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Mots pour Maux : Bernard Billot, dit Papou, auteur et illustrateur

Publié le par ecrivainducaillou.over-blog.com

Eh l'autre ! Y's prend pour qui ?

 

 

Nos maisons, celle de Lafa et la mienne donnent sur la rue. Comme les dix maisons alignées là elles sont roses, elles ont un étage avec les chambres et la pièce du bas ouvre sur la terrasse et un bout de jardin. C'est bien. On connaît pire.  Avec Lafa on ne se quittent pas. On voudrait on ne pourrait pas : le même âge, le même collège, la même classe et des maisons voisines. Nos parents travaillent, on nous dit que c'est une chance, alors nous profitons des mêmes garderies, des mêmes centres aérés, des mêmes activités sportives. Ce n'est pas ma faute s'il aime le rugby et la natation comme moi, non ? Avec Lafa on est comme deux frères.

 

Il y a toujours un moment où, bien que nos parents aient tout organisé au mieux, nous nous retrouvons seuls et nous en profitons un peu. Enfin nous en profitions car depuis quelques semaines les choses ont changé et ça ne nous plaît pas du tout. Nos maisons sont proches mais pas vraiment voisines. Entre chez moi et chez Lafa il y a une petite rue étroite qui mène à une grande maison noyée dans les buissons, les arbres et les herbes folles. Avec Lafa nous allions jouer souvent dans cette jungle. On y mangeait des mangues, des litchis mais on n'en rapportait jamais. C'était notre forêt, notre secret, rien ne devait transpirer. La maison était vide mais on n'y entrait pas, on n'essayait même pas. Le vieux s'était pendu et il se racontait qu'il traînait encore chez lui prêt à s'attaquer aux intrus, alors, on se contentait du jardin.

 

Il y a quelques semaines plusieurs camions sont arrivés. Pendant que des ouvriers s'occupaient de la maison d'autres redressaient les clôtures, plantaient du grillage alors que des jardiniers élaguaient, taillaient, désherbaient. Notre jungle est devenue un parc.Nous sommes allés un soir constater les dégâts. Les jardins de la mairie ! Il ne manque que les poubelles, les bancs, les pancartes interdisant les chiens même en laisse. Où sont les balançoires et le toboggan ? Avec Lafa nous avions posé nos vélos  contre la palissade. Plus de brousses pour les cacher. Nous avons fait quelques pas sur du gravier tout neuf. Le lendemain un portail fermait l'accès. Nous n'avons pas posé nos bécanes, nous nous sommes contentés de slalomer sur ce semblant de route.

 

Deux ou trois jours plus tard nous avons dû nous plaquer le long du mur.La voiture qui s'avançait tenait toute la rue. Le type au volant, d'un appel de phare, nous intimait l'ordre de nous ranger.

Le portail s'ouvrit tout seul. À l'arrière de la bagnole, derrière les vitres fumées, j'ai bien vu des cheveux blonds. Un garçon de notre âge. Il ne nous a même pas regardés.

«  Purée ! A grommelé Lafa. Sa majesté dérogerait si elle saluait la valetaille. Fi, les vilains, ôtez vous de mon passage ! »  Après cette pompeuse déclaration tirée tout droit des cours de Monsieur Hennegraf Lafa enfourcha sa bicyclette et cracha dans le sillage du carrosse royal.

 

La grosse limousine, son chauffeur aux lunettes noires et le garçon passent chaque matin lorsque nous partons pour le collège et reviennent chaque soir en même temps que nous. Le passager, maintenant, pourtant, un enfant du quartier, va à l'école, ailleurs. Notre collège n'est sans doute pas assez bien et les mômes du coin pas fréquentables. Installée à l'arrière sa majesté nous ignore. La silhouette aux cheveux blonds reste immobile, pas le moindre geste ni le moindre mouvement de la tête. Nous avons essayé un signe de la main, un simple salut les premiers jours en pure perte. Nous sommes donc passé aux tirages de langue et gestes injurieux mais que ce soit de la part du chauffeur ou de son auguste passager aucune réaction. Nous sommes transparents, invisibles et vexés.

 

Les vitres teintées ne permettent qu'une image floue, nous aimerions voir la tête qu'a vraiment Môssieur le Prétentieux. Pour ça nous avons monté un « piège à con » comme dit Lafa. Ce jour-là,

pour rentrer du collège nous n'avons pas traîné. Les vélos posés en vrac devant le portail. Nous planqués le long de la clôture. La voiture a du s'arrêter. Le chauffeur est descendu braillant quelques injures mais laissant sa portière ouverte. Pendant qu'il écartait nos bicyclette nous avons foncé téléphone -fonction photo- à la main. Enregistrée la tête du mec. Complètement surpris il est resté figé les yeux grands ouverts. Nous nous avons filé contents d'avoir réussi notre coup sous les insultes du chauffeur.

Nous n'avions qu'une crainte, qu'ils confisquent nos bécanes pour nous punir. Nous sommes donc retournés à la nuit tombée. Soulagement. Nos bécanes étaient là, intactes.

 

Soyons francs, les photos ne sont pas terribles, mal cadrées, bougées, avec une mauvaise lumière mais on voit sa tête. C'est ce qu'on voulait, non ?

Son Altesse n'a rien de majestueux. Les cheveux blonds mais raides, la tronche maigre, le nez long, étroit, pincé, la bouche petite, la lèvre pendante. Rien de bien joli. Mais ce sont ses yeux surtout qui nous ont fait marrer. Écarquillés. Le hibou d'un dessin animé ! Lafa se passionne pour l'histoire moi pour les sciences-nat. Le nom m'est venu tout seul : le Grand-Duc. Voilà le surnom dont notre voisin secret a hérité.

Nous ne sommes que deux à rigoler de sa sale tronche. Comment en faire profiter les copains ?

 

Quand Youp, mon chien, a disparu, avec mon père nous avons fait des affiches. J'avais l'air intéressé, le paternel m'a donné un cours. C'était un peu long et plutôt sérieux. J'ai eu droit aux explications, à la démonstration et aux travaux pratiques ! Récupérer la photo, trouver titre et commentaire, imprimer les affichettes c'était dans mes cordes. Scotcher les tracts sur quelques poteaux du quartier ne réclama que peu de temps. « Pourvu qu'il ne pleuve pas cette nuit !» ai-je rigolé en quittant Lafa.

 

En gros, en rouge : inquiétante disparition. La photo. Texte : son altesse royale le Grand-Duc Théodule a disparu depuis deux jours.

Prévenir la gendarmerie ou le …........ . Nous avons mis un numéro bidon, déçus, le vrai on ne le connaissait pas.

 

« Ça marche ! » m'a dit Lafa quand je l'ai retrouvé sur le chemin du collège. « Les gens s'arrêtent. ».

Ouais ! Élèves ou parents, certains s'arrêtaient, lisaient. Certains discutaient en repartant. Personne ne riait. « Théodule, pourtant, ça devrait les faire marrer. Non ? Grognais-je. T'en connais, toi, des Théodules ? ». En regardant l'affiche, la dernière, celle près du collège, je dû reconnaître qu'elle était plus inquiétante que drôle. Le soir , après la classe, nous n'avons revu aucune de nos affiches.

Lorsque la voiture est rentrée la vitre s'est baissée à hauteur de nos jardins. Elles nous ont été restituées, froissées, déchirées accompagnées d'un : « Minables petits merdeux ! Vous ne pouvez pas nous foutre la paix ? ».

 

« Il le prend comme ça ! Le Grand-Duc de mes fesses va voir de quoi sont capables les petits merdeux. Demain le carrosse devra s'arrêter. » Lorsque la voiture est proche du portail une petite lumière s'allume sur le pilier de gauche. Parmi les outils de Papa j'ai repéré un scotch opaque, il est isolant en plus mais ça on s'en fiche. Collé sur la petite fente lumineuse en double épaisseur le ruban adhésif à fait son office. Le portail a refusé de s'ouvrir, le chauffeur est descendu mais a pris soin de refermer la portière, il a arraché notre piège. En remontant dans la voiture il a haussé les épaules il a crié : « Ce n'est pas Théodule, il s'appelle Frédéric. P'tits cons ! »

 

Il sait qui nous sommes, où nous habitons. S'il en parlait à nos parents, pas sûr qu'ils apprécieraient.

N'empêche on aimerait en savoir plus sur le « passager mystère ». Nous nous sommes lancés dans une étude approfondie de la clôture. Devant c'est une palissade assez haute, opaque, infranchissable mais surtout bien visible depuis nos maisons.sur les côtés c'est un grillage solide à larges mailles. L'escalade en semble facile. Pas de barbelés, pas d'électricité. Quelques bâtons tests nous l'ont révélé. Deux grimpettes à des endroits différents nous ont permis de mieux voir la maison, une partie du jardin sans déclencher d'alarme. Nous n'avons vu ni entendu de chiens. Sa majesté tient à sa solitude mais se contente d'une sécurité minimum. Il ne nous reste plus qu'à préparer l'expédition.

 

Le prof d'EPS est absent, c'est la dernière heure. Nos parents se sont faits un peu priés mais ont signés nos autorisations de sortie. Nous avions donc le temps de contourner la propriété, d'escalader           la clôture et de se trouver un poste de guet avant l'arrivée de notre cible. Nos téléphones sont chargés mode appareil-photo, j'ai emmené mes jumelles et nos tenues, vertes et brunes, sont un parfait camouflage. Lafa voulait qu'on se maquille, des traces noires comme au cinéma. J'ai trouvé que ça faisait beaucoup. Les casquettes de chasse de nos pères suffiront.

 

Nous étions installés derrière un massif d'hibiscus à une vingtaine de mètres de la maison quand la limousine est arrivée. Elle s'est arrêtée près de la terrasse nous offrant un angle impeccable ; vision sur la portière arrière droite. Le chauffeur est descendu, est allé ouvrir. « Ah ! La chochotte ! A ricané Lafa, Môssieur attend qu'on lui ouvre ! »

 

La portière ouverte personne n'est sorti, c'est le chauffeur qui s'est glissé vers l'intérieur. Il est ressorti tenant le Gran-Duc dans ses bras. Les yeux immenses, écarquillés, plus de cheveux blonds mais un bonnet bleu, pas un mouvement. Une femme est sortie de la maison poussant un fauteuil roulant.

 

Je n'ai pris qu'une photo, une seule, je n'arrive pas à l'effacer, à l'oublier. Lafa et moi allons faire du vélo au parc, nous ne slalomons plus dans l'allée entre nos maison. Depuis l'expédition, deux fois, nous nous sommes trouvés à hauteur de la voiture. Nous avons fait un petit salut de la main sachant qu'il n'y répondra pas.

 

P'tits cons, sales petits merdeux, c'est comme ça qu'on se sent, même pire. Maintenant on sait mais comment réparer ? Si vous avez une idée...

 

PAPOU, c’est son nom d’artiste, après une carrière d'instituteur, a été lauréat du concours pour les affiches 2006 et 2009 de « Livre mon ami ». En 2007 il participe à l’album Toutoute en tant qu'illustrateur. Lauréat de l'aide à l'édition 2006, il a pu lancer grâce à la province Sud un second projet, Wahi et le grand requin. Il a publié La chanson des poissons aux éditions Plume de Notou. Papou est très demandé et il ne sait pas dire non.

Publié dans Nouvelles

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Mots pour Maux : un magnifique cadeau, Le chasseur de sons, Conte de Luc Enoka Camoui illustré par les élèves de l’école de Hyabe à Pweevo

Publié le par ecrivainducaillou.over-blog.com

Pour s'imprégner de la culture kanak ce pilou des sons du pays

Duba

Résumé :

Un conte imaginaire contemporain dans le registre des mythes fondateurs.

Duba, chasseur de gibier va changer progressivement la quête initiale de son objet de désir parce que la Mère lui a imposé ses droits et en a décidé autrement.

Le cagou, oiseau endémique du territoire est l’adjuvant qui va faciliter la seconde quête de Duba vers le notou qui détient le secret des origines du Kanéka.Duba, grand chasseur de gibier, devient « Chasseur de sons ».

 

NB : Le livre est en téléchargement en fin d’article, les illustrations sont très touchantes.

 

Liste des élèves ayant participé :

• cycle 2 du maître Luc Enoka Camoui

(GS-CP-CE1)

• cycle 3 de la maîtresse Gilda Andi Jiane

(CE2-CM1-CM2)

Iman Zana CAMOUÏ - Tayron NUNEWAÏE - Randy TEINBWIT - Marietta TOIBAT - Junior FAGINOU - Maurice TIDA - Lorenzo TIDA - Claire JIANE - Remy TOIBAT- Joris HOUNDA - Ruben HOUNDA - Joris HEIEC - Mateo SEURU - Rosy DOUI - Luther HEO - Marjolaine HOUNDA - Louise TIDA - Lorenzo DOUI- Ralf NUNEWAÏE - Jean-Bosco TOIBAT - Ovelia CHENU - Joenzo HARPER - Laure JIANE - Yovena KAOUA - Michèle SAKILIA - Joyce GOUNA - Sauraya HOUNDA - Temara KAOUA - Camilla KOITUNE -

Tiale SEURU - Sosefo TAALA - Ginette TIDA - Landry TOIBAT - Kurtis DIEUMA - Davina DOUI - Jean-René DOUI - Sebastien DOUI - Didier GOUNA - Luciano KOITUNE - Wilma TOIBAT - Ludjia WAÏA - Yaelle THEIN -HIVAC - Patrick HEIEC - Toue NUNEWAÏE - Ethan TOIBAT - Damien HOUNDA - Eïdie TAROU - Samirah KAOUA - Rebecca JIANE - Roy DELRIEU - Ida DELRIEU - Bob THEIN-HIVAC.

 

PREFACE

Une fiction peut-elle en cacher une autre ? Ou bien, nous fait-elle simplement voguer entre rêve et réalité ? C’est le sens et l’essence même de ce petit bout de papier qui a fédéré autant d’énergie, de pédagogie, de conviction que de passion, autour d’un réseau partenarial avéré que « Douba, le Chasseur de Sons » naquit par le biais d’un projet d’école associant des intervenants culturels et artistiques de l’AFMI, l’ADACA, DK, l’ALK.

Honneur soit rendu aux élèves-acteurs du cycle 2 et du cycle3 de l’école de proximité de Hyabe Pweevo de l’ASEE quant au redéploiement efficient de leurs « Intelligences Multiples » pour que ce conte du registre « des mythes fondateurs-décisifs » soit perçu comme leur propre oeuvre dans l’exercice de leurs apprentissages exogènes en temps et espace scolaire…

Bref, il est des joies éclatantes expressives à en perdre le souffle avec brouhaha, mais, aussi des joies passives que l’on intériorise quand on est témoin de la joie et du plaisir de l’élève en difficulté exprimé d’une manière consciente la revalorisation de l’estime de soi peu ou prou…

Aussi, ce conte pour que la musique d’ici de Kanaky ou de Nouvelle-Calédonie, « le Kaneka » ; fasse « caisse de résonance » d’une Histoire à raconter ailleurs et à l’inscrire au concert des musiques du monde…

 

Remerciements

Pour mise à contribution réelle aux projets « Duba le chasseur de son » :

Les parents et élèves des cycles 2 et 3 de l’école de Yambé-Pouébo Dubaan Kâbe

• M. Touyada Austien (intervenant musique)

• M. Nerho Wilfried (intervenant musique et arts plastiques)

• M. Beley Christian (percussionniste)

• M. Dieuma Jonas (guitariste)

• Mlle Conan Anne-Sophie (intervenante théâtre)

• Les mamans de l’école

ALK (Académie de langue Kanak)

• Mlle Camoui Suzy (assistante en langue Jawe)

 

Télécharger le livre en suivant ce lien

 

Les premières pages ci-dessous :

Mots pour Maux : un magnifique cadeau, Le chasseur de sons, Conte de Luc Enoka Camoui illustré par les élèves de l’école de Hyabe à Pweevo
Mots pour Maux : un magnifique cadeau, Le chasseur de sons, Conte de Luc Enoka Camoui illustré par les élèves de l’école de Hyabe à Pweevo

Publié dans Culture Kanak, Nouvelles

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Mots pour Maux : Catherine C. Laurent célèbre auteure de Nouvelle-Calédonie confinée à Paris

Publié le par ecrivainducaillou.over-blog.com

Portrait signé Bénédicte Nemo source FB de Catherine C. Laurent

Lettre de confinement parisien.

Alors que nous sommes tous enfermés, confinés, privés de liberté, de rapports humains chaleureux, tendres, je repense à mon frère. Ce n’est pas que je l’ai oublié, non, je peux dire sans mentir qu’il marche à mes côtés depuis toujours et qu’encore aujourd’hui, avec le recul, je peux lui parler de moi, de nous, avec franchise et lui dire ses quatre vérités, chose que pendant longtemps, après sa mort, je n’ai pas pu. Mais là, enserrée par les murs parisiens de ma petite chambre, il est plus que présent. Il a passé dix-neuf mois enfermé dans une cellule et c’est cela qui l’a tué. Il aimait son île, il aimait l’océan, il aimait les baleines. Ce matin, j’ai cherché dans mes dossiers un texte à partager avec vous et c’est celui-là que j’ai trouvé, je l’avais oublié car il y en a des choses dans cet ordinateur ! Mon corps est bien ici mais mon cœur est resté au Pays et au final, j’aurais préféré être confinée en Calédonie…

La vie est une histoire d’îles. D’îles ou d’îlots. Qui se rejoignent ou pas. C’est selon.

Mon frère est mort.

J’avais quarante ans.

Mon frère était un repère masculin, normal, j’avais vécu petite sur ses pas, l’encombrant, l’ennuyant, le poursuivant. Le cherchant, le trouvant, et me retrouvant, à chacune de ses rebuffades, anéantie.

Dans ma vie de femme, il y a eu avant la mort de mon frère et après sa mort. C’est aussi simple que ça. Il y a eu aussi pendant les quelques années qui ont suivi sa disparition, la marée noire de l’âme provoquée par le deuil, sa perte irrémédiable.

Là, il avait fini par me semer pour de bon ! Nous n’étions même plus sur des îles différentes, aux antipodes des océans et du monde ; non, là, il était passé de l’autre côté, l’envers des choses. La nuire noire de l’âme. Absolue.

Alors, une fois passée la grande marée de la tristesse, j’ai retrouvé les hommes. J’ai enfin rencontré les hommes de ma vie. Les véritables miroirs de ma vie intérieure.

Disons que, certainement, je me suis définie autrement en tant que femme, avant et après sa disparition. Le miroir de son regard avait conditionné la manière dont je me percevais : un regard, une vision tronquée ! Toute petite, j’avais existé, ou plutôt j’avais survécu dans l’œil de « cyclope » de ce garçon terrible mais terriblement attachant. Un œil. Un seul pour m’accepter et accepter le monde. Il avait une vision sans relief. Absolument sans relief. Un monde plat et sans périphérie. Je lui prenais de la place et, plus il désirait m’éliminer, plus je m’accrochais à son seul œil valide.

Petite, quand les autres enfants venaient vers moi pour me demander ce qu’il avait à son œil, je répondais « c’est de l’essence » et ils repartaient atterrés par cette réponse… le pauvre, il avait reçu de l’essence dans l’œil ! Avais-je alors un défaut de prononciation ou bien était-ce un moyen de ne pas dire clairement qu’en fait c’était « de naissance » ? Je ne connais pas la réponse.

Hier, j’ai enfin fait ce que je devais faire depuis de longues années. Depuis huit ans exactement. Descendre dans la cave de ma mère et trier les affaires de mon frère. Celles qui restent, celles qu’elle n’a pas encore réussi à jeter, à donner.

Et voilà, ça n’a pas raté. Dans une caisse, au milieu de papiers, de dossiers, de photos, de livres, a jailli un petit objet arrondi, un demi-cercle transparent, creux, lisse. Il a surgi littéralement du passé, atterrissant au creux de ma main, me tirant un cri vite étouffé. J’ai soudain compris ce que c’était même si c’était si étrange de le trouver là, sans être protégé, emballé, contenu au moins dans une boite ; l’œil de mon frère. Un de ses yeux. Un second a suivi. Puis un troisième. Et ce dernier n’était pas transparent, il était complet, avec le dessin de l’iris, de la pupille.

Au creux de ma main se tenait ce petit objet étrange et si intime qui était la preuve tangible qu’un jour j’avais eu un frère, que ce frère n’avait qu’un œil valide et que le second avait dû être remplacé un jour par cette petite coque en verre. Qui avait redonné à son visage un semblant de normalité.

Il avait passé une bonne quarantaine d’années avec un œil fermé, fermé à la joie, fermé à l’amour. Toute mon enfance avait été occupée par le désir que le seul œil de mon frère me regarde et m’aime. Et jamais ce qu’il voyait ne semblait le satisfaire vraiment….

Catherine C. Laurent

Catherine C. Laurent est née en 1962. Elle est arrivée en Nouvelle-Calédonie en 1993 poussée par l’appel du Pacifique. Depuis toute petite elle rêvait de l’Australie pour échapper à la grisaille de sa Lorraine natale. Elle a effectué des études de littérature à Aix-en-Provence. Elle s’est installée ensuite à St-Pierre-et-Miquelon où elle a travaillé à la Radio. C’est en Calédonie qu’elle a pu s’installer finalement pour vivre au contact de ce monde Pacifique. De là, elle a pu aussi aller à Tahiti puis à l’île de Pâques. Sa vie en Calédonie s’est déroulée entre l’île des Pins, Bourail et Nouméa où elle a enseigné, partagé la vie des gens du pays et écrit. De retour à Paris, elle poursuit l’écriture : romans, poésie, théâtre, essais mais aussi livres jeunesse. Prix POPAÏ document du SILO 2018 (Salon international du livre océanien), pour Les Calédoniens.

Publié dans Nouvelles

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Mots pour Maux : Hamid mokaddem, écrivain philosophe, Hamid est aussi un ancien footballeur !

Publié le par ecrivainducaillou.over-blog.com

Ce coup de boule jamais n’abolira le hasard :

Hommage au style de Zidane

(Texte initialement paru dans Les Infos puis dans une revue littéraire néo-zélandaise juste après la finale de la coupe du monde de foot à Berlin que j’avais suivi alors à Melbourne dans un quartier italien. Je ne faisais pas le malin).

 

Ça aurait pu se dire et s’écrire comme les titres des romans de Françoise Sagan :  Bonjour tristesseLes bleus à l’âme. Zidane, le « Prévert du football », selon Djamel Debbouze, d’un coup de boule, fait de cette finale une anecdote. Ça se dira : Coup de tête, et l’image plane au-dessus du navet filmé à Auxerre. En italien, Testa, en français, coup de boule. En suspens, « stupeur ». Comme on fait dans la littérature, nul ne s’attendait à une telle Fin de partie, titre d’une pièce de Samuel Beckett. Les Bleus se sont fait damer le pion par des … « Bleus ». Le Bleu de la squadra azzurra. Des Blancs battus en … neige.

            Quadruple « Z », Yazid, Zinedine, Zidane, Zizou, zone et lézarde le terrain de ses gestes exceptionnels. Panenka, en italien cucchiaio. Puis un coup de tête, asséné dans la surface de réparation, oblige Buffon à contredire son nom. Rien de comique, il sort de sa palette un geste à hauteur de celui de Zidane et déploie une parade comme rêve de faire tant de gardiens.

            Zizou zigzague et provoque le scénario inédit. À l’image de ses roulettes qui déstabilisent le système défensif adverse, Zidane, par un coup de tête suicidaire, transforme la donne et stupéfait les milliards de bouches suspendues devant l’écran de télévision. Zizou terrasse le colosse Mario Materazzi. Ce dernier, déjà connu dans le Calcio pour son jeu cru et nu, avait réussi également un surprenant coup de tête. D’un seul geste et le visuel cède la place au lisible. Chacun veut décoder les mouvements labiaux de Materazzi.

            Pour revenir à Zizou. Qu’est-ce qui rend exceptionnel un joueur ? L’audace ? Le culot ? Celui qui consiste à oser placer un geste technique qui fasse histoire. Exécuter le geste intériorisé et répété en solitaire des milliers de fois ? Les professionnels délaissent la grâce du jeu pour l’efficacité et la victoire. Coup de génie. La Testa al petto éclipse la finale. Encore plus fort. Ce joueur n’oublie ni le jeu, ni qu’il est un homme. Il finit sa trajectoire comme ses balles travaillées et décidées pour devenir décisives. Zizou déclare serein à Michel Denisot qu’il arrête la vie virtuelle et revient dans la vie réelle.

            Le et les geste(s) de Yazid Zinedine Zidane seront décidément imprévisibles qui laissent pantois le (télé) spectateur. On recouvre la signification du jeu. Une suite de coups qui laissent une part à l’imprévisible. Certains pourront refaire le match :  Ah ! si Vieira ne s’était blessé, et si Zidane avait rentré la tête, ou encore si Zizou n’avait été expulsé, et puis si Wiltord avait fait preuve de plus de sens collectif, et si Trézéguet avait rentré son tir au but… et si Buffon avait été moins extraordinaire, et si Materazzi n’avait eu encore cette force de frappe qui le caractérise… Toujours est-il que le geste exceptionnel éclipse la finale et … le football. Humain trop humain, le pain et le cirque divertissent les peuples. La grammaire du fantasme ne conjugue que le conditionnel (« et si … et si »). Le pragmatisme emploie le constat de l’indicatif (« la squadra azzurra, l’Italia è campione del mondo »).

            Le tranchant est extrême : Fureur de vaincre, désir de se faire respecter, plein cœur dans le jeu comme le coup de boule dans le thorax, aussi fou que la tête précédente, ce coup de tête est excessif, anormal.

            Zizou ne s’excusera que devant les enfants et les éducateurs et non devant la nation comme l’exigeait la droite extrême laquelle, en bonne réactionnaire, réagit à l’habileté de Jacques Chirac : « La nation vous aime et vous respecte ». Ce contre-pied est adressé contre les récupérateurs, « professionnels de l’idéologie » et de la « moraline ». Pablo Picasso, alors qu’il œuvrait à Guernica, énonçait ceci : « Tout acte de création commence par un acte de destruction ». Le jeu créateur de Zizou s’achève donc sur un acte destructeur. Toutefois, il révèle toutes les facettes cachées de ce jeu comme pression, corruption, objectif à tout prix du gain. La sortie hors de soi fait éclater les limites de ces feintes. On recommande la lecture de l’excellent livre un jour peut-être traduit en français et en italien de John Foot (Oui. Le nom est prédestiné) Calcio. A History of Italian Football (4th Estate, London, 2006).

            Un commentaire : Encore bien joué Zidane ! Cette sortie nous ramène sur terre. Le football n’est qu’un jeu. Les règles de celui-ci exige-t-il une discipline du simulacre ? La réponse reste en suspens. On finira sur un détail statistique. Lors de ce mondial, les coups de colère furent plus nombreux de la part des joueurs de l’équipe de France. Le pays de Descartes serait-il si raisonnable ?

Hamid Mokaddem a reçu le prix scientifique pour son livre Yeiwene Yeiwene. Construction et Révolution de Kanaky (Nouvelle-Calédonie).

 

Publié dans Essai

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Mots pour Mots : Christine Bourrelly, nouvelliste et correctrice bénévole

Publié le par ecrivainducaillou.over-blog.com

Nature sacrée par Christine Bourrelly

 

Tu grimpes sur ton cocotier préféré. Son tronc penché, poussé par les alizés, a adopté un angle insolent et s’est courbé au-dessus des vagues, débordant sur la courte plage. Tu t’assieds à califourchon, l’enserres de tes bras et appuies ta joue sur son écorce rugueuse, encore humide de la fraîcheur de la nuit.

C’est ta position de prédilection pour observer le soleil qui se lève. D’ici peu, quelques nuages blancs le couronneront, mais, pour l’instant, il pointe fièrement ses premiers rayons et t’éblouit. Tu lui souris, recevant ce premier baiser comme la promesse d’une journée sereine. Juste en dessous de toi, les vagues dansent sur le sable ; les crabes jaillissent de leurs trous et croisent les coquilles colorées des bernard-l’ermite moins rapides. Cette chorégraphie fluide et harmonieuse t’hypnotise. Tu respires lentement au rythme de la marée qui descend et tu remplis tes poumons de l’air doux du matin.

Un mince croissant de lune s’affiche encore dans le ciel. Tu penses à Téa Kanaké, le premier homme, né d’une dent de lune plantée dans un rocher. Tu imagines la dent qui se décompose sous l’effet des rayons du soleil et donne naissance aux êtres vivants. Les uns restent sur le rocher et se transforment en lézards, les autres glissent dans l’eau et engendrent les anguilles et les serpents. D’autres créatures viennent encore et, enfin, Téa, l’ancêtre de tous les clans, apparaît à son tour.

Tu aimes cette histoire qui t’a été racontée mille fois. Tu te vois déjà, aux abords de la vieillesse, assise sur une natte, entourée de petits-enfants à qui tu la raconteras. Tu te réjouis d’appartenir à cette nature sacrée, et regagnes la case d’un pas joyeux.

La plate, votre barque à fond plat, est là, remontée sur l’herbe. Ton père n’est pas encore parti pêcher avec ton frère. Ce soir, vous mangerez un bossu ou des langoustes qu’ils auront attrapés en plongeant en apnée.

Des sanglots t’alertent. Tu accélères le pas. Ta mère, debout devant la case, très agitée, pleure et crie : « Non… ce n’est pas possible, cela devait arriver… » Ton frère, à côté d’elle, donne des coups de pied violents dans une souche. Tu comprends que quelque chose de grave est arrivé. « C’est ton père. Il ne s’est pas réveillé. »

Ton père est mort de son métier de plongeur. Son cœur et ses poumons ne se sont plus compris. Il a arrêté de respirer.

 

Tu grimpes sur ton cocotier. La lune est toujours là. Le prêtre t’a dit que ton père est là-haut qui vous regarde. Tu repenses à Téa et à la suite de son histoire, quand il a voulu connaître la mort. Son âme est entrée dans l’arbre des esprits, le banian, et a plongé dans ses racines, jusqu’aux pays souterrains où elle a rejoint les anciens. Tu crois que ton père a emprunté le même chemin, et que, comme Téa, il renaîtra parmi les vivants, dans la nature qui nous entoure.

Tu te demandes s’il est déjà présent dans le sourire de la lune et du soleil qui te saluent ce matin. Oui… tu en es sûre. D’ailleurs, c’est bien sa voix que tu entends, dans les feuilles du bois-de-fer, maintenant que le vent les agite.

 

Christine Bourrelly est une championne en orthographe. Elle s’est illustrée à la dictée du Pacifique 2020. Elle écrit des nouvelles, sa dernière participation a été dans un ouvrage collectif, Chroniques calédoniennes d'hier et d'aujourd'hui - Nouvelles historiques et paroles de Nouvelle-Calédonie coordonné par Frédéric Angleviel

Publié dans Nouvelles

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Mots pour Maux : Paul Fizin, un docteur en histoire en pleine ascension qui est aussi poète. Il nous offre 3 poèmes !

Publié le par ecrivainducaillou.over-blog.com

Extrait d’un futur recueil A la lumière du Tanoa 

 

Parole # « Faut bien dire »
 
Ma parole se nourrit
 De l’écoute d’autre parole
 Dans le concert des paroles
 Qui traverse jour et nuit le Pays
 
Orchestré par les coutumes 

De bonjour, d’au revoir 

De Mariage de Deuil 

De Pardon et de réconciliation
 
Dites quotidiennement
 Dans nos rapports avec l’autre

 En liant les bouts de destin 

Pour que celui-ci Soit commun
 
Dites perpétuellement

 Par les artistes

 A travers la pierre Le bois, le souffle des ancêtres 

Sur les instruments à vents 

Et dans le frappement des bambous

 Et le grondement des guitares électriques
 
Dites par les corps en mouvement

 Nourrit par les rythmes de l’occident 

Ou les « bua » et les « Fehoa »
 
De la lecture d’autre parole 

Ecrite par des poétes, ecrivains, des journalistes 

Des rédacteurs des hémicycles

 Qui fournisse sans cesse au J.O

 Des délibérations et lois du Pays

 Pour civiliser une nation en devenir
 
 
Tissé sous le regard des totems modernes

 Ou l’araignée géante et le manque d’écoute
 Emprisonne les esprits serviles 

A une parole spectacle 

Sans contenu, sans contenant 

Par manque d’écoute, comme un silence 

Symbole du plus grand des mépris
 Sur la terre de parole

 
  Mon île #noqu yanuyanu
C’est une petite île qui vit en moi 

Au milieu d’un monde devenue trop étroit 

Et qui s’étend de qazi ne losi aux calanques

 Ou DENGEI le dieu serpent fidjien 

Fleurte  avec les WANANATHIM Sur le port de la lune
 
Ile sortit  de l’océan des liens que j’ai hérités  et que j’ai attaché 

Tertre bien aimé 

Ou j’ai pu accoucher de moi-même 

Dans les hurlements identitaires

 Et les lumières exotiques
 
Ile mystérieuse qui surgit 

 A la faveur d’un mot ou d’un son 

Comme un mirage

 Des jours heureux artificiels

 Elle enrichie et elle brouille Ma vision du temps présent
 
Elle proclame au monde 

 L’éloge de l’authenticité 

Et de la reformulation permanente 

  Alors que sur les ruines de la colonisation 

On érige comme des totems 

 Le squelette déchu des ancêtres exilé 

Pour bâtir un présent 

 Qui fantasme sur son passé 

 

Mardi de mariage à Noje Drehu
 
Ivre de joie Ivre de Bonheur

 Le plateau se prépare
 Depuis les rails des cuisines

 Les yeux brulés par la fumé 

Aux carrelages du « melekap »

 Paré d’étoffes chinoises
 
Opanapo se prépare
 
Robes aux multiples couleurs 

Couronne de « hnim » 

Et cœur de cocotier fendu

 Le oui éternel sera donné
 
Les verts et blancs se  prépare
 
A la Sainte-Amour,

 Les alliances s’échangent 

Les ignames se transmettent 

La valise se donne 

Et les destins se marient

 

Extrait d’un futur recueil A la lumière du Tanoa 

Par Rose WETE et Dr Paul FIZIN.

A télécharger cadeau en plus, des poèmes de Rose WETE originaire d'Ouvéa de la tribu de Gossanah. (suivre le lien). Ses poèmes sont en anglais. English

 Elle travail actuellement dans le secteur de la diplomatie et est actuellement basé à SUVA aux iles Fidji.

« Qemëk

Respect et humilité précédé toujours la parole en pays kanak. A travers ces textes »

Dr Paul FIZIN diplômé de l’université de Bordeaux III

Enseignant en Histoire Géographie Lycée à la recherche d’une titularisation.

Paul FIZIN

Contact: 523279  https://paulfizin.wordpress.com/

Publié dans Poésie

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Mots pour Maux : Sylvie BAILLE un extrait de son dernier roman en cadeau de solidarité

Publié le par ecrivainducaillou.over-blog.com

Qui a tué Hnaéla-Rose ?

  

Boom sur le marché de l’art

 

Guignard grimaça devant le chemin détrempé et boueux. Des taros, plantés ici et là, paraissaient le narguer avec leurs larges feuilles qui se pavanaient sous les gouttes. L’eau était partout. « Satanée pluie ! » se dit-il en regardant ses souliers en cuir de Cordoue. De toute façon, il n’avait pas le choix. Guignard ajusta son couvre-chef en poil de lapin, un beau feutre taupé acheté chez un chapelier parisien qui lui avait garanti son imperméabilité, puis chaussa ses Ray-Ban. Les verres fumés dissimuleraient ses yeux à la pauvre femme qu’il venait voir. Annoncer la mort de son enfant à une mère était sans doute une des pires missions que son métier lui imposait. Commissaire. Il aurait mieux fait d’être médecin légiste. Les cadavres au moins, on n’avait pas à leur parler. Finalement, il aurait dû écouter ses parents. Ils avaient été colporteurs et ne voulaient pas que leur fils mène à son tour une vie de patachon. Toute son enfance, ils lui avaient répété : « Antonin, tu ne seras pas saltimbanque comme nous. Toi, tu seras médecin. »

Ils avaient espéré très fort, mais pas assez. Il était entré dans la police pour devenir commissaire. Depuis, les pauvres parents ne vivaient plus, l’imaginant sans cesse le corps criblé de balles. Dire qu’il venait de passer la nuit dans les bras d’une superbe blonde ! Il avait eu deux orgasmes consécutifs qui l’avaient laissé dans un état de perplexité heureuse. Depuis combien de temps cela ne lui était-il pas arrivé ? Il aurait voulu, le matin, ne pas quitter ses rêves voluptueux, mais voilà, il avait fallu que ça tombe ce jour-là. Un meurtre.

Sur le coup de six heures, le téléphone avait sonné. Le corps d’une jeune femme venait d’être trouvé à l’entrée du squat des Flamboyants. Passé un réveil brusque, Antonin s’était assis au bord du lit, avait posé ses pieds au sol, senti le carrelage froid et repris péniblement contact avec la réalité. C’était aussi cela percevoir qu’on était en vie. Il avait lu rapidement le petit mot que sa sulfureuse maîtresse avait laissé sur la table de chevet : « Rappelle-moi quand tu veux. Baisers fripons. Morgane. »

Bon, il n’allait pas falloir gamberger. Un meurtre, c’est du sérieux.

 

— Premières constatations ? demanda le commissaire dès qu’il arriva sur la scène de crime.

Basile Crottin n’avait pas son pareil pour faire parler les cadavres. Pourtant celui qui était devant lui n’avait pas grand- chose à dire. Ce n’était pas toujours rose d’être médecin légiste. Tout en jouant machinalement au yoyo avec un porte-clés enrouleur, il répondit :

— Désolé, mon vieux. Je peux juste te dire qu’elle a été étranglée. Le reste, c’est de la mise en scène. On l’a déposée au creux du banian puis sa tête a été ornée de plumes d’aigle et de crins de cheval. Un peu comme une coiffe indienne, tu ne trouves pas ?

Le commissaire s’agenouilla, observa la jeune femme morte, comment son corps avait été disposé entre les racines adventives. Les éléments qui avaient été placés, cachaient un sens qu’il fallait découvrir. Le va-et-vient du yoyo l’hypnotisait et ses pensées s’éloignaient de la victime vers celui de sa maîtresse. Morgane. Il l’avait rencontrée quelques semaines auparavant dans une galerie d’art. Elle était immobile, les yeux rivés sur une toile dominée par des tons rouges. C’est tout ce dont il se souvenait de la peinture, lui était resté sans bouger, le regard fixé sur cette femme. Le temps avait dû s’arrêter un bon moment, car il faisait nuit quand ils étaient sortis ensemble de la salle d’exposition.

— Un tableau, dit finalement Guignard.
— Hein ? Tu te sens bien Antonin ?
— Oui, pourquoi ?
— Parce que t’es en débit limité ce matin. Pas plus de deux mots à la fois...tu

t’économises ?

— Le yoyo.

— Ça ? demanda le médecin légiste en déroulant l’objet.

 — Arrête-le.

— C’est un porte-clés enrouleur Key Bak avec clip ceinture, de conception similaire aux étuis de pistolet. Boîtier en polycarbonate haute résistance. Câble enrobé de Kevlar, plus solide et plus léger qu’une chaîne...

Guignard lui arracha des mains et, enfin libéré de l’emprise du mouvement hypnotique, soupira de soulagement.

— L’arme parfaite du crime. D’où sort-il ?

En connaisseur, il le détailla. C’était un produit haut de gamme. Le fil ne mesurait pas loin d’un mètre. Son déroulement était lisse et rapide.

— Je l’ai trouvé au bord de la route, là où j’ai garé ma voiture, dit Crottin la main toujours en suspension.

— Tu l’as ramassé ! Et tu t’amuses avec... une pièce à conviction !

Le commissaire n’en revenait pas. Décidément, Basile Crottin manquait parfois de jugeote. Il avait joué au yoyo avec ce porte-clés enrouleur qui avait dû servir à tuer. Au bout de l’instrument de mort, se balançait une clé.

— Ah ! Merde. J’ai pas pensé une seconde que...

— En règle générale, tu ne réfléchis pas à grand-chose. Tu vois ça, c’est une clé de sûreté et cette bille qui roule dans la rainure voue toute tentative de copie à l’échec. La duplication se fait exclusivement sur justification des codes de sécurité de la carte de propriété. Autrement dit, elle n’appartient pas à monsieur Tout-le-Monde.

— À un mec sévèrement barré en tout cas pour faire une mise en scène pareille.

— À moins que ce ne soit un tableau. Une reproduction allégorique par exemple.

— Une allégorie ? Avec un tel coup de pinceau, le meurtrier a dû faire les Beaux-Arts. Si tu veux mon avis, tu tiens une piste là.

 

Antonin Guignard évitait tant bien que mal les flaques pour rejoindre la mère de la victime. Son esprit s’évada un court instant vers ses doux souvenirs nocturnes tandis que son pied droit choisit ce moment pour s’enfoncer dans une motte de boue. Il regarda sa chaussure souillée. Un modèle Richelieu acheté six cent trente euros chez Carmina, avenue des Champs- Élysées. Ce n’était vraiment pas le bon jour. Il leva la tête. La pauvre femme était devant lui. Maintenant, il devait lui annoncer que sa fille Hnaéla-Rose venait de faire une entrée fracassante sur le marché de l’art.

  

A Propos : « Après avoir enseigné les lettres modernes en Midi-Pyrenées, je me suis installée en Nouvelle-Calédonie, ma terre de prédilection. J'ai publié deux romans, Swing à Lifou, Qui a tué Hnaéla-Rose? et contribué à un recueil collectif de poésie. »

Publié dans Roman

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Mots pour Maux : Nicolas Kurtovitch, Poète, romancier, nouvelliste, sa principale qualité : l’amour des gens.

Publié le par ecrivainducaillou.over-blog.com

Un passant vint à croiser…

 

                    Un passant vint à croiser des clochards, certainement sans domicile fixe installés sur les marches, à proximité du centre d’art connu de tous. Ils sont deux, ils sont jeunes, ils n’ont pas de vingt ans. L’un d’eux est assis. L’autre est debout. Vêtu d’une veste, une récupération de surplus militaire, il parle fort mais sans hurler, il s’adresse à un imaginaire troisième personnage, qui serait assis sur une des marches. Le passant ne comprend pas distinctement ce qu’il dit, c’est une sorte de langage nouveau, incompréhensible, constitué de syllabes françaises et anglaise auxquelles se mêlent des syllabes de différentes langues kanak, qui forment quelque chose d’incompréhensible.

Le passant se décide enfin et s’adresse au beau parleur.

« C’est formidable lui dit-il, ce que vous dites, c’est formidable, tout simplement. »

Le parleur interloqué s’arrête subitement et interpelle à son tour notre passant émerveillé : « quoi ? Qu’est-ce que tu dis, là ? C’est à moi que tu parles ?

- Mais oui, c’est bien à vous que je m’adresse, ce que vous dites m’interpelle, lui répond-il. Ne vous arrêtez pas, continuez, je vous en prie. »

L’échange s’installe, l’autre n’est pas dupe, il s’interroge tout de même : « Ah bon ! Parce que tu comprends ce que je dis ? »

On atteint alors le moment le plus curieux de cet étrange dialogue auquel j’assistais depuis la minuscule terrasse du petit café, pratiquement invisible depuis la rue, je n’en perdais pas un mot.

Le passant tout sourire de répondre : « justement je n’y comprends rien, mais ça m’intéresse. Un nouveau langage, une nouvelle parole, aux portes de l’incompréhensible, pour dire l’insupportable, c’est…laissez-moi trouver le mot juste, ce sont…attendez, voilà ce sont des mots nouveaux sortis de nulle part, des mots pour la première fois inventés, découverts et jetés aux spectateurs. Comme si vous jetiez des balises dans un océan d’indifférence. »

Il ne manquait ni d’imagination ni de belles images poétiques notre ami. L’autre ne disait plus rien. Interloqué ou dubitatif il fixait le passant de ses grands yeux tout en se rapprochant, le poète qui s’ignorait fit un petit pas en arrière mais ne perdit pas pour autant son sourire.

« Arrête-toi cinq minutes, lui dit l’autre, tu comprends rien de ce que je dis, tu piges pas un traitre mot, je pourrais dire tout et son contraire mais « ça t’intéresse ». Eh bien moi je comprends une chose, c’est qu’t’es taré mon gars. Complètement largué. » Le jugement tombait sans avertissement, d’un bloc telle la masse sur le pieu d’acier l’enfonçant dans le sol de quelques centimètres supplémentaires.

Comment allait-il se sortir de là ?

Avec le sourire et une grande confiance en soi : « mais non, mais non affirmait-il, vous n’en avez certainement pas conscience mais ce que vous dites est absolument intéressant. Comment vous le dites, comment vous exprimez vos douleurs, votre histoire, l’histoire de votre chute, cette société qui vous a abandonné, qui en abandonnera d’autres. Je veux,  oui, attendez que je trouve mes mots, c’est cela, je voudrais entendre votre message. »

Il n’en revenait pas. Je me penchais un tout petit peu au-dessus de la haie de bougainvillées au risque de me blesser, espérant voir son expression. C’était difficile, et risqué, je ne souhaitais pas être remarqué et décourager l’un d’entre eux.

- Mon histoire ! Là, en passant ? Et tout ce qui va avec, et celle de l’autre là, tout ça d’un coup en deux minutes ? Comme si je vomissais mon « quatre-heures ».

- Oui, c’est exactement ça, comme si vous expurgiez votre dégoût du monde.

- Vous voulez me voir cracher le plus gros mollard social ?

- Plutôt vous entendre seulement, mais oui, pourquoi pas. Vous avez du talent pour le théâtre c’est certain.

- Des mots sortis de nulle part pour fustiger l’échec du contrat social ?

- Exactement. Le passant s’emballe, je le sens à la limite de l’euphorie. Oui mon ami, c’est ça, la société produit tellement de laideur. Il faut du talent pour le dire. Il faut une réinvention du verbe et du geste.

Je retournais m’assoir devant une tasse de café déjà bien vide, d’un geste je sollicitai son renouvellement me disant que j’en avais encore pour une bonne demi-heure vu l’extase du marcheur. Je me trompais.

- On ne prend pas les gens, quelle que soit leur apparence pour des idiots sans en subir quelque désagrément. Le ton changea brusquement. L’homme de la rue comprenait que l’autre jouissait de lui sans vergogne, uniquement soucieux de sa propre logorrhée. Il le lui fit sentir.

- Alors tu penses qu’avec du vomi et du crachat je peux faire une pièce ? Sois sincère, crache à ton tour ce que t’as dans le crâne.

- Absolument, je m’y connais- il ne se démontait pas, aveugle au changement de ton - vous êtes fait pour le théâtre, vous avez la prestance et surtout vous avez votre histoire. Il y a là l’opportunité unique de retrouver votre place dans l’ordre social après l’avoir pourfendu.

Le voilà qu’il agrippe son acolyte par l’épaule, le prenant à témoin : et celle de mon ami, ne l’oublie pas, il lui faut une place. Lui aussi il a droit à la gloire.

- La gloire, mais quelle gloire ? De quelle gloire parlez-vous ? Vous ne devez pas vous en préoccuper. Il s’agit de hurler votre douleur, de cracher à la face du monde. Votre langue est unique, développez-là, travaillez-là, cherchez, inventez. Vous comprenez ? Comme une révolution du discours et du corps. Le reste importe peu.

- Bon ben, c’est bien ce que je disais tu ne comprends rien à ce que je dis et tu nous prends pour des cons. Parce que, moi, j’ai rien à te dire, ni à toi ni aux autres. J’ai rien de spécial à cracher à la face du monde.

Je devine qu’il se donne un temps, un répit, l’autre peut-être va comprendre. Ma curiosité me conduit à quitter la protection de la terrasse pour m’avancer sur le trottoir, à quelques pas de ce qui s’apparente tout à fait à une scène de rue. Et pourtant je commence à sentir l’exaspération du jeune sans abri.

- D’abord le Monde, il est où ? Tu peux me le dire ?

- Oh, tu nous les gonfles, avec ta douleur. T’as mal où, là ? T’as mal aux pieds de marcher sur le trottoir, pourtant tes souliers ils sont de bonne qualité, c’est pas comme les miens, hein ? Regarde- les, plutôt que de dégoiser sur nos crachats, tu les vois mes godasses et les trous, tu les vois ? Moi j’aimerais bien qu’ils soient plus là tout à l’heure.

-Tu peux y faire quelque chose ? Au lieu de raconter n’importe quoi.

Il s’est dégagé du bras de son ami et s’est approché du passant, instinctivement celui-là effectue un pas en arrière.

- La gloire, on en veut nous aussi. On sait ce que c’est ; c’est du pognon, du pognon pour s’acheter des souliers. Qu’est-ce que t’en sais de c’qu’on vit, on l’a peut-être cherché ? Tu parles bien mais t’es à côté de la plaque.

- Ça c’est vrai. Notre langue, nous on la travaille au gros rouge et au silence prolongé, c’est efficace tu peux me croire.

Le pauvre passant n’y comprenait plus grand-chose. Son regard passait de l’un à l’autre, il me fixa comme s’il cherchait un soutien, une connivence, un accord tout au moins. Sa réflexion ne pouvait pas être mauvaise, elle ne pouvait pas être incomprise à un tel point. Je finis par lire davantage de peine que de frustration sur son visage, un beau visage d’ailleurs.

- Bon mon gars faut m’laisser maintenant. « The show must go on ».

Il se remet à déclamer avec beaucoup de savoir-faire, alternant voix forte et voix douce mais toujours incompréhensible. Je comprenais ce qui avait pu entrainer une telle excitation intellectuelle chez ce passant qui à l’évidence évolue dans un monde bien éloigné de celui de la rue ! Malgré toute sa bonne volonté il ne pouvait espérer être compris. Avait-il quelque chose à offrir, je n’en suis pas certain. Le cœur généreux n’est pas une garantie. Il n’en avait pas fini le pauvre.

-T’es encore là toi, décidément t’es convaincu de not’ talent. Tu ne piges pas ? J’vais t’expliquer : nous la rue on aime bien. Mais faut qu’tu comprennes, surtout ce qu’on aime, c’est qu’on rend des comptes à personne.  -Tu vois on est tellement immergés au sein d’un autre monde que ta société ce n’est pas elle qui nous rejette, c’est nous qui la larguons. On est plus là, nous sommes des ombres, des souffles de vent, presque des nuages, des odeurs à géométrie variable, un jour on nous attrape un autre on nous repousse à coup d’éventail.

Tu vois, je n’ai pas vraiment voulu tout ça. Je me sens très bien aujourd’hui. Quelqu’un m’a mis là, le Dieu Bon, peut-être, près de ce théâtre, eh bien j’y reste, je fais mon trou, quelques cartons, un matelas et tout le temps pour moi. A force je me sens bien. Tu comprends ?

Non, tu ne peux pas. Dommage t’as l’air cool comme mec. Je ne te dis pas de rester avec nous, tu ne peux pas. Tu le voudrais que tu ne pourrais pas, tu ne tiendrais pas deux heures. Il faut de l’expérience et d’l’insouciance pour tenir.

Ouais le théâtre ça m’aurait plu. Avant. L’autre vie. Jouer dehors, théâtre de rue et tout ça, ou sous la véranda d’une grande maison coloniale, ouais ça aurait eu de la gueule.

Allez, voguez les gars, amarres larguées, voiles hissées, on décolle en douceur. Tiens pousse toi un peu que j’aie de la place pour parcourir la scène.

Le pauvre homme n’a d’autres solutions que d’obtempérer, il bute contre le poteau d’un panneau de circulation. Nos regards se croisent, il me fait un petit signe de la tête. Il a compris il va s’en aller pour disparaître dans la circulation de piétons affairés.

Et non, il revient sur ses pas. Visiblement il n’en a pas fini et ne veux pas lâcher le morceau. Ce qui est tout à fait à son honneur me dis-je.

-Bien, pour le talent je ne sais plus comment vous convaincre, vous êtes inconscients de votre force. C’est la grande ruse des Puissants, ça, l’Inconscience et l’isolement des masses, n’est-ce-pas ?

Mais dites-moi, vous faites une sorte de théâtre n’est-ce-pas ?

Pas tout à fait en définitive car où est votre public ?

Vous braillez votre texte pour pas grand-chose. Finalement, c’est désolant.

Avec un peu de conviction vous pourriez monter à votre tour les marches de ce théâtre, y prendre la place qui vous est due. Dommage, vraiment dommage ! »

Pour autant il ne lui revint pas le dernier mot. L’un des sans domicile, s’était de nouveau assis sur les marches du petit théâtre, l’autre retrouvant son spectateur imaginaire se lança dans une ultime parole :

« Ouais, ben c’qui s’fait dans mon dos, j’suis pas certain d’y comprendre quelque chose. Avant peut-être, maintenant c’est fini. Je suis passé à autre chose, je dégoise dans la rue et toi tu t’emballes à contretemps ! Notre public, notre scène, notre piaule, notre église, notre cathédrale, notre mosquée, notre restaurant, notre plage, notre piscine, notre terrain de foot, notre salle de concert avec Johnny et Gurejele, notre salle de bain, et tout c’qui faut pour vivre en plus du théâtre, c’est dans notre rue qu’on le trouve chaque matin. Et crois-moi, fils, le théâtre, le grand, le vrai, à c’prix-là, c’est pas tout le monde qui sait l’faire. Allez, j’t’en fais une dernière là, au milieu de la circulation, après c’est, rideau la galerie ». 

Je suis parti, je ne souhaitais pas en entendre davantage. Au bout de quelques pas je me suis retourné afin d‘adresser quelques mots à ce passant remarquable de conviction. Il ne me suivait pas, il était resté sur le trottoir, appuyé au poteau qui l’avait fait trébucher, il écoutait, admiratif, convaincu.

                                                                  Fin

XI

 

         Ce qu’il fait en quelques gestes, j’aimerai, je souhaiterai savoir le dire et l’écrire en quelques mots, quelques phrases, un souffle unique qui saurait prendre des routes différentes et multiples pour atteindre ce cœur dissimulé au cœur de chacun des lecteurs, l’unique cœur.

Il est là, un peu voûté, il a cinquante-cinq, soixante ans peut-être, vêtu aussi simplement que le crépuscule du mois de février - un mois pluvieux, venteux, toujours humide mais beau - le permet. A la main il tient une espèce de récipient en plastique blanc, laiteux, pas très grand, grand comme une demi boîte de crème-glacée, il le tient, le soutien alors qu’il est posé dans le creux de sa main, de l’autre main, en se penchant au-dessus de l’arbuste, il détache les piments, encore verts, un peu jaune, l’un après l’autre, et les pose l’un à la suite de l’autre dans la boîte.

Je n’ai entraperçu tout cela, ces gestes de vieil amoureux, durant tout au plus trois secondes, le temps de passer en voiture. Mais moi qui n’aime pas- ne supporte pas- la présence de piment dans un plat, à l’inverse de la plupart des Calédoniens, cet homme m’a  fait regretter de ne pas aimer le piment, surtout lorsqu’il est ainsi cueilli d’un petit arbre, planté sur un bout de trottoir, pour aimer à travers lui le goût et l’odeur du pays.

 

A l’angle des rue Bouarate et Marmoitton, Faubourg Blanchot, Nouméa

Nicolas Kurtovitch                                         

 

In le recueil « Trois femmes » Ed Au vent des îles, 2019 

 

Nicolas Kurtovitch est un écrivain phare de la Nouvelle-Calédonie, il est le descendant de la plus ancienne famille de calédoniens d’origine européenne. Il voyage dans le monde entier pour répondre aux nombreuses invitations dont il fait l’objet. Il représente la Nouvelle-Calédonie dans tous les grands salons littéraires de métropole depuis de nombreuses années. Nicolas est le principal partenaire du blog écrivainducaillou pour notre opération solidarité Mots pour Maux. Il reçoit les textes des auteurs sur sa boite mail nicolaskurto@yahoo.fr

Publié dans Nouvelles

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Mots pour Maux : Georges Macar auteur de bons mots et animateur d’un atelier d’écriture à Païta.

Publié le par ecrivainducaillou.over-blog.com

SOUPIRS CALDOCHES

 

 — Quand même, chef ! Vous avez vu ? Il s'est lâché, le photographe !

 — Comment ça, il s'est lâché ?

 — Ben ouais, les photos ! Les photos du corps ! Elle est complètement nue... Les jambes écartées... Et son sexe ! Son sexe en gros plan !

 — Mais qu'est-ce que tu racontes ? Tu es devenu fou ?

 

 Je lui tends la photo. Il soupire :

        — Mais pauvre abruti ! Obsédé sexuel ! Ce n'est pas la photo du corps ! C'est une reproduction de « L'origine du monde », un tableau de Courbet...

        — Julien Courbet ? Le présentateur ? Mais je...

        — GUSTAVE Courbet ! Pas Julien ! Lôngin, c'est pas possible ! Ah, ils sont fin valables, les Zoreilles, cette année... Les photos de la morte sont là, sur la table, juste devant toi !

 

 J'ai du mal à cacher ma honte. Pas de chance avec mon supérieur hiérarchique ! C'était la deuxième fois, depuis mon arrivée à Nouméa, que je gaffais grave !

 Je l'avais déjà vexé la veille. Comme tous les jours, depuis que je m'étais installé dans ce petit appartement de la Vallée des Colons, j'avais été réveillé à cinq heures du matin. Cinq heures du matin ! Moi qui donnerais la moitié de ma vie pour une grasse matinée !

 Et quel réveil délicieux ! Réveillé par la symphonie dégoûtante de mon dégoûtant voisin !

 Symphonie pour raclements, éructations, expectorations, crachats... et autres musiques du corps que l'honnêteté et la décence m'interdisent de préciser davantage.

 

 « La vieillesse est un naufrage », disait le Général de Gaule.  Eh bien, pour cet égoïste cacochyme, le naufrage était déjà presque terminé !

 Naufrage donc, qui poussait mon bruyant et malpropre voisin à ce rituel matinal immuable : il se débarrassait, debout sur sa terrasse, de tous les miasmes et déchets corporels accumulés pendant la nuit.

 Et surtout, surtout, il avait à cœur d'en faire profiter tous les habitants du quartier.

 

 Ces bruits qu'il tenait à partager, était-ce sa haine du genre humain qui suintait, au crépuscule d'une vie trop courte (c'est toujours trop court) et mal remplie (c'est souvent mal rempli) ?

 A peine deux heures plus tard, excédé, manquant de sommeil, j'avais raconté cette scène pleine de poésie à mon chef, histoire de lui faire comprendre que si je semblais parfois à côté de la plaque, j'avais des excuses...

 

 Tout à coup, le chef avait changé de couleur. Au moment précis où il avait compris l'endroit exact où cela se passait.

 Il avait changé de couleur deux fois, d'ailleurs !

 Il était d'abord devenu tout blanc. Une blancheur inquiétante, maladive, qui n'était pas sans rappeler la pâleur de la seiche qui tente d'échapper à ses prédateurs en adoptant les teintes blafardes du corail environnant.

 Puis, il était devenu rouge, cramoisi. Les veines de son cou avaient triplé de volume, secouées qu'elles étaient par les battements de son cœur, dangereusement accélérés. Et j'avais pris peur !

 Peur pour moi. Allait-il être assez con pour passer à l'acte ? Allait-il se jeter sur ma pauvre carcasse pour évacuer sa rage ?

 Et peur pour lui, aussi. Un spasme nerveux avait pris possession de la moitié de son visage. Un malaise cardiaque m'avait paru possible, imminent même.

 Mais rien ne s'était passé...

 

 Il s'était contenté de hurler :

        — C'est mon père qui habite là ! C'est mon père que tu es en train d'insulter !

 

* * *

Mon chef décide de me laisser une dernière chance...

Il me donne l'adresse du mari de la morte et me confie la tâche délicate d'aller l'interroger, seul.

 

 L'individu habite à une trentaine de kilomètres de Nouméa, du côté de Plum.

 Très belle route, mais je me trompe plusieurs fois, et je mets près de deux heures à trouver l'endroit. Terrain magnifique, double rangée de pins colonnaires, une quarantaine de cocotiers majestueux, tout au bord du lagon. Mais la maison est complètement délabrée. Le toit est éventré en plusieurs endroits. Je me demande comment ce genre de baraque peut résister aux dépressions tropicales. Il a beaucoup plu la veille, et tout est inondé.

 

 J'appelle. Personne ne répond. Mais j'entends quelqu'un parler à l'intérieur.

 Je m'introduis dans l'habitation sinistre. Je dois patauger dans vingt centimètres d'eau boueuse pour progresser. Une bouteille vide, carrée, est renversée sur une table basse. Des bouteilles de vin flottent partout dans la pièce.

 

 J’aperçois enfin l'homme, affalé sur un divan. Il est vieux, hirsute, d'une saleté repoussante. Et il est incroyablement saoul. Ses yeux sont à moitié fermés, et de la bave s'écoule lentement de sa bouche entrouverte. Il parle, doucement. Il psalmodie plutôt.

 

Et il répète toujours la même chose :

        — Ici Radio Nouvelle Calédonie. C'est l'heure de nos avis et communiqués. Et tout d'abord, nos avis de décès. Tout d'abord, nos avis de décès...

 Une pause.

        — Nos avis de décès... Ma femme est morte... Ma femme est morte...

 

 Enfin, il m'aperçoit et reprend plus fort :

        — Ma femme est morte...

 

 Et soudain, il éclate, avec jubilation :

        — Ma femme est morte, je suis libre !

        — Ses cris me déchiraient la fibre. Lorsque je rentrais sans un sou...

 

 Il me jette un regard de défi :

        — Je l'ai jetée au fond d'un puits,

Et j'ai même poussé sur elle

Tous les pavés de la margelle...

 

 Le chef et l'ambulance arrivent une demi-heure plus tard, toutes sirènes hurlantes.

 Pendant tout ce temps, l'humide alcoolique n'a pas arrêté ses lamentations jubilatoires.

 

 Quand il voit mon patron, il lui crie :

        — Un seul, parmi ces ivrognes stupides,

Songea-t-il, dans ses nuits morbides

A faire du vin un linceul ?

 

 Il ajoute, à mon intention :

        — J'implorai d'elle un rendez-vous

Elle y vint, folle créature...

 

 Et aux infirmiers qui l'emmènent :

        — Nous sommes tous plus ou moins fous...

 Il me fait signe d'approcher.

 

 Et, dans ce qui semble son seul moment de lucidité :

        — J'ai des circonstances atténuantes, vous savez...

        — Pour le meurtre ?

        — Non, pas pour le meurtre. Pour l'alcool... Je participe à un atelier d'écriture...

        — Et ?

        — Et l'on y boit beaucoup...

 

 Puis il sombre dans un coma éthylique, dont il ne sortira jamais. Je retrouve mon chef au milieu du salon, les pieds dans l'eau. Il regarde les bouteilles de Bordeaux qui flottent entre les fauteuils.

 

Et je l'entends murmurer, pensif :

        — Le vin de l'assassin...

        — Vous êtes sûr que c'est lui l'assassin, Chef ?

        — Le vin de l'assassin. C'est un poème de Baudelaire !  Incultissime vingt-deux milles ! C'est ça qu'il répétait dans son délire...

 

* * *

Mon chef ne put supporter tant d'ignorance de ma part.

 Il obtint mon transfert. Je fus nommé à Hiva Oa, une des Iles Marquises, à plusieurs milliers de kilomètres de Nouméa. Il m'accompagna lui-même à Tontouta, pour être sûr que je ne rate pas l'avion.

 Au moment de me quitter, il poussa un dernier soupir. Et il me glissa, sournois :

        — Essaie quand même de te documenter sur Brel et Gauguin avant d'arriver là-bas...

 

 Mais moi, j'ai rien compris à ce qu'il a voulu dire...

 

« ...que l'honnêteté et la décence m'interdisent de préciser davantage ». Référence et hommage à Pierre Dac et Francis Blanche (Le Sâr Rabindrannath Duval).

ATELIER D’ÉCRITURE POUR LES ADULTES Organisés tous les samedis, de 14h à 16h,

à la médiathèque. Pour tout renseignement, contacter le 35 21 82

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Mots pour Maux : Benoît Saudeau un journaliste romancier à l’imagination débordante

Publié le par ecrivainducaillou.over-blog.com

Lara

(Mots d'aujourd'hui pour maux pas si anciens)

 

Vol AF 276 Paris - Tokyo.

            L'Europe est loin derrière. On ne compte pas encore les heures. Ce sera pour le deuxième tronçon, vers Nouméa. La cabine dort, repue. Le ciel rosit à peine sur l'horizon courbe. Les hublots sont aveugles. Sauf le mien. Nuit glaciale sur la Sibérie. Peuplée de voix graves.

            Tendez l’oreille. Entendez-vous les onomatopées de contrebasse psalmodiées par les popes qui enterrent la mère de Jivago sous la terre gelée ce soir de grand vent, celui qui fait voler les feuilles mortes sur ordre de David Lean et lever au ciel les yeux noisette de Sharif junior ? 

            Plissez les yeux pour mieux voir. Là, sous le Triple7, est-ce bien Varykino, le toit bulbeux de ses datchas percluses de givre et de fantômes impériaux, derniers refuges des russes blancs comme neige ratonnés par les rouges bolcheviks, sanctuaires tsaristes qu’on rejoint en calèche joyeuse sur fond de balalaïkas et de grelots délicieusement réactionnaires?

            Horriblement bourgeois, comme les poèmes à Lara, miraculeusement épargnés par la Révolution, calligraphiés à l'encre noire sur des feuilles sépia qu’on devine à gros grains et dont l’Histoire fera tout juste des brouillons. Que ne les a-t-on laissés en paix, Omar et ses mitaines de paquetage, Julie, ses cols Claudine et ses lèvres d’avant Botox dont je suis définitivement amoureux? Ils ne demandaient rien à personne, sinon de ne plus avoir à compter les heures polaires face aux loups ni redouter les débarquements virils de ce salaud de Komarovski que je hais depuis mes quatorze ans. Imaginez : il a abandonné Tonia en Mongolie. A tel point que vingt ans plus tard, la gamine de Jivago et de Julie ignorait encore qui était son vrai père.

            Moi, je sais que malgré sa bonne tête de Rod Steiger, Komarovski est un salaud. Même si, depuis le bal du Nouvel An avec les rupins de Moscou, il aimait sans doute Lara. A sa façon, en hussard-caméléon, tantôt blanc, tantôt rouge. Un salaud, vous dis-je.

            Mais il n'est pas ton père, Tonia. D'ailleurs, il t'a abandonnée en débarquant du train à Vladivostok. Toi, tu es la fille de Youri, le poète maudit et de Lara, l’icône parfaite délaissée par Antipov, le romantique devenu bolcho par dépit, le camarade qui se faisait appeler Strelnikov pour casser le fil de l’histoire et ne pas être tenté de la ravauder après la tuerie de la rue Kropotkine.

            Mais non. A y mieux regarder, sous le réacteur béant du Long Range, ce n’est pas Varykino. C’est Youriatine, bien sûr. Youriatine, j’enregistre la position dans ma feuille de route virtuelle. Pour que, la prochaine fois, je ne confonde plus. Juste à la verticale, là, 35900 ft en dessous, je vois un cheval bai foncé écraser les jonquilles du printemps de l’exode, j’entends les cordes et les cuivres de Maurice Jarre et je suis le bon docteur en vareuse et casquette soviet parti au grand galop à la recherche de médicaments pour Géraldine Chaplin qui va accoucher de ma fille sous le regard bienveillant du père Gromeko capé de flanelle grise.

            Dans la pénombre, je vois aussi la bibliothèque d’anthologie. J’entends le bruit sourd des bottes cloutées de Youri et les craquements du vieux plancher ciré. Sentez l’encaustique aux relents d’étoupe marine mêlés à l’odeur grasse du poêle à bois. De mon siège en Classe Touriste, je reconnais la coquetterie dans son œil droit cerné de mauve, raccord image avec l’iris bleu lagon de Lara, brillant comme une invite sous la mèche blonde Hollywood ramassée en chignon serré.

            Larissa Antipova, on ne s’était pas revu depuis que les tournesols avaient fané dans l’hôpital de campagne où la guerre nous avait jetés. Ta panique à peine feinte à l’idée que je puisse te voir. Tes yeux de fièvre dans le rai de lumière. C’est toi que je cherchais, Lara. As-tu laissé ta clé derrière la brique descellée en bas de l’escalier pentu? Alors, je la trouverai, quand j’aurai faussé compagnie aux Partisans et que je serai revenu vers toi comme vers la délivrance.

            Larissa Antipova, ma belle, mon unique, mon héroïne russe, ma muse d’adolescent, enfin je t’ai retrouvée. Tu n’as pas disparu comme on le raconte, au coin d’un mur gris dans le Moscou gras-mouillé de la dictature rouge, un nom anonyme dans une liste perdue par la suite, c’étaient des choses courantes en ces temps-là. Tu es là et je te vois. Tu marches d’un pas pressé, la tête bien droite sous ton fichu de lin grège.

            Penses-tu à moi ? Tu ne détournes pas les yeux vers les miens qui te cherchent depuis le tram bringuebalant d’où je sortirai pour m’écrouler, mort d’amour sur un trottoir sale de Moscou. Nous qui avions connu l’air cristallin des plaines de Sibérie. Lara, je suis là. Lève les yeux au ciel. Le 777 qui passe juste à la verticale de tes plaines enneigées, c’est le mien. Si tu ne me vois pas, sais-tu au moins que je t’aime comme au premier jour?

            A gauche de l’avion, Tatar Strait. Mon désert des Tartares. J’attends Lara. Elle ne viendra pas. C’est donc vrai ? Ces abrutis l’ont vraiment laissée mourir dans un camp ? Les gens ne devaient plus être comme çà après la Révolution.

            Le vent n'a pas tourné, Lara.

            Je hais l’Histoire. Elle est ingrate.

Benoît Saudeau

Benoît Saudeau est un ancien Journaliste, Grand reporter et Directeur de l’antenne Nouvelle-Calédonie la 1ère, il trempe désormais sa plume dans une encre teintée d’imaginaire. Benoît Saudeau a publié en novembre 2017 Presque Îlien, un « roman d’amour » entre un jeune fonctionnaire et la Nouvelle-Calédonie. Il compte de nombreux amis en Nouvelle-Calédonie, il est pour les Calédoniens un écrivain du Caillou.

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