupperware se trouvent un stylo et un registre de quelques feuilles sur lequel j’inscris mon nom de geocacheur (MarcoNC), puis l’heure : 16 h 46. Avant moi est passée Martina D., avec un passage noté le jour même à 12 h 28. J’enregistre également l’heure de ma découverte sur l’appli de mon téléphone. Martina s’est enregistrée aussi. Dommage, il n’y a pas de petit cadeau dans la boîte. Cela fait toujours plaisir, mais ce n’est pas obligatoire. J’en laisse un pour le chercheur suivant, un œil de Shiva, bien lisse et très coloré, ramassé sur la plage de Poé. C’est un opercule de coquillage porte-bonheur que l’on trouve par centaines ici, pour qui le sait et cherche un peu. Je remets la boîte en place.
Avant de repartir, je me demande quelle autre cachette aurait pu être plus intéressante. Le fût du canon n’est pas très accessible, mais je me décide à grimper. À califourchon, en prenant appui sur les deux mains et en me soulevant à la force des bras, j’avance par à-coups d’une vingtaine de centimètres. Arrivé presque au bout, rassuré que le canon n’ait pas basculé, je tends le bras et passe la main à l’intérieur du trou. Mes doigts rencontrent un objet qui le traverse, comme une barre en son centre. Je réussis à le saisir et, en tirant fort, je ramène à moi un carnet de la taille de ma main. Il est rose avec des ramages orange et bleus. Un objet féminin, sans aucun doute.
Je l’ouvre. Sur la page de garde est écrit à la main : « Keep me ! » Garde-moi. Je souris. Pas d’autre information. Je vais le conserver.
Sa propriétaire doit être une geocacheuse qui comme moi aurait eu envie d’explorer ce canon. J’imagine une anglophone, peut-être une Australienne ou une Néo-zélandaise, ou une touriste de n’importe quelle nationalité. Une joueuse qui aurait caché ce carnet pour un futur curieux.
Le carnet est tout sec, il ne doit pas être là depuis bien longtemps. À qui peut-il appartenir ? À Martina ? Serait-ce son cadeau ? Je retourne sur l’application pour regarder son profil. Waouh ! Sacré parcours ! Elle comptabilise 342 caches, et cela dans le monde entier : Pérou, Allemagne, Inde, Chine, Iles Fidji, Italie. À Nouméa, elle les a presque toutes découvertes, sauf une. Allez… je me lance. Je lui envoie un message en anglais via l’application : « J’ai trouvé un joli carnet. Peut-être le vôtre. Trouvons ensemble la prochaine cache à l’Aquarium de Nouméa. Demain à 17 h ? »
C’est donc comme cela que j’ai rencontré Martina. Elle m’avait bien fait cadeau de ce carnet. La pétillante et jolie Allemande était médecin et parcourait le monde pour des missions humanitaires. Elle partait le lendemain au Vanuatu pour trois mois. J’avais pris ses coordonnées et m’étais promis de la revoir. Quelques semaines plus tard, je l’avais rejointe en vacances sur l’île d’Espiritu Santo.
Voilà ce que je commençai à écrire dans ce petit carnet. Aujourd’hui, cinq ans après, Martina est mon épouse, nous vivons à Nouméa avec nos deux enfants. Je pense souvent à mon œil de Shiva, et j’espère de tout cœur qu’il aura porté bonheur à quelqu’un d’autre.
de l'éditeur-jardinier, du poète qui nous inocule en chemin
sa formule ou son vaccin,
voire d'un humble ver marin
qui sait, lui, respirer sous le sable !
Oui, comme tout un chacun,
on essaie bêtement de ne pas mourir
Au plus simple des motifs :
pour n'avoir pas su assez fortement vivre
quand il était encore temps.
Débile, hélas, sans pep's ni impetus,
biffé de la Liste
par défaut.
A tous les inspirés
merci de nous empêcher
sang d'encre ou Souffle d'Or
de trop médiocrement être
Frédéric Ohlen
Nouméa, le lundi 13 avril 2020.
Écrivain, poète, éditeur, enseignant, Frédéric Ohlen est né en 1959 à Nouméa. Il vit ses premières années dans la ferme de son grand-père. Il y apprendra l’amour des mots et du monde. La poésie est au cœur de son itinéraire : l’enfance, la mort, les îles, elle noue avec le monde de l’intime et celui de la Terre, des terres, un lien quasi viscéral. Ancien président de la Maison du Livre de la Nouvelle-Calédonie, fondateur des éditions L’Herbier de Feu, Frédéric Ohlen a une très riche bibliographie en plus de la poésie, qui va du roman au récit de vie, en passant par l’anthologie poétique ou l’album jeunesse. Deux de ses ouvrages, Quintet un roman et Les Mains d’Isis, ont été publiés chez Gallimard.